L'Ordre des Chevaliers d'Orion

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— Marc ? Nous avons des invités ce soir, seras-tu parmi nous ?
Marc ne répondit pas à sa mère. Il avait dans son sac à dos de quoi porter un message très clair en faveur de la cause qu’il défendait. Il saisit son VTT puis s’élança sur le chemin balisé en jaune qui grimpait vers les falaises du mont Thabor, dans les Alpes, juste avant la frontière italienne. Il connaissait le parc naturel comme sa poche, depuis dix-huit ans, sa naissance, qu’il le parcourait par le moindre de ses sentiers. Et il avait repéré l’emplacement idéal afin de mettre son plan à exécution. Il s’arrêta dans une sorte de cuvette naturelle. Une piste clairement tracée dévalait la pente. Il ouvrit son sac, en sortit une bobine de fil de fer puis se dirigea vers un arbre au bord de la descente. Il fit plusieurs tours autour du tronc, à environ un mètre vingt du sol, puis tira le fil de l’autre côté de la piste et enroula le reste autour d’un autre arbre. À l’aide d’une pince, il tira de toutes ses forces sur l’extrémité jusqu’à ce que le fil soit tendu à son extrême. Il passa son doigt dessus qui vibra sous la tension. C’était parfait. Il, ou elle, peu importe d’ailleurs, n’aurait aucune chance de l’éviter, emporté par la vitesse de la descente. Ensuite, il sortit un petit cube du sac à dos, qu’il tenait facilement du bout des doigts, puis à un mètre en amont, l’accrocha à un troisième arbre. La petite caméra était dotée d’un détecteur de mouvement qui se déclencherait automatiquement lors du passage d’un vététiste sur la piste. Satisfait, il enfourcha son vélo puis redescendit dans la vallée par un chemin de traverse peu pentu.

*
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— Vous voulez du sucre dans votre café ?
— Non merci, pas pour moi madame, c’est gentil, répondit le policier.
— Oui je veux bien, répondit sa collègue policière.
Madame Vandamme mit un sucre dans l’une des tasses puis leur tendit les cafés. Les deux policiers se tenaient en faction devant ce pavillon en périphérie d’une petite ville de province du nord de la France. 24 h/24, 7jours/7.
Les deux policiers allaient regagner le véhicule de patrouille lorsque le téléphone sonna. Madame Vandamme sursauta. Elle regarda le téléphone, blême, puis finit par répondre. Quelques secondes s’écoulèrent en silence puis elle éclata en sanglots et laissa tomber l’appareil qui heurta la moquette sans un bruit.
La femme policière se précipita vers elle et lui posa une main chaleureuse sur l’épaule. Elle n’avait pas besoin de demander qui c’était. Une nouvelle tentative d’intimidation.
Son mari, Monsieur Vandamme, un haut représentant d’une confédération de chasseurs avait affirmé lors d’une interview retransmise en direct sur internet que les chats étaient une plaie dont il fallait se débarrasser. Depuis, ils faisaient face à une vague de fanatiques défenseurs de la cause animale. Une lueur de pitié traversa le regard du policier. La femme semblait anéantie. Mais il ne pouvait rien faire.

