London Calling

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Je voudrais ne jamais dormir pour vivre plus ! Je voudrais éterniser les journées pour pouvoir lire, bouger, apprendre, cuisiner, aimer, jouer, écrire... Puis, simplement, prendre le temps.

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« C’est féerique, vraiment, je ne sais pas si vous pouvez saisir l’ampleur du spectacle devant votre écran de télévision, mais je vous assure que d’où je suis, je reste sans voix ! »

D’où elle est, elle sourit. Le spectacle, en effet, vaut de l’or. Enfoncée dans son fauteuil, une limonade sans sucre mais enrichie en oligo-éléments à portée de main, elle savoure le moment présent. L’air est moite, lourd, et le ventilateur qu’elle a installé à côté du petit écran ne suffit pas à dissiper l’épaisse chaleur qui encombre la pièce. Plongée dans son bonheur cathodique, elle le remarque à peine.

« Alors que nous découvrons la flamme qui approche du stade... Elle file sur la Tamise, placée sous la bonne garde de David Beckham. Il est fort à parier que celui-ci ne sera pas le dernier relayeur de la flamme, comme il en avait à un moment été question, sa non-sélection en équipe nationale pour ces Jeux ayant probablement pesé dans la balance des organisateurs... »

Son sourire s’élargit. A l’écran, Beckham sourit aussi. Lorsqu’il salue la caméra, elle a l’impression que ce salut lui est adressé. Car ils se comprennent. Elle sait ce qu’il ressent un soir comme celui-ci : l’injustice, l’exclusion. Elle l’a vécu, avant lui.

La nuit est tombée. Dans son salon désormais faiblement éclairé par l’écran de télévision, l’air reste chaud, et moite. Elle pourrait ouvrir une fenêtre, mais elle est trop absorbée par le spectacle auquel elle est en train d’assister. C’est un soir particulier, elle le sent, son corps aussi. Elle reconnaît cette sensation : c’est celle qui accompagne les grands moments, les grands rendez-vous. La concentration extrême, mêlée d’excitation. Les légers fourmillements dans les doigts, dans le ventre ; les muscles tendus, l’esprit focalisé sur un point, un but, une arrivée. Le bonheur de lâcher la tension en s’élançant sur la piste. Une explosion de mouvements, encore, encore, plus vite, encore plus vite ; la conscience d’être une machine parfaitement conçue, efficace, performante, et déjà la nuque qui s’incline, la tête qui plonge à la rencontre de la victoire, puis le relâchement, le souffle retrouvé, le sourire, la foule, et la conscience brutale du bruit, un bourdonnement qu’elle sait être fait d’applaudissements et de cris de liesse. Pour elle, parfois. Autrefois.

« Et le stade entier se lève à présent pour accueillir Sa Majesté la Reine qui va à déclarer officiellement l’ouverture de ces Jeux. Un moment tant attendu par ces milliers d’athlètes, hommes et femmes, venus des cinq continents pour représenter fièrement leur nation... »

Elle avait été l’espoir de sa génération. La moins de 18 ans la plus rapide d’Europe. Elue sportive de l’année en 2002. Hissée au rang de championne du monde le jour de ses vingt-et-un ans, l’année suivante. Elle avait fait la une des magazines, avait même posé pour des séances photos qui se voulaient « glamour » ! Elle avait reçu de nombreuses invitations à des galas et réceptions en tous genres mais en avait décliné la plupart. Elle n’était ni mannequin ni mondaine. Elle était une athlète, exclusivement, et elle avait un rendez-vous à préparer : 2004. Les Jeux d’Athènes. Elle n’aimait pas les interviews mais les acceptait de bonne grâce, car, secrètement, elle adorait que les journalistes l’interrogent sur ses chances de médaille. Elle répondait invariablement : « J’irai chercher la médaille, et elle sera en or. Ne vous en faites pas pour ça. » Et elle souriait. Elle adorait s’entendre prononcer ces mots. Elle se sentait forte. Invincible.

« Alors que voici Mohamed Ali, avec son épouse à ses côtés... Médaille d’or à vingt ans, une carrière exemplaire... On le sent diminué, quand même, alors que sa femme le soutient... Le champion mène en effet actuellement le combat de sa vie, contre un adversaire redoutable, la maladie de Parkinson. Et c’est un stade entier qui se lève et l’ovationne ! Quatre-vingt milles personnes debout... Un grand moment d’émotion, ici à Londres !... »

Elle n’avait pas pu tenir sa promesse. Double fracture du bassin. Renversée par un chauffard qui avait pris la fuite alors qu’elle rentrait d’un entraînement. Les médecins disaient qu’elle avait eu beaucoup de chance. De la chance... Clouée dans un lit d’hôpital pendant quinze semaines, elle avait vécu la désertion progressive de la horde de journalistes et connaissances qui avaient défilé les premiers jours et qui, effrayés par sa rage froide, s’étaient peu à peu enfuis. La pitié et la condescendance avaient remplacé l’admiration qu’elle avait lue jadis dans leurs regards. Elle avait vite compris que ces nouveaux regards étaient fuyants, que les mains qui se voulaient réconfortantes étaient fébriles, et les mots de consolation vides de sens. Le jour de la cérémonie d’ouverture des Jeux, elle pleura seule, et en silence. Elle n’alluma pas la télévision, et refusa d’en entendre parler. Pour elle, en 2004, il n’y eut tout simplement pas de Jeux.

