Longue vie

il y a
8 min
1
lecture
0

D'abord une phrase, une image, alors une idée... une histoire, de l'envie, du plaisir, et puis une nouvelle, alors du partage et à nouveau du plaisir ! Le reste, mon âge, mon sexe, mes goûts  [+]

"Arrête Do Khyi, arrête de lécher mes joues, elles sont toutes rouges maintenant".
Avec douceur mais en employant toutes ses forces, Tséring empoigne l'encolure épaisse de son jeune mastiff du Tibet et éloigne la large langue râpeuse de son visage. Le chiot de trois mois est l'animal de compagnie choisi par Tséring lorsque ses maîtres, le jugeant trop studieux, lui ont offert un moyen de se divertir.
L'enfant de neuf ans et l'animal se sont adoptés mutuellement au premier regard. En fait, dès que leurs yeux d’ébène se sont trouvés.
Le temps de jeu placé entre le repas du soir et l'heure des dernières prières nourrit chaque jour davantage leur complicité. Tséring n'aime rien tant que se rouler par terre avec son compagnon, plonger ses mains dans la chaleur des longs poils roux, une fourrure aussi dense que celle d'un ours, et rire, sans moquerie, de l'allure pataude de ce futur géant encore encombré par ses longs segments.

Avant même que la terre ne tremble, les muscles de l'animal se sont crispés. Se libérant de l'étreinte de son partenaire de jeu, il s'est brusquement levé, inclinant la tête de gauche à droite, l'air hagard.

Mardi
L'ensemble des chaines d'information en continu reprennent les images de la télévision indienne.
Les bandeaux défilants indiquent au monde entier qu'un séisme inouï s'est produit vers 18 heures, heure locale, dans la province de Dharamsala, au pied du Dhauladhar, au nord de l'Inde.
"En ce début de journée, les autorités n'ont pas encore rendu public le décompte des victimes. Les premiers contacts sur place laissent à craindre qu'elles soient nombreuses. Comme vous le découvrez sur nos images, un tiers de la ville est sinistré. Des immeubles entiers ont été engloutis dans les failles provoquées par le tremblement de terre de magnitude 8.
Sans minimiser l'ampleur du désastre pour la population meurtrie, une autre nouvelle terrible nous parvient à l’instant. Le centre d'accueil du Dalai Lama au McLeod Ganj n'est plus qu'une vaste ruine.
Il semblerait que le logement du prochain bodhisattwa ait été détruit et que Tséring, l'enfant reconnu pour être le successeur de l'actuel Dalai Lama soit décédé. Nous ne manquerons pas de compléter ces premières informations dans les heures qui viennent".

Une fissure longue de trente mètres et large de dix s'est formée juste sous la résidence du jeune garçon. Le temple et le jardin attenant ont totalement disparu, absorbés par la faille et recouverts de terre, de poutres et de gravas mais surtout de blocs de pierre de plusieurs tonnes.
Le gouvernement indien a fait transporter par hélicoptère des équipes de secours, du matériel de détection et de désincarcération.
Juste avant midi, des militaires ont été positionnés afin d'interdire l'accès au MacLeod Ganj. L'ensemble du dispositif est sous la responsabilité d’un homme expérimenté, le colonel Suresh, l'officier en charge des secours lors du séisme de Kodari, en 2015 au Népal.

"L'information donnée ce matin nous est partiellement confirmée. Le bâtiment dans lequel se trouvent les appartements du prochain Dalai Lama, a bien été détruit. Les moines en charge de son éducation ayant quitté les lieux comme chaque nuit après le dîner, à 18 heures, le jeune garçon de 9 ans s'est donc trouvé livré à lui-même. Nous imaginons tous avec effroi ce qu'ont pu être ces interminables minutes pour un enfant. Seul...
Sa mort n'est pas certaine mais, d'après les témoignages de plusieurs officiels, il est enseveli, recouvert de plusieurs mètres de roches, de terre et de débris. Les avis des experts présents sur place et dans le monde, convergent. Sa survie est peu probable"