*
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L’air était glacé. La Jeep s’engagea dans un petit sentier boueux qui s’écartait de la voie principale en gravier et s’enfonçait au cœur d’une grande forêt de sapins. Le chemin était troué de nids de poule et les amortisseurs grincèrent bruyamment.
Clarisse Frankel finit par s’arrêter dans une petite clairière. C’était le point de rendez-vous que lui avait fixé son informatrice.
Mais à quel jeu jouait-elle bon sang ?
C’était la troisième fois en un mois qu’elle lui faisait parvenir le signal. Et la troisième fois qu’elle lui posait un lapin. Elle espérait que cette fois-ci, elle ne ferait pas l’imbécile. Clarisse commençait à perdre patience.
Elle coupa le contact et éteignit les phares. L’endroit était absolument désert. Le village le plus proche était à six kilomètres. Le chauffage éteint, l’habitacle de la Jeep devint rapidement glacial. Elle frissonna. Marcher lui procurerait un peu de chaleur. Elle sortit. Au contact de l’air froid, sa respiration se transforma en une longue volute blanche. Elle glissa ses mains dans sa doudoune et rabattit la capuche cerclée d’une fausse fourrure en vison.
Dix minutes s’écoulèrent. Le silence était quasi total. Les grands sapins projetaient leurs masses sombres haut au-dessus d’elle. Elle regarda le ciel. À travers la cime des arbres, les étoiles scintillaient dans le ciel pur dénué de toutes pollutions lumineuses. Un groupement d’étoiles, particulièrement bien visible, formait une sorte de sablier.
Dix autres nouvelles longues minutes s’écoulèrent. Heureusement, le froid était sec. Clarisse n’aimait pas ça. Il y avait un loup. Pourquoi son informatrice l’activait sans venir ? Se sentait-elle surveillée ? Et pourquoi cette clairière ? Ce n’était pas le lieu de rendez-vous habituel. Son Glock Slimline haute précision était bien caché sous le siège passager, au cas où.
Au bout de quarante minutes, elle dû se rendre à l’évidence. Son informatrice venait de lui faire à nouveau faux bond.

*
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La retraite Gengis Khan, située dans un ancien corps de ferme, s’étirait tout en longueur le long de la petite route départementale, en pleine rase campagne de la Creuse. La visibilité était exceptionnelle aux alentours car il n’y avait que des champs de maïs et à cette période de l’année, seule la terre labourée vallonnait légèrement le sol.
Natalia Kravchenko, la tête fraîchement rasée, en tenue habituelle de bonze orange et mauve, traversa la cour, l’estomac noué.
Le Maître l’avait fait appeler, non pas dans le sanctuaire principal, au deuxième étage du bâtiment principal, mais dans son lieu de médiation privé, au sous-sol, à l’abri des regards indiscrets.
Elle avait multiplié les messages ces derniers temps avec son agent traitant de la DGSI, la Direction Générale de la Sécurité Intérieure. Très prudente, elle ne s’était jamais rendue au rendez-vous qu’elle fixait. Est-ce que son agent avait compris le message dissimulé qu’elle voulait lui faire passer ? De toute façon, elle n’avait pas le choix. Trop de personnes proches dépendaient d’elle. La DGSI protégeait sa famille en échange de ses services. La mafia russe ne pardonnait jamais les traîtres.
Elle frappa à la grande et lourde porte en bois à deux battants qui s’érigeait sur le corps principal, surélevé de deux étages par rapport aux deux ailes latérales. Une disciple lui ouvrit, un sourire bienveillant sur le visage. Seules les femmes étaient acceptées dans l’entourage proche du Maître.
Natalia traversa la vaste pièce en pierre de taille, sombre et froide. Une grande table en bois massif s’étirait jusqu’au fond de la salle. C’était le réfectoire où étaient servis trois fois par jour les repas. Le silence était complet. Ses sandales claquèrent sur la pierre brute du sol. Au fond, un petit escalier en colimaçon descendait au sous-sol. De fausses torches étaient alignées le long des parois. Elle dû se pencher pour ne pas se cogner la tête. Elle tomba au bout de l’escalier sur une petite porte en bois vermoulu. Elle prit une profonde inspiration silencieuse puis cogna l’anneau servant de boutoir.
— Entre Natalia.
La voix du Maître, grave et profonde, la fit frissonner. En toute objectivité, une belle voix virile. Mais l’être qui se cachait derrière lui inspirait le plus profond dégoût. Elle entrouvrit lentement la porte. Un nuage d’encens l’accueillit, ce qui la décontracta un peu. La pièce était petite, décorée de lourdes tentures représentant les scènes de la vie du Bouddha. Au fond, sur une estrade, le Maître méditait en position du lotus, les mains posées sur les genoux, le pouce et l’index joints.
— Approche.
Un coussin était posé à même le sol, à une dizaine de centimètres devant le Maître. Elle s’agenouilla dessus. Les mâchoires crispées, les yeux baissés au sol. Le Maître finit par se lever, la toisant de son regard perçant, descendit de l’estrade puis la contourna. Lorsque la masse molle de son sexe se pressa contre l’arrière de sa tête, Natalia se sentit presque soulagée. Il l’avait convoqué pour une séance de « don de soi » comme il les dénommait lui-même. Au cours de ces séances, le Maître purifiait l’âme et le corps de la disciple, qui devait alors lui obéir aveuglément.
Le sexe se pressa maintenant sur ses lèvres. Elle entrouvrit la bouche docilement. Le gland glissa dans l’humilité de sa gorge. Natalia ne fit aucun mouvement, se contentant de garder ses paumes de main plaquées sur ses genoux. Le Maître commença à s’ébrouer très lentement, balançant légèrement le bassin d’avant en arrière. La verge coulissa fluidement dans l’antre chaude jusqu’à ce qu’il explose au fond de sa gorge. Elle était une nouvelle fois humiliée, mais vivante.
Il venait de jouir, il aurait dû être détendu. Pourtant son regard était froid comme la glace, la pupille de ses yeux noirs contractée en une boule de haine terrifiante. Une brusque giclée d’adrénaline l’envahit aussitôt. Il savait.
— Pourquoi Natalia ?
Son sang ne fit qu’un tour. D’un bond, elle se détendit, percutant le Maître qui alla valser contre un autel où reposait une statuette en bois de Bouddha. En quelques secondes, elle avait regagné le réfectoire et s’apprêtait à abaisser la poignée de la lourde porte en bois lorsqu’une douleur fulgurante la foudroya sur place. Elle ne vit que la pointe ensanglantée du carreau d’arbalète qui l’avait transpercée de part en part avant de se figer profondément dans la porte. Elle ne reverrait jamais sa Pologne natale. Ni sa famille.

