L'orage du coeur

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Écrire libère, apaise et épanouie. Mon premier roman est terminé et dans l'attente d'être édité. En attendant, je suis ravie de vous faire voyager dans mes pensées  [+]

Un cri strident, un bruit presque tonitruant, puis le silence quelques fractions de secondes. Ça recommence, ça tremble, une chaise qui claque, un meuble qui s’écroule. Une succession de sons tintamarresques.

Douillettement installée dans son lit king size, Lali soupire. Sa journée a été éreintante. Une accumulation de clients négatifs, impatients et exigeants. Ce soir, son cœur est gris, chargé de négativité. Elle s’était pourtant remplie de pensées positives dès le réveil pour passer une agréable journée. Mais, monsieur Filpon l’a assommé dès la première heure de travail. Elle ne fabrique pas de sous-vêtements, elle s’occupe juste de les vendre. Elle s’est efforcée de faire intégrer ceci à monsieur Filpon, mais il voulait impérativement et urgemment ce soutien-gorge bleu avec des étoiles vertes, en taille 105D. Il l’a vilipendé d’incapable. Elle l’a laissé houspiller en espérant que ses ardeurs allaient rapidement s’atténuer. Les vilains mots et les critiques glissaient sur l’âme de Lali. Elle essayait de ne pas s’en imprégner. Il est parti en claquant la porte violemment et en clamant qu’il trouverait sur internet. Cette phrase exténue Lali. Internet est le diable de son métier. Une succession de sous-vêtements à des prix attrayants, acquis en un clic. Le tout dépourvu du plaisir d’acheter sa lingerie dans un charmant magasin de quartier, autour d’un thé, accompagné des conseils bienveillants d’une passionnée de lingerie. Jamais cher, toujours rapide. Voilà les critères d’achat de la société impatiente.

La mélodie cacophonique dans l’appartement du voisin de Lali se poursuit. Est-ce un concert de musique expérimentale ? Ses paupières sont lourdes. Sa bouche entre-ouverte laisse échapper un air léger calé sur sa calme respiration. Son esprit vacille entre s’inquiéter de l’origine de cette nuisance sonore ou se laisser emporter par le sommeil. Elle en a grandement besoin pour s’apaiser de cette épuisante journée.

La tête désappointée de madame Gaillou s’appose promptement dans ses rêves. En sursaut, elle se réveille. Même le soir, dans son lit, Lali ne parvient pas à être tranquille. Ses clients sont partout avec elle. Quand se n’est pas à la boutique, par téléphone ou par mail, c’est dans ses rêves. Ses amies lui ont déjà dis qu’elle était trop impliquée dans son travail. Chaque jour, certains de ses clients la brisent un peu plus. Elle tente de se ressourcer avec les clients sympathiques, mais ça n’a pas l’air de l’empêcher de frôler le burnt-out. Son rêve était similaire à la réalité. Madame Gaillou ne cessait de se dénigrer. Une peau trop pâle, des grains de beautés trop visibles, une tâche de naissance dégueulasse, des cuisses trop larges, des fesses trop plates, des pieds difformes, une poitrine trop généreuse et surtout des bourrelets trop épais. Cette femme fessait de la peine à Lali. Certes, elle était âgée et les années avaient laissées quelques traces sur son corps mais Lali la trouvait gracieuse. À chacune des visites de cette cliente Lali tentait éperdument d’améliorer l’estime de soi qu’a cette vieille femme. Un jour, Madame Gaillou avait confié à Lali que pendant des années son mari l’avait assimilé à « une grosse baleine ». Jamais un compliment, toujours des critiques. Tristement, il suffit de quelques mots pour détruire une personne entière. Madame Gaillou fait parties des femmes brisées qui n'ont aucune confiance en elles et une très mauvaise image d’elles-mêmes.

Madame Gaillou est l’antipode de madame Lagarce, cette pimbêche botoxée et pourrie gâtée. D’ailleurs, elle n’a aucun scrupule à se venter qu’elle dépense 200 euros par semaine de sous-vêtements, avec la carte bancaire de son amant. À chaque fois qu’elle pénètre dans la boutique de Lali, celle-ci se munit de patience. Lali sait que madame Lagarce va essayer plusieurs modèles sans une once de respect. Elle fait partie de ses clients qui éparpillent les articles sur le parquet doré de la cabine d’essayage.

Ça y est, les pensées de Lali se succèdent. Encore une nuit blanche en perspective en compagnie de ses cruels clients. La plaquette d’imovane se parade sur sa table de nuit. Elle a besoin de dormir, sinon elle ne tiendra pas la fin de la semaine. En plus, samedi c’est la saint Valentin. Toutefois, les bruits la préoccupent. Elle entend de nouveau un cri très aigu. Elle croit reconnaître la voix de sa voisine. Elle se rappelle l’avoir aperçue avec un ventre arrondi. Peut-être, est-elle en train d’accoucher. Elle reste sur cette idée et décide d’avaler le cachet car elle a vraiment besoin de sommeil.

Une tonalité familière et suffisamment forte excite les récepteurs auditifs de Lali. Une lumière bleue illumine l’obscurité de sa chambre. Elle entend que ça s’agite dans l’escalier de son immeuble. Enfin, elle décide de s’extirper de son lit. Elle titube à cause de ce somnifère ingéré il y a une heure. Elle cogne dans sa commode noire et se blesse au pied. Ça saigne. Tant pis, la curiosité l’emporte, elle continue d’avancer vers sa porte d’entrée. Les cheveux ébouriffés, elle l’ouvre et voit ses voisins amassés dans la cage d’escalier. Lali suppose que c’est eux qui ont dû appeler les pompiers. L’ambiance est glaciale, elle grelotte. Leurs visages horrifiés ne la rassurent pas. Elle tressaille en comprenant que les bruits qu’elle entend depuis 3 heures ne sont pas ceux d’une femme qui accouche. La porte d’entrée de l’immeuble claque. Des pas accélérés gravitent les trois étages. Son cœur palpite quand les hommes en uniformes bleus passent furtivement devant elle. Après la sirène des pompiers, voilà les uniformes des policiers. Elle s’interroge sur le scénario qui a pu se passer dans l’appartement de ses voisins.

Lali culpabilise, elle était tellement tourmentée par sa journée et ses clients qu’elle a négligé ces éclats inquiétants. Lali souffrait psychologiquement pendant que sa voisine souffrait physiquement. Pour une fois, elle avait décidé d’être égoïste et de penser à elle, enfin surtout à son sommeil. Si elle n’avait pas agi de cette façon, peut-être, aurait-elle sauvée cette jeune femme enceinte. Son cœur gris pleure à cause de ce drame. L'orage est dans son cœur. C’est l’événement de trop. Enfin, elle va écouter ses amies, demain, elle met en vente sa boutique.

Cette nuit, il l’a trop tapé, l’épouse de son voisin est décédée.
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AQéda A. · il y a
Cela montre que la Femme est forte et doit être indubitablement reconnue comme telle. Merci pour ĺ'optique dépoussierée. Puis-je vous inviter à découvrir mon nouveau poème XÉNOPHILE. ABONNEZ-VOUS au passage ;)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/xenophile-1