Les premiers sondages réalisés dans la faille montrent une totale instabilité des blocs de roches entourés de poches d'air non comblées de terre. Les blocs sont empilés les uns sur les autres sur au moins dix mètres de profondeur. Ils peuvent glisser puis basculer à tout moment. La décision est prise de ne pas faire intervenir les engins de levage, seul moyen pourtant d'évacuer de telles masses.
Un matériel spécialisé de mesure de la température a été livré en milieu d'après-midi et les ingénieurs se montrent optimistes sur la possibilité d'infiltrer cette sonde infrarouge afin de détecter la chaleur d'un corps humain. Même petit, s’il vit toujours, bien sûr.
A 16 heures, les premiers essais sont effectués. L’exercice requerra de la patience mais la structure de la sonde, fine de 5 millimètres et flexible, permet effectivement de traverser la terre meuble et de contourner les roches, par tâtonnements successifs. Autre bonne nouvelle dans ce marasme émotionnel, l'écart de température entre l'air ambiant et celle d'un corps humain est suffisant pour espérer des résultats probants.
Alors qu’un peu plus de la moitié du périmètre a été sondé, aucun signal n'est détecté par les appareils. Les aiguilles des potentiomètres restent immobiles.
A 19 heures 12, elles s'agitent enfin et se fixent sur la valeur estimée par l'algorithme d'une source de chaleur à 36°5.
A cette même heure, les antennes de diffusion des grandes chaînes internationales d'information ont été déployées par les équipes dépêchées de Chine, des Etats-Unis, d'Europe.
CNN est la première à annoncer au monde qu'un espoir demeure.
« Il est permis d’espérer que le prochain Dalai Lama soit encore en vie ».

Mercredi
Tenzin Gyatso, retenu dans un hôpital de Genève après une opération chirurgicale et bien trop faible pour se déplacer, le 14ème et actuel Dalai Lama lance un appel solennel à la communauté bouddhiste de tous les pays. Le temps est à la prière pour la survie de Tséring. Son jeune successeur dont le nom signifie Longue Vie, ne peut quitter ce monde sans avoir accompli sa mission. Comme à son habitude, les mots prononcés par le chef spirituel sont clairs, simples et lumineux. Ils sont compréhensibles de tous, dans toutes les langues. Assurément, le temps est venu de rassembler les énergies vitales par la pratique d'une méditation unifiant tous les croyants, quels que soient les courants de pensée. "Seule l'union de nos cœurs aimants et de nos esprits libres peut sauver Tséring", conclut-il.

Une société spécialisée dans la détection et l'analyse du signal sonore est arrivée sur site. Les ingénieurs venus des USA s'emploient à installer au plus vite les équipements. L'objectif est de capter la respiration, les mouvements de l'enfant et les bruits provoqués par des ruissellements d'eau, des frottements entre les blocs de pierre, tous signes précurseurs d'un risque d'éboulement sur la zone.

"Colonel Suresh, vous êtes en charge de superviser les opérations. Que pouvez-vous nous dire ce soir sur vos recherches. Comment va Tséring ?"
"Tséring est à une profondeur de huit mètres. La température de son corps se maintient à 36°3, ce qui est rassurant car l'air qui l'entoure reste à une température stable sans doute supérieure à 20°. Mais cela montre aussi qu'il y a une forte densité de roches et de terre au-dessus de lui qui empêchent la température de l'air ambiant dans cette poche de baisser pendant les heures plus froides.
La sonde sonore installée permet de capter sa respiration et surtout son rythme cardiaque. Ce rythme est stable, autour de 90 pulsations à la minute. Par contre nous n'avons pas obtenu de réponse lorsque nous avons essayé d'entrer en contact avec lui. Nous pensons qu'il est commotionné. Peut-être même est-il dans le coma.
Je ne peux pas vous en dire plus. Merci"