*
**

Jean-Pierre Constantin observait la cloche en plexiglas qui trônait au milieu du grand salon de son hôtel particulier au cœur du 16e arrondissement de Paris. Il se servit un grand verre de Perrier. Les bulles froides pétillèrent à la surface du verre. Sous la cloche, une maquette représentait une cité futuriste avec de grandes tours verticales reliées entre elles, à différents niveaux de hauteur, par d’immenses esplanades horizontales sur lesquelles s’étalaient des maisons, des parcs, des bâtiments publics, et des rues passagères. Tout autour de la cité, le paysage était luxuriant de végétation, couvert de forêts denses, de collines vierges, et de cours d’eau larges. La minutie du détail allait jusqu’à représenter des troupeaux d’animaux sauvages se nourrissant librement aux abords de la cité.
Issu de l’ENA, il était à 45 ans à la tête du parti France Durable, qui prônait le développement durable comme la prochaine révolution économique.
Par la grande fenêtre, il vit les feuilles jaune orangées du grand et vieux chêne virevolter dans l’air frais avant de se déposer en un tapis flamboyant sur les allées de son jardin. Un privilège rare en plein cœur de Paris.
Il poussa un soupir sarcastique. Les écologistes ! La première déclaration publique qu’avait faite le maire écologiste d’une grande ville du Sud-ouest de la France avait été d’annoncer l’interdiction de la coupe des sapins pour les fêtes de fin d’année. Ridicule ! Comment pouvait-on accorder du crédit à ce mouvement politique qui promouvait ce genre d’initiative alors que l’économie du pays était au plus bas ?
Le développement durable nécessitait des changements structurels de fond dans toutes les sphères du pouvoir. Et non pas être rattaché aveuglément à la seule entité écologiste. Le cas du médiatique Nicolas Hulot en avait été la preuve flagrante. Il avait démissionné sur un coup de tête au cours d’une émission de radio de ses fonctions de ministre de l’Écologie. Pourtant le président de la République lui avait accordé une place au plus près du pouvoir.
Il balaya l’horizon du regard. La pointe de la tour Eiffel s’érigeait fièrement au-dessus des toits parisiens. La verticalité. Sa vision concrète et réaliste du monde permettrait de répondre aux enjeux auxquels l’humanité allait devoir faire face dans les années à venir. Mais pour cela, il devenait urgent d’agir.

