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L'or dans les doigts

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Gobu

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Avoir de l’or dans les doigts : se dit, dans le show-biz, d’un instrumentiste à la dextérité si indiscutable qu’elle ne peut manquer d’assurer sa fortune et surtout celle de son producteur. (Ex : « Dis donc, coco, t’as vu comment il touche, le gratteux ? il a de l’or dans les doigts, ce type ! Faut me le signer fissa avant cet enfoiré de Trucmuche)

Fou ce que j’ai connu de musicos qui avaient de l’or dans les doigts. Comme s’il leur pleuvait des pépites des phalanges. De vrais rois Midas du manche, du clavier ou des baguettes, capables de transmuter en métal précieux tout ce qu’ils effleuraient de leurs mains. La plupart sont morts fauchés, dans les deux sens du terme, par leurs excès et par le dénuement. Certains, cependant, sont passés au travers, le temps d’accéder sinon à la fortune et la célébrité, tout au moins à l’aisance matérielle et l’assurance d’avoir du boulot tous les jours. Ça n’est pas si courant dans le métier de saltimbanque. Le plus beau du monde.

Pourtant, j’ai eu, de très rares fois, la chance et le privilège de jouer par hasard avec un véritable maître, un musicien capable de faire chanter à son instrument la voix du soliste d’un chœur d’anges, et d’en faire gicler des envolées à vous arracher les tripes du ventre. Les jours qui suivent ces rencontres exceptionnelles, on est tellement dégoûté de la faiblesse de son propre jeu qu’on a envie de balancer son instrument à la déchetterie ou d’en faire du petit bois pour allumer le feu, mais ensuite, une fois passée la gueule de bois, le souvenir de ces instants inoubliables où l’on s’est senti plus grand que soi par la magie d’un autre reste à jamais une source d’étonnement et d’inspiration.

La fête battait son plein quand on a débarqué chez Claudio. Un immeuble haussmanien du XIXème arrondissement, que sa rue en pente semblait rendre bancal, mais encore gaillard avec ses balcons moulurés, les pierres de taille patinées de sa façade, et son grand porche en fer forgé, à double battants. Derrière le double battant, au fond du vestibule, surprise : au lieu d’une cour intérieure encombrée de poubelles et de sommiers à l’agonie, s’avançait une allée flanquée de quatre petits pavillons à un étage, entourés de ravissants jardinets miniatures. On trouve encore ces vestiges des cités ouvrières des années 1900 à Paris. Inutile de dire qu’aujourd’hui, ces vestiges se vendent ou se louent à prix d’or, et que cela fait belle lurette qu’un ouvrier n’y a pas mis les pieds, sinon pour refaire la plomberie ou ravaler la toiture. Claudio n’était pas riche, mais lui aussi, dans sa spécialité, avait de l’or dans les doigts.

Nous fûmes accueillis par un véritable carnaval de masques, Venise en technicolor à un jet de gondole sur roues des Buttes-Chaumont ou de la Villette, faces mi-humaines mi-monstrueuses, visages de ténèbres outremer zébrés de foudre phosphorescente, mufles de panthère ou de chauve-souris, yeux agrandis jusqu’aux tempes et bouches étirées jusqu’aux oreilles, bref on nageait en plein bestiaire. L’ami Claudio peignait les visages, et il pendait ce soir la crémaillère de son nouvel atelier de formation. J’ai eu bien du mal à distinguer les amis des inconnus dans cette ménagerie humaine bariolée. Je distribuais au hasard bises et poignées de main avec libéralité ; une petite chatte siamoise en justaucorps de fourrure aux ondulations félines m’embrassait sur la bouche comme si nous n’avions fait que ça toute la vie. Sous son déguisement, elle devait me prendre pour un autre.

Claudio a commencé par m’étreindre avec vigueur et me pulvériser le dos, pour faire bonne mesure, de deux claques amicales à me faire glavioter mes dents de devant. Le bougre est taillé en force ; de souche italienne, il ne chipote pas sur les effusions. Il a tenu à me faire en personne les honneurs de sa nouvelle tanière. Non sans un tour au bar où il m’a servi d’autorité un scotch de grand garçon. Sec et sans glace, il connaît mes manies. La fête investissait aussi l’étage ; jusque dans l’escalier, ce n’étaient que griffons en tutu de dentelle, faunes portant le frac avec dignité ; d’amples robes à volants ceignaient de tournoyantes louves-garous. Bref on nageait dans le strass et la frivolité, Claudio connaît son affaire. Dans une petite piaule sous mansarde, une fumée plus opaque qu’au rez-de-chaussée baignait deux trois hybrides en quête de tranquillité, et de paradis artificiels, à en juger par le miroir moucheté de givre posé sur le bureau. J’y ai retrouvé avec une pointe de nostalgie ma Musaraigne, sans peintures de fêtes sur le visage, mais faisant admirer à l’assistance un flot de falbalas écarlates moussant de l’échancrure d’un justaucorps de cuir noir. Je l’ai embrassée en camarade, autant pour la nostalgie que pour le falbala.