48 heures après l'ensevelissement, les médecins chinois sont les premiers à argumenter sur la nécessité d'agir pour atteindre l'enfant, qui ne peut ni parler ni bouger. La poche d’air autour de lui, lui permet de respirer et aucune gêne respiratoire n’est perceptible. Mais, sans boire, il ne peut tenir que 3 ou 4 jours au maximum. Chaque heure qui passe accentue le déficit en eau dans ses cellules. Même s'il est immobile, voire sans connaissance, son métabolisme concentre dorénavant le flux sanguin vers son cerveau et vers le cœur. Les autres organes souffrent et se détériorent. A un moment donné, cette dégradation sera irrémédiable et son cerveau sera touché.
Le peuple chinois tient à cet enfant qui est originaire de la province Xinjiang. Ce sont d'ailleurs des émissaires bouddhistes de Chine qui ont présenté ce candidat. Bien sûr le risque de provoquer un éboulement ne peut être ignoré. Mais une chose est certaine, Tséring ne survivra pas au-delà de 4 jours sans boire. S'il doit décéder, le gouvernement chinois en assumera la responsabilité. Ses funérailles seront à la charge de l'état. D'ailleurs, en prévision de cette issue malheureuse, l'ambassadeur de Chine confirme que son gouvernement a d’ores et déjà identifié un autre jeune garçon du même âge.

Sur tous les continents, dans tous les pays, des millions de personnes, bouddhistes ou pas, se retrouvent pour parler, prier, communier pour une issue heureuse à ce drame diffusé à flux continu par les principaux moyens de communication.
Les réseaux sociaux sont submergés d'invitations à partager des manifestations du destin autour du globe, autant d'arguments absolus favorables à cet enfant que tous aiment et veulent sauver.
Ici ce sont des signes de bon augure diffusés par une femme ou un homme ayant vu dans le ciel un nuage formant une immense ombrelle ou encore les yeux du Bouddha, symboles d'une protection contre toutes les souffrances. Là, ce sont des centaines de personnes qui s'allongent pour former un Noeud sans fin, symbole de l'éternité ou la Roue du Dharma. Et ces initiatives se multiplient sur tous les territoires peuplés d’êtres humains.
Dans un parfait syncrétisme, chrétiens, juifs et musulmans s'unissent et implorent Dieu et les prophètes de permettre à cet enfant, réincarnation du saint de la compassion, de vivre sa vie et être le guide spirituel et bienveillant dont ont tant besoin les civilisations actuellement en déshérence spirituelle.


Jeudi
Au milieu de la nuit, des bruits inhabituels sont détectés par les capteurs ultra sensibles. Deux ingénieurs spécialisés dans le traitement du signal se ruent sur leurs ordinateurs et se rejoignent sur les mêmes conclusions. Ces bruits ressemblent à des gémissements. Des gémissements très faibles mais répétés plusieurs fois depuis le premier enregistrement. A nouveau des tentatives sont faites pour entrer en contact, sans aucune réponse en retour.
Bien que la province Himashal Pradesh ait mis en place des postes de police sur les axes principaux, des milliers d'hommes et de femmes s'agglutinent aux alentours du McLeod Ganj. Cette marée ajoute aux difficultés sanitaires de la ville de Darhamsala dans laquelle plus de 2000 victimes ont été dénombrées. Mais rien n'y fait. Malgré les messages, les patrouilles et interpellations de la police, ce peuple uni est convaincu que ses prières porteront davantage en étant présents, ici, proches de l'enfant. Partout, des agoras s'implantent pour des heures de recueillement, de chants, de vénération d'un Dieu révélé ou pas. Via les réseaux sociaux, ces moments filmés sont diffusés partout dans le monde.
Partout, croyants et athées expriment le même soutien lors d’assemblées de fervents, liés les uns aux autres, ayant un rayonnement bien au-delà de ce qu'aucune religion n'a pu rêver.
A la question de savoir si ce siècle doit être spirituel ou ne pas être, l'événement en cours propose un champ d'application planétaire. En occident, en orient, comme en écho à leurs aspirations, les peuples découragés par le politique, se soulevant contre les injustices économiques, effrayés par les extrémismes religieux, en manque de fraternité, des centaines de millions d'enfants, de femmes et d'hommes se retrouvent unis à travers le temps et l'espace abolis par l'immédiateté de l'image en continu.
Tous, sans exception, s'en convainquent : le jeune Tséring ne peut pas mourir !