*
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La réunion extraordinaire avait lieu dans l’antique caveau de ce domaine viticole de grands crus très réputés de Bourgogne. Chaque chevalier portait une grande robe de bure, dont le capuchon tombait bas sur le front. Afin de préserver leur anonymat, un masque noir vénitien leur couvrait les yeux.
L’un d’eux prit la parole et ce faisant, ouvrit la séance. Il n’y avait pas de hiérarchie au sein du premier cercle. Chacun détenait, de par sa position sociale importante, ses richesses, ou ses influences, le pouvoir d’influer sur la cause commune qui les guidait.
— Un élu qui se suicide suite à des menaces de mort pour avoir osé prononcer l’extinction des chats. Un jeune père de famille retrouvé égorgé par un fil de fer tendu au milieu d’une piste dans les Alpes alors qu’il descendait une montagne à VTT. Ces résultats sont plutôt convaincants ! Le gouvernement sera bientôt obligé de réagir s’il ne veut pas devoir faire face à une vague de terrorisme vert incontrôlable !
Un second chevalier s’éclaircit la gorge.
— Je pense malheureusement que le temps joue contre nous. Manipuler des activistes écologistes pour faire pression sur le gouvernement est une manœuvre à très long terme. D’ici quelques années, la population mondiale aura doublé et la planète ne pourra plus supporter notre emprise terrestre.
Son interlocuteur réagit aussitôt.
— Nous sommes tous bien d’accord, autour de cette table. C’est bien pour cette raison que notre société secrète a été fondée ! Mais puisque vous êtes celui d’entre nous qui ayez la plus forte implication politique, quelle alternative proposez-vous alors ?
Le second chevalier ménagea l’effet de ce qu’il allait annoncer. L’art de capter l’attention de son auditoire était une seconde nature chez lui. Il se leva lentement de sa chaise, posa le bout des doigts sur la table, balaya du regard tour à tour chaque membre autour de la table puis d’une voix calme et posée annonça :
— L’assassiner.

*
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Clarisse Frankel regardait sombrement l’écran de son ordinateur. Le corps de Natalia Kravchenko avait été retrouvé calciné dans une fourgonnette au fond d’un ravin alors qu’elle se rendait au village voisin de la retraite Gengis Khan.
Cette histoire ne tenait pas debout. Elle lui avait fait parvenir quatre fois des rendez-vous sans jamais s’y rendre et maintenant elle était morte.
Le dossier qu’on lui avait confié commençait à devenir brûlant. Les actes de terrorisme liés à la cause écologiste prenaient des proportions de plus en plus inquiétantes. Il fallait rapidement arriver à dénouer les fils de ce mystère avant qu’une guerre civile n’éclate.
Des pas lourds sur le parquet la sortirent de sa réflexion. Omar, son compagnon du moment, tenait deux verres de vin à la main.
— Je t’invite ma belle ?
La carrure large, le crâne poli et les dents blanches, Omar tenait du parfait Apollon. Un dieu grec venu du Zaïre. Il s’approcha du bureau, déposa les deux verres puis l’embrassa dans le cou. Clarisse ferma les yeux. Une récréation sexuelle lui changerait les idées. Omar la souleva comme une poupée puis l’allongea sur le bureau. Les dix-huit centimètres de la masse chaude et imposante de son sexe plongèrent abruptement dans son ventre déjà bien inondé. Elle hurla sous l’impact puis, à chacun des coups de boutoir suivants, elle perdit peu à peu la notion du temps et de l’espace. Comme à chaque fois qu’elle faisait l’amour avec lui, la vie se transformait soudainement en un condensé de sensation pure.
Ce n’est que tard dans la nuit, après avoir prolongé le plaisir bien au-delà du raisonnable qu’un éclair de lucidité lui traversa l’esprit. Les étoiles !