Retour au rez-de-chaussée où ça se bousculait dur. Quelques apprentis concentrés, sous l’œil sourcilleux du Maître, peinturluraient des nouveaux venus sous le tube fluo de la cuisine. Sur la table s’entassaient bouteilles vides et plateaux de canapés dévastés. Claudio sait recevoir. La sono bastonnait du latino, salsa, mambo et rumbas endiablées pour mieux faire tournoyer les robes des señoritas et les cravates bariolées de leurs caballeros. Jouant des ailerons à travers le parterre de danseurs, j’ai tracé vers le fond du living. Sur une petite estrade, une panoplie d’instruments de musique me tendait les bras. Batterie complète, guitare basse et deux guitares électriques, appuyées contre trois gros amplis. Matos de pro. Fûts et caisses Pearl, cymbales Zildjian, amplis Marshall, et surtout, deux Fender, Precision Bass et Stratocaster, ainsi qu’une Gibson SG rouge aux deux cornes diablement attirantes. J’avais déjà les paluches qui frétillaient, mais on ne touche pas à ce genre de bijou sans l’aval du propriétaire. Me voyant rôder autour des guitares avec le regard altéré du vautour en quête de charogne, un grand black en jeans, rigolard et nonchalant, a attrapé la Gibson par le manche pour me la tendre.

- Wanna play, man ?

Si je wanna play ? Un peu que je wanna play, brother. Ca me démange les doigts jusqu’aux oreilles tellement je wanna play ! Monte donc un chouille le son du Marshall, qu’on entende un peu le gazouillis de cette petite. Tout ça du regard, parce qu’il n’a pas moufté, mais a donné un bon quart de tour au bouton de volume. Je pensais que le préposé à la sono me laisserait un peu accompagner la musique en sourdine, question de me dégourdir les doigts, mais bernique ! A peine eu le temps de choper les accords et déjà le voilà qui coupe le son. On n’entend plus que moi, et une soixantaine d’amateurs de frissons électriques se sont déjà agglutinés autour de l’estrade. Je fais courir mes doigts sur le manche si caractéristique de la Gibson, plus large et plus plat que celui de la Strato, je ne joue pas très souvent de la guitare électrique ces temps derniers et j’ai besoin de retrouver mes marques sur le bois, besoin de me familiariser de nouveau avec les quatre boutons de tonalité et de volume, jouer avec le petit interrupteur qui permet de sélectionner l’un ou l’autre des micros, bref j’ai besoin de me remettre dans le jus et je maudis mon pote Wahdee le Riffeur de n’être pas là pour me tendre une bouée...

Quelques tâtonnements et je me lance. J’ai choisi un son métallique, sec et saturé d’aigus, pour balancer un riff plutôt funky. Le black me regarde jouer une minute ou deux, et une rigole de sueur se forme entre mes omoplates : c’est stressant de faire le show tout seul. Et puis il passe la Strato en bandoulière et me demande si il can play with me. Et comment qu’il peut play with me, et plutôt deux fois qu’une, brother, plus on est de fous plus on rit, et puis avec un black, même si ce n’est pas une pointure, y aura pas de lézard sur le plan rythmique, je pourrais me caler sur son tempo pour improviser sans risquer de déraper dans les virages, ces mecs-là ils tombent du cocotier avec un métronome dans le cul, pas vrai ? Bref le lascar se met à m’accompagner tout en finesse, juste une petite cocotte lancinante qui relance le groove de mes riffs, moitié funky moitié boogie. Dans mon dos – car je fais face au guitariste pour ne pas perdre une miette de ce qu’il fait et échanger sourires de connivence et clins d’œil – l’assistance commence à frétiller du croupion, marquer le tempo du pied, lâcher des petits yeah sensés encourager l’artiste, en un mot à réagir.

Nous sommes bien en phase, maintenant, et je peux me lâcher un brin sur la solide trame harmonique et rythmique qu’il me tisse de ses longs doigts précis, j’y vais d’un solo, dans les basses d’abord, bien faire claquer les cordes contre le manche pour marquer les syncopes, puis en bout de manche dans les aigus, pour le plaisir de sentir filer la note qu’on peut malaxer jusqu’à ce qu’elle s’étire comme un élastique. Quand j’ai fini mon numéro, je reprends le rif et c’est à son tour de se lancer, mais le lascar est malin, il se contente de doubler mes phrases musicales, en alternance, avec juste de légères variations. A ce moment, je me dis qu’un peu de soutien rythmique ne nuirait pas au groove de notre jam-session. Y a qu’à demander : je remarque soudain que la grosse caisse est entrée en action, et que la basse lui emboîte le pas, bien marteler le temps fort de ce qui est en un train de devenir un putain de bon funk-blues des familles.

