Long courrier

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J’écris pour ne pas bricoler… au grand soulagement de ma famille, mes amis, mes voisins et de tous les médecins urgentistes de la région grenobloise  [+]

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Jérôme avait reçu bien tardivement la lettre d’Aline… Six mois après la date prévue. Six mois avec des hauts et surtout des bas.

Aline et Jérôme s’étaient rencontrés à une fête à laquelle ils participaient sans véritable enthousiasme. En milieu de soirée, le contact accidentel et brutal de leurs corps devant la machine à café, puis les premiers regards échangés déclenchèrent une réaction en chaîne qui présentait tous les symptômes du coup de foudre : génération d’adrénaline, augmentation du rythme cardiaque, hausse de la tension artérielle, yeux qui pétillent, rougeurs marquées sur les joues, mains moites, bouffées de chaleur, gargouillis dans le ventre, excuses bégayantes et phrases mal construites. What else ? Un coup de foudre et un tsunami de café, café dont ils s’aspergèrent généreusement sous le coup de l’émotion. En quelques heures, ils se connurent et se séchèrent, puis se reconnurent, tant ils anticipaient sur la connaissance de l’autre, et se séchèrent mutuellement. Hourra ! Un avenir d’amour, de complicité, d’humour, de romantisme et de sensualité ouvrait ses jambes bleues (ainsi que le chantait Jean Ferrat). Cette spontanéité dans la relation était tellement forte qu’ils en devenaient fiévreux. Ils s’en inquiétèrent. Que faire pour ne jamais guérir d’un tel coup de foudre diagnostiqué ? Ils établirent une première ordonnance, logique, pragmatique, raisonnable, bêtement raisonnable :
- Faire une analyse objective et pertinente de la situation. Au vu des résultats, prendre les mesures qui s’imposent.
- Selon l’étendue des dégâts, envisager plusieurs consultations par jour pour ne pas faire baisser la fièvre amoureuse.
- Ne pas enlever les taches de café sur le corsage et sur la chemise, conserver religieusement ces reliques en l’état, seules preuves tangibles d’un phénomène exceptionnel.

C’est juste avant de se séparer qu’ils eurent de concert cette idée dramatiquement sentimentale : entamer une relation épistolaire à la manière de… (Ils trouvèrent rapidement des exemples pour supprimer les points de suspension.)

Attendre une lettre, réfléchir à la réponse, imaginer l’évolution d’une relation n’apporte-t-il pas un but nouveau à une vie un tantinet ronronnante ? L’exercice de style n’est-il pas une forme de spiritualité quand d’autres relations ne sont basées que sur le physique ?

Commencer par un coup de foudre et l’alimenter par des lettres paraissait à tous deux d’une logique évidente. Bref, Aline contacterait Jérôme par courrier dès le lendemain, et lui communiquerait sa propre adresse à ce moment-là. Une superbe histoire d’amour empreinte de romantisme s’écrirait.

***

La première semaine, Jérôme plana, baignant dans un bien-être euphorique sous l’effet d’une drogue licite ; l’amour. Comme prévu, il analysa la situation en pesant le pour et le contre. Il ne rencontra pas de contre. Il souriait aux anges, les voies de Saint Valentin n’étaient pas impénétrables. Autre effet positif, il bossait ses cours. Les examens approchaient et il avait une pêche d’enfer. Il s’éclatait presque dans son petit boulot de serveur qui arrondissait ses fins de mois. Il était devenu insensible aux critiques systématiques du chef de rang. Il restait cool, un martyr exaspérant, consentant, souriant et compréhensif. Ça, c’était la première semaine.

Au début de la deuxième semaine, ça allait encore. En rentrant des cours, il se précipitait sur la boîte aux lettres. Rien. Ça allait venir. Pouvait-il en être autrement ? Aline ! Cher ange. Il planait quand même un peu moins haut, distinguant le sol. Il étudiait correctement. Pour son travail de serveur, il était perturbé, on notait des absences dans les commandes et des ratés dans le service. Le chef le rappelait durement à l’ordre. Il en ressentait de la nervosité, sa fébrilité s’accrut durant la semaine. En fin de semaine, il était très inquiet : Aline avait-elle changé d’avis ? Pourquoi ?

La troisième et la quatrième semaine furent épouvantables. Un truc avait cloché. Lequel ? Il ne voyait pas. Il avait de la peine à se concentrer sur ses cours et dans son travail. Il devenait irascible.

C’est au début de la cinquième semaine que les choses bougèrent. Il devenait misogyne. « La vache ! » L’image d’Aline était écornée. Malgré tout, il s’acharnait à bûcher ses cours. Par instinct de survie, par vengeance, pour lui donner tort s’il la rencontrait plus tard. C’est un samedi soir que l’incident se produisit. Il y avait beaucoup de monde dans le restaurant et le chef de rang était particulièrement odieux. Ça se passa au moment des desserts. Jérôme s’était excité tout seul en invectivant mentalement Aline. C’était un serveur certes souriant, mais surtout une cocotte-minute sous pression. Sous une énorme pression. Il explosa en balançant l’énorme framboisier dans la figure du chef en criant « La vache ! » Difficile d’interpréter le regard interloqué de la victime à travers la génoise et les framboises qui dégoulinaient de son visage. Voulait-il exprimer sa surprise d’avoir été traité de vache ou bien son indignation d’être déguisé en dessert ? Personne ne le sut. Jérôme quitta son travail sous les bravos des clients, comme un toréador à qui la foule conquise a accordé les deux oreilles et la queue.

À partir de ce moment-là, Jérôme essaya d’oublier Aline. Il aurait pu la rechercher pour avoir une explication avec elle. Il ne le fit pas. Elle devait le contacter, elle ne l’avait pas fait, il respectait sa décision, sans la comprendre. Ils étaient quittes. Les semaines s’écoulèrent, lentes, cruelles.

***

Maintenant qu’il avait entre les mains cette foutue lettre, il ne savait plus s’il devait rire, pleurer ou rire jaune, comme la Poste. Aline avait bien respecté le délai d’une semaine. Pas la poste. Visiblement, les délais avaient été ceux d’un vol très long-courrier avec passage par toute l’Europe, l’Asie, l’Océanie, l’Afrique, les Amériques et le Moyen-Orient. La lettre était-elle restée coincée derrière un meuble dans une poste ? L’aurait-on retrouvée à l’occasion de travaux ou d’un déménagement ? Quelle force diabolique les avait poussés tous deux à choisir ce mode de communication d’un autre âge ? Quelle idée saugrenue ! Pourquoi une lettre ? Ne fallait-il pas être un peu timbré pour faire un tel choix ? Ah ! Il coûtait cher ce fieffé anticonformisme, ce romantisme antédiluvien. Quel pourcentage de malchance pouvait-il y avoir pour que la lettre d’Aline fût égarée ou perdue ? 0,0001 % ? 0,0002 % ? S’il avait su, il aurait reformulé, à son compte, la loi de l’emmerdement maximum de Murphy : si une lettre peut être égarée, alors cette lettre finira infailliblement par être égarée.

***

Jérôme porta la lettre d’Aline à son visage, ferma les yeux et se remémora tous les sentiments qui l’avaient agité pendant six mois.

Alors, lui aussi écrivit une lettre ; une lettre officielle, avec accusé de réception. Il se déguisa en huissier de justice et sonna à la porte d’Aline. Jérôme venait pour faire respecter ses droits, pour pratiquer une saisie immédiate sur les biens d’Aline, sur tous ses biens : sa cuisine, son salon, sa salle de bains, sa chambre, son cœur, son corps…

Elle le laissa faire.

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