*
**

La présidente de l’UBF, l’Union Bouddhiste de France, l’accueillit chaleureusement. François de Gonzac, vêtu d’une toge pourpre, lui rendit son salut rituel, les mains jointes. Deux bols de thé étaient posés sur la petite table basse en face d’eux. Ils entamèrent des échanges de politesse et des banalités d’usage. François de Gonzac, vice-président de l’Union, devait lui détailler la feuille de route des grands événements pour l’année à venir.
Il était sur le point de rentrer dans le vif du sujet, lorsque l’on frappa à la porte. Un jeune bonze vint glisser un mot à l’oreille de la présidente. Elle s’excusa et sortit. Le timing était parfait. Sa disciple avait parfaitement exécuté ses consignes. Il glissa une main dans la manche de sa toge, puis atteignit le collier tibétain qui lui encerclait le poignet. Il ne s’en séparait jamais, même pour dormir. Il le fit tourner vers le bas, jusqu’à ce que ses doigts touchent la boule qu’il recherchait. À l’aide du pouce, il fit pression sur le dessus et la boule en bois s’ouvrit en deux. Il glissa un regard vers la porte, sortit son poignet de la toge ample puis versa rapidement le contenu qui y était dissimulé dans le bol de thé de la présidente. Il respira profondément puis retrouva un visage impassible.
Dans quelques heures, la présidente serait terrassée par un infarctus fulgurant, et lui, François de Gonzac, élu président de l’Union Bouddhiste de France. Son intronisation dans l’Ordre des Chevaliers d’Orion n’était plus qu’une question de semaine.