C’est au tour du black de lancer le morceau, il doit avoir l’habitude de jouer avec les deux autres gugusses, car l’intro est parfaite, la batterie sonne maintenant de tous ses fûts et cymbales, tandis que la basse, serpentine et précise, bâtit de ses ronflements syncopés les fondations de l’échafaudage harmonique que nous édifions. Cette fois-ci, c’est moi qui m’y colle à l’accompagnement et je peux m’en mettre plein les mirettes de ses galopades sur le manche, de ses contretemps acrobatiques, et surtout de ses longues notes tenues qui déchirent l’air de leur plainte saturée. Nous jouons un simple blues bien gras de douze mesures, sur trois accords mi la si, plus basique tu meurs, mais c’est l’alpha et l’oméga de toute la musique qu’on aime, et ça pulse plus sauvage qu’un troupeau de bisons galopant sur la plaine, ça bastonne plus sévère qu’un conclave de percussionnistes bantous, ça pleure et ça chante plus harmonieux qu’un chœur de chérubins aux faces noires.

Ca fait à peine un quart d’heure que nous jammons, mais la machine tourne désormais à plein rendement, et la totalité de la fête s’est rassemblée autour de l’estrade pour mieux se gaver de décibels. Je tourne le dos au public, ce qui est lamentable sur le plan du show, mais je préfère garder l’œil sur mes trois complices de bœuf, échangeant avec eux ces petits signes incompréhensibles au néophyte, mais qui constituent pour les musiciens un véritable langage des sourds-muets, un code qui leur permet d’anticiper la mesure suivante et de retomber sur leurs pattes pour les finales. Plus nous nous éclatons sur nos instruments, et plus je me dis que je suis en train de vivre un moment musical d’exception. Le batteur fait valser ses baguettes sur le métal et les peaux comme si sa vie en dépendait, tandis que le bassiste, solidement campé sur ses jambes écartées, martèle une pulsion qui fait battre un cœur d’athlète à notre impro. Quant au bluesman, il fait pleuvoir sur nous avec munificence des cascades de gouttelettes d’or en fusion, des torrents de gemmes multicolores, des orages de grêle de diamants, que sais-je encore, ce n’est pas seulement de l’or qu’il a dans les doigts, ce type, mais tous les trésors de tous les pirates de toutes les Caraïbes, ou, plus simplement, le feeling de tout un peuple qui a inventé le blues...Moi, naturellement, c’est sur un petit nuage que je me coule dans le mouvement, et je ne redoute ni fausse note ni erreur de tempo : ces gars-là sont tellement bons que tu peux pas jouer mal avec eux. Tu joues ou tu joues pas, point à la ligne.

Hélas, toutes choses ont une fin, surtout quand elles sont aussi bonnes. Au moment pile où nous attaquons avec gourmandise un boogie encore plus graisseux, Claudio agite des bras de sémaphore en détresse pour nous réduire au silence. Nos décibels voyageurs ont transité jusqu’aux habitations voisines, et la maréchaussée, alertée par quelque bon apôtre, vient en force nous intimer l’ordre de mettre fin à la prestation sous peine de procès-verbal pour tapage nocturne. Je dois dire que ça n’est pas la première fois. C’est comme ça : dès que ça swingue, t’as toujours un rabat-joie qui sort le museau de son terrier pour te casser l’ambiance. Salement frustrés par ce finale abrupt, nous lâchons à regret nos instruments en haussant les épaules et nous tapons les paumes pour nous congratuler mutuellement en bons zicos qui savent se tenir.

Tout ça m’a donné soif, et je rejoins au bar Claudio, qui a mis une bouteille de scotch à l’abri des pillards, des fois que le band voudrait s’en jeter un. Comme je félicite ses potes musiciens pour leur talent, il me regarde d’un air surpris.

- Tu sais pas avec qui t’as joué, là ?
- Des bons, ça c’est sûr. Mais je les connais pas.
- Des bons, ça tu peux le dire, petit père. Le bassiste, c’est le dernier bassiste de Trust, et le batteur, c’est celui de Téléphone.
- Sans déconner...
- Attends. Je t’ai gardé le meilleur pour la fin. Le gratteux, tu sais qui c’est ?
- Ben...
- Mon petit Gobu, tu viens de jouer avec Bernard Allison.
- Nom de Dieu !

Bernard Allison, le fils de Luther Allison, une légende du Blues, et lui-même en train de reprendre dignement le flambeau de papa, si je connais Bernard Allison ! Affreusement gêné, je me dirige vers lui. Il est en train de ranger ses instruments.

- You’re really Bernard Allison ?
- Yeah, man.
- Waow...I played with Bernard Allison. It’s a great honour for me. Thank you.
- Hey, man, you could do it again...Here is my number in Paris. Just give me a call.

J’ai rangé le papier dans mon calepin avec l’émotion d’une première communiante serrant une image sainte dans son missel. Mais ça ne s’est pas fait. Je n’ai pas rappelé, et je n’ai jamais rejoué avec Bernard Allison. Les miracles n’arrivent qu’une fois.

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Doria Lescure · il y a
Voilà un récit qui ne manque pas de rythme et vu le sujet il était important que le style et la tonalité de l'histoire soient en parfait accord avec la musique jouée par le personnage et ses compagnons de choix d'un soir. Merci pour ce joli moment de lecture !
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Gobu · il y a
Ça remonte aux années 90 mais c'est du pur vécu brut d'alembic.
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