Au même moment, une majorité de médecins exprime la crainte de voir s'éteindre la vie dans ce corps fragile sans doute blessé et qui n'a pas absorbé une goutte d'eau depuis trois jours. La borne de la résistance humaine au manque d'eau, qui plus est dans une atmosphère confinée, est maintenant atteinte. Les spécialistes, rejoignant les émissaires chinois, argumentent, cherchant à convaincre qu'attendre plus longtemps c'est condamner Tséring. Les opposants, et parmi eux le colonel Suresh, tremblent de tenir une position qui peut aller à l'encontre de la destinée de cet enfant singulier.
En 3 jours, ce qui est maintenant devenu un événement international a conduit les plus grands dirigeants à interroger leurs instances de gouvernement. De fait, les avis convergent et il n'y a qu'une décision possible en ce jeudi soir.
Les engins de levage maintenant en place entreront en action le lendemain matin dès que le soleil brillera.

Vendredi

A 9 heures, les cordons de sécurité ont été déplacés de 200 mètres. Seuls restent sur le site les équipes de déblaiement, les secours, une unité de chirurgie installée par la Chine et des dignitaires de nombreux pays et courants religieux ou spirituels. Des moines bouddhistes lancent alors les chants et bénédictions repris bruyamment par les fidèles et en silence par les conducteurs d'engins.
A 9h30, le colonel Suresh demande aux pilotes d'engager leurs pelleteuses suivant le plan de travail élaboré par les équipes du génie indien. Après 2 heures de manipulations précautionneuses, les 4 premiers mètres d'épaisseur ont été déblayés sur le périmètre où a été localisé l'enfant. Lorsque les moteurs se taisent, et même à 200 mètres de distance, les chants mélodieux et puissants parviennent aux équipes qui baissent la tête et sentent peser sur leurs épaules l'espérance d'une humanité en quête d'un autre monde, fraternel, œcuménique.
Les sondes repositionnées à la hâte ne captent plus de signe de vie.
Les travaux reprennent, sans frénésie, toujours en respectant le protocole établi. Mais le ciel himalayen exempt de nuage semble soudain plus terne.

Les moteurs sont éteints maintenant. Les pelles ne plongent plus, l'une après l'autre, pour arracher rochers et gravas et les remonter. Seuls les sauveteurs se trouvent huit à neuf mètres en contrebas. La direction des opérations et tous les dignitaires se penchent pour voir autant qu'il leur est possible. C'est un groupe de trois femmes de la croix rouge qui, soulevant une plaque d'ardoise, découvre le morceau d'étoffe ocre. Une partie de la manche du chougu que porte Tséring en toutes occasions. Le reste de son vêtement ne peut être vu. Il est recouvert d'un bloc de roche large de plus d'un mètre et long de deux ; un linceul bien pesant pour un corps si frêle.
Seuls sont visibles, sortis de la manche de tissu ocre, l'avant-bras puis la main menue de l'enfant.
La main est posée sur le poitrail du chiot qui lui fait face. Les doigts sont plongés dans les longs poils roux pour une dernière caresse. L'arrière train de l'animal est sans doute brisé et son museau est couvert de sang séché. Il tient sa gueule à plat sur le sol, incapable de la bouger. Il parvient à ouvrir son œil droit et découvre les intrus. Il gémit.


FIN
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,