*
**

Clarisse observait le ciel étoilé, toujours aussi pur dans ce coin reculé de la Creuse. Au volant de sa Jeep, elle était en planque depuis deux longues heures. François de Gonzac déboulerait d’un instant à l’autre sur la petite départementale afin de rejoindre son domaine, la retraite de Gengis Khan.
La constellation d’Orion. Elle avait fini par trouver sur internet le nom de ce groupement d’étoiles qu’elle avait aperçu dans la clairière, au point du rendez-vous fixé par Natalia. Sept étoiles qui formaient un sablier. Elle avait compris que c’était le message que voulait lui délivrer son informatrice. Mais elle n’avait absolument rien trouvé dans les archives de la DGSI concernant la constellation d’Orion.
Elle devait comprendre pourquoi Natalia avait été assassinée en voulant lui délivrer cette information et si la retraite de Gengis Khan avait un quelconque lien avec la vague de terrorisme écologiste qui faisait trembler la France.
Et pour cela, elle devait se salir les mains.
Les phares se détachèrent enfin du virage à cinquante mètres du petit bâtiment de traitement des eaux usées derrière lequel elle s’était dissimulée. La voiture passa en trombe et Clarisse dû démarrer au quart de tour pour entamer la filature. Une volée de gravier gicla lorsque la Jeep gagna l’asphalte.
Elle vit tout juste les phares arrières de la voiture disparaître dans la cour de l’imposant corps de ferme. Elle s’arrêta trente mètres plus loin derrière un petit bosquet d’arbre, le seul à des kilomètres à la ronde. Elle glissa son Glock Slimline dans la ceinture de son treillis puis fila à pied vers la retraite.
Le goulot de la gouttière l’aida à escalader le mur d’enceinte. Elle se trouvait à présent au pied du mur, dans la cour. Déserte. Étrange que tout soit aussi calme. La communauté comptait pourtant une vingtaine de résidents permanents d’après les informations de Natalia.
Elle resta tapie dans l’ombre cinq bonnes minutes lorsqu’une porte de l’aile latérale s’ouvrit. Une silhouette traversa alors la cour et se rendit vers la bâtisse principale, ouvrant les deux battants d’une lourde porte en bois puis disparu à l’intérieur. Elle ne reconnut pas le visage dans l’obscurité, mais la silhouette avait la même taille et corpulence que François de Gonzac. Elle misa dessus, espérant ne pas s’être trompée.
Elle ouvrit silencieusement les deux battants de la grande porte. Il y avait derrière une grande salle aux voûtes apparentes et au milieu une longue table en bois affublée de deux bancs de chaque côté. Ce devait être le réfectoire. Elle eut juste le temps d’apercevoir la silhouette disparaître dans un escalier au fond de la pièce. Elle sortit son Glock puis avança prudemment jusqu’au mur du fond. Elle s’engagea dans l’escalier. Après une trentaine de marches, une petite porte en bois vermoulu bloquait le passage. Elle posa l’oreille contre le battant. Aucun bruit. Seul le filet de lumière filtrant au ras du sol indiquait que la pièce était, ou avait été, occupée. Elle devait prendre le risque. Elle tenta de pousser la porte, mais vainement. Elle devait être fermée de l’intérieur. Elle maudit son entêtement de s’être ainsi engagée seule dans ce guêpier ! Natalia y avait trouvé la mort. Cette retraite abritait un danger qu’il ne fallait pas sous-estimer. Elle fouilla dans une poche de son treillis et en ressortit un silencieux, qu’elle vissa au canon du Glock. D’un « plouf » sourd, la serrure sauta. Elle glissa un œil dans l’embrasure. Personne. Elle poussa doucement le battant du bout de l’arme puis entra. La pièce était petite, couverte de tentures religieuses sur les murs. François de Gonzac ne s’était tout de même pas volatilisé ! N’ayant pas beaucoup de possibilités d’exploration, elle souleva les tentures une par une. Derrière celles du fond, une porte assez basse y était dissimulée. Elle l’ouvrit doucement. Un minuscule corridor s’enfonçait en pente douce dans le sol. L’arme toujours braquée devant elle, elle glissa le long de la paroi, les sens aux aguets. Après cinq minutes de marche, elle commença à percevoir un brouhaha de voix, comme des hurlements. Elle continua jusqu’à atteindre l’extrémité du couloir puis s’immobilisa. Ce n’était pas des hurlements, mais des sortes de cris de guerre. Un halo de lumière se dégageait du mur, donnant probablement sur la pièce d’où provenaient les cris. Elle s’y accola au plus près puis, une fois accroupie, risqua une œillade à la dérobée. Une haute et vaste salle s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres de longueur. C’était une sorte de gymnase, ultra moderne. Un vaste dojo s’étendait au centre et au fond elle distingua plusieurs cibles de tir.
Les cris provenaient des disciplines, alignées sur le tatami du dojo, la tête rasée, vêtues d’une toge ample, qui répétaient un enchaînement martial, le bras tendu droit devant elle, un couteau à la main.
Clarisse se rabattit contre le mur. Des tueuses dissimulées sous la toge pacifiste de Bouddha. La couverture d’assassin était parfaite ! Elle devait impérativement faire parler François de Gonzac.

*
**

Une heure s’était écoulée. Clarisse était plaquée contre le mur du petit sanctuaire religieux, attendant que François de Gonzac refasse son apparition.
Les muscles lui tiraient dans le cou et les épaules lorsqu’enfin, des bruits de pas se firent entendre provenant du petit corridor humide. François de Gonzac émergea tranquillement dans la pièce. Et s’immobilisa aussitôt. La porte était entrouverte et la serrure avait sauté de son cadran. Il n’eut pas le temps de réfléchir plus longuement qu’un contact froid et métallique s’enfonça dans son crâne poli.
— Ne faites pas de bêtises, annonça Clarisse d’une voix calme. Je travaille pour la sécurité intérieure et vous allez répondre à mes questions. Pourquoi avez-vous tué Natalia Kravchenko ?
François de Gonzac resta parfaitement immobile. Clarisse enfonça un peu plus le canon jusqu’à lui faire baisser la tête.
Comme un repenti, il finit par laisser échapper d’une voix grave et profonde :
— J’ai été faible et elle en a payé le prix.
Il semblait sincèrement ému. Clarisse hésita. La constellation en elle-même ne devait être qu’un prétexte.
— Qu’est-ce qu’Orion ? finit-elle par demander.
François de Gonzac redressa la tête, forçant Clarisse à reculer légèrement, mais resta silencieux. Il n’entendit qu’un « plouf » sourd, avant de tomber à genou, tentant d’arrêter de la main le flot de sang qui s’écoulait de son oreille. La balle l’avait éraflé avant de s’encastrer dans la porte.
— C’est une société secrète, l’Ordre des Chevaliers d’Orion. Mais je ne sais pas qui ils sont exactement, lâcha-t-il, grimaçant de douleur.
Elle agrippa le tissu de sa toge et le força à se relever.
— Quel lien avez-vous avec eux ?
Le flot de sang ruisselait sur sa toge. Elle enfonça de nouveau le canon contre sa tête.
— Je « traite » certains de leurs sympathisants.
— Comme un certain Marc Lesberg ?
— Oui, avoua-t-il, le visage déformé par la douleur.
Marc Lesberg, un étudiant en faculté de médecine, avait avoué le crime d’un père de famille qui pratiquait le VTT de descente avec son fils en montagne. Le piège qu’il avait déposé avait égorgé sauvagement l’homme, sous les yeux de son fils.
Elle en savait assez.
— Avancez. Je vous conseille vivement d’être persuasif envers vos disciples pour qu’ils ne tentent rien d’irréfléchi !
Intercalée entre la paroi du mur du réfectoire et le corps de François de Gonzac qu’elle maintenait en joue, Clarisse avança prudemment jusqu’à la porte d’entrée. Les disciples assis sur les bancs ne la lâchaient pas du regard. La vue de leur maître, dégoulinant de sang, suffisait à les tenir à distance. Une fois devant les lourds battants en bois, elle le poussa violemment en avant. Il alla s’écraser sur le sol, au pied de la table. Clarisse traversa rapidement la cour, le Glock pointé vers le sol, puis regagna la Jeep.
Le puzzle commençait à prendre forme. La retraite de Gengis Khan servait de base d’entraînement et de centre de conditionnement à cette mystérieuse société secrète afin de faire des militants écologistes qui y transitaient de vraies fanatiques de la cause écologiste.
Cependant, elle restait perplexe. Quelles étaient leurs vraies motivations ? Pourquoi manipuler des militants pour en faire des terroristes ? Elle devait rendre compte à ses supérieurs au plus vite.
François de Gonzac fixait, blême de rage, les phares de la Jeep disparaître dans l’obscurité. Une disciple s’affairait à lui appliquer une compresse sur l’oreille.
Il avait parlé. Intentionnellement. L’Ordre n’avait plus le choix que de faire disparaître cet agent des renseignements qui en savait à présent beaucoup trop.

*
**

Il était tard. Les bureaux de la DGSI étaient déserts. Clarisse avançait, pensivement vers les ascenseurs. La présidente de l’UBF était décédée d’un infarctus fulgurant peu de temps après son entretien avec François de Gonzac. Il n’y avait pas de coïncidence dans ce métier. Quelque chose de grave se tramait. La sécurité de la nation était peut-être en jeu. Et François de Gonzac sur le devant de la scène.
Lorsqu’elle sursauta. Le directeur de la DGSI en personne attendait dans le vestibule.
— Ah ! Bonsoir mademoiselle Frankel. Je tenais à vous féliciter en personne pour votre excellent rapport sur le dossier Orion.
— Merci monsieur le directeur.
Une pointe de fierté lui piqua l’égo.
— Vous en avez parlé à personne, n’est-ce pas ?
Clarisse rougit presque de honte du manque de confiance qu’impliquait cette question.
— Bien entendu monsieur.
— Très bien, je ne voulais rien insinuer. Rassurez-vous.
Ils se séparèrent à l’entrée du parking souterrain. Le sourire bienveillant du directeur se figea en un rictus froid et sombre.
Il le savait déjà qu’elle n’avait parlé à personne. Elle était sous surveillance constante. Mais il voulait le voir dans ses yeux. Avant de prendre sa décision. Clarisse Frankel était un bon élément, bien que trop entêtée. Enfin, on n’était pas agent des renseignements sans être tenace. Son sort lui appartenait désormais. L’Ordre avait émis pour seule exigence : qu’elle ne parle jamais de l’Ordre. Devait-il la « placarder » ? Ou l’éliminer ?

*
**

Clarisse s’était accordée un week-end de réflexion pour prendre du recul sur le dossier Orion et profiter d’un peu de détente avec Omar. La sensation de son sexe démesuré qui lui fouillait le ventre l’excitait déjà. Ils se promenaient le long de la Nièvre. Le ciel d’hiver était couleur pastel.
Elle aperçut un petit oiseau, le ventre jaune, la tête noire, le pourtour des yeux auréolés de taches blanches qui bondissaient de branche en branche, s’élevant à chaque fois un peu plus dans les airs… jusqu’au sommet… le président de la République… la pièce manquante du puzzle ! Clarisse se figea subitement. Avec ses nouvelles fonctions de président de l’UBF, François de Gonzac serait amené, tôt ou tard, à rentrer en contact physique avec le président de la République… Elle allait se retourner vers Omar pour lui indiquer qu’ils rentraient immédiatement pour Paris lorsqu’elle sentit ses mains puissantes se serrer autour de son cou. Il la projeta violemment au sol et l’immobilisa de tout son poids. Des images fugaces traversèrent son esprit alors que le manque d’oxygène la faisait vaciller vers l’inconscience. Quelle idiote ! Tout devenait limpide maintenant. La rencontre d’Omar peu avant qu’on lui ait attribué l’affaire des fanatiques écologistes. Le prétexte de ses excellents états services pour lui confier de superviser seule, ce dossier hautement sensible. Ses rapports, envoyés directement par mail au directeur de la DGSI sans ouvrir de dossiers dans l’intranet officiel. Elle s’arqua de tout son corps, mais la force herculéenne de son agresseur la clouait littéralement au sol. Le sourire bienveillant du directeur et sa question anodine. « Vous n’en avez parlé à personne ? ». Le sang emprisonné dans le cerveau lui brouillait l’audition. Un complot visant à assassiner le Président de la République ! Avant qu’elle ne sombre définitivement dans le néant, elle entendit son bourreau prononcer froidement « Désolé ».

*
**

— Je m’engage, si vous, citoyennes, citoyens, choisissez de me porter à la tête de la présidence de la République française, d’apporter une réponse ferme à la vague d’attentats terroristes qui endeuille notre patrie. La violence et le terrorisme ne peuvent subsister au sein de notre démocratie qu’est la France ! D’autre part, je m’engage, au lendemain du premier jour de mon mandat, à initier le changement de la révolution Durable…
La voix de Jean-Pierre Constantin vibrait à chacun des mots qu’il prononçait. Il était un orateur né. C’est d’ailleurs cette aptitude innée qui lui avait permis d’être adoubé par l’Ordre.
Il était en tête de liste des sondages.
Le président de la République était mort d’un infarctus foudroyant, peu après la traditionnelle cérémonie des vœux du président aux autorités religieuses, à laquelle le président de l’UBF, François de Gonzac, avait évidemment participé.
La voie d’une nouvelle ère éclairait l’avenir de l’humanité. Et l’Ordre des Chevaliers d’Orion en serait les garants. Quel qu’en soit le prix.
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