Elle connut une première opération. Puis une deuxième. Ses os ne se laissaient pas faire, mais elle avait décidé que ce n’était pas eux qui avaient le contrôle de son destin. Elle était tenace et savait ce qu’elle voulait. La rééducation fut lente ; alors elle apprit la patience, et la solitude aussi. Jour après jour, déterminée, elle tentait de domestiquer son corps. Entourée de professionnels dont elle reconnaissait les mérites mais qu’elle détestait, elle savait qu’elle ne devait compter que sur elle-même. Elle voulait courir à nouveau. Plus que ça, elle voulait gagner à nouveau. Chaque jour comptait. Et rien d’autre ne comptait.

« Jacques Roggue, le président du Comité Olympique, s’avance au micro de la tribune pour rendre hommage à Alicia Vangarse, la sprinteuse assassinée lors des Jeux de Pékin. Vous vous souvenez évidemment de l’émoi que sa mort avait provoqué... Championne du monde à Helsinki en 2005 et à Osaka en 2007, elle était la favorite pour remporter la médaille d’or du 100m. Rappelons à nos téléspectateurs que son corps avait été découvert dans sa chambre au cœur du village olympique quelques heures avant la course et que les analyses avaient permis d’affirmer que sa mort était due à un empoisonnement... Au jour d’aujourd’hui la police a fait savoir qu’aucune piste n’était... privilégiée. Un an après sa mort, le mystère reste... entier alors que commence la minute de silence en hommage à la championne. »

Elle fronce les sourcils. Boit une gorgée de limonade. On sent l’émotion dans la voix du commentateur. Les morts suscitent toujours une adoration posthume : c’est classique. Pourtant, vivante, Alicia n’aurait rien mérité de tel. Elle avait peut-être du talent, mais c’était une salope. Et surtout, une tricheuse.

Elle l’avait rencontrée peu après avoir repris les entraînements, alors qu’elle cherchait Coach pour lui proposer un nouveau partenariat - il avait bredouillé quelques mots et elle avait compris qu’il consacrerait tout son temps à sa nouvelle recrue. En quelques foulées, celle-ci avait fondu sur elle, l’avait toisée, lui avait adressé quelques mots teintés de mépris, puis s’était à nouveau élancée sur la piste, dans un style impeccable, efficace, parfait. Coach avait eu l’air embarrassé et fier à la fois de cette démonstration de force. Le message était clair : la reine du sprint s’appelait désormais Alicia. OK, elle l’avait accepté.

De toutes façons, le 100m, pour elle, c’était terminé : elle n’avait plus assez de souplesse ni d’explosivité. Mais elle pouvait encore courir le demi-fond : avec le 800m, elle pouvait aller à Pékin ! Elle s’entraîna seule, améliora ses chronos, retrouva des sensations qu’elle n’avait plus connues depuis longtemps. Dans le milieu, on commença à parler de son retour. La Première Chaîne réalisa un reportage sur son possible come-back, et sur sa force de caractère certaine.

Alicia n’avait pas apprécié se faire voler la vedette : elle se mit en tête d’elle aussi courir le 800m. Elle somma Coach d’organiser un « gala d’exhibition caritatif » et invita sa rivale médiatique. Elle pulvérisa le record de la discipline et ridiculisa l’ancienne championne. Le lendemain, Alicia faisait les gros titres. Pour sa performance, et sa générosité. On parlait d’elle aussi, dans les articles, mais elle retrouva la commisération de naguère à peine dissimulée entre les lignes. De la compassion, mielleuse, collante. Insultante. Comme si ses efforts n’avaient servi à rien. C’était injuste. Mais elle ne pouvait lutter ni contre leurs regards, ni contre les chronos exubérants de son adversaire. Elle savait ce qu’elle voulait mais elle savait aussi ce dont elle ne voulait pas. Alors elle avait raccroché.

« Les sept jeunes sportifs allument à présent les corolles, les deux-cent-quatre pétales de cuivre qui vont composer la vasque olympique et qui représentent chacune des nations... Ces jeunes représentent l’avenir et c’est tout un symbole... La structure est en train de s’embraser, véritablement, c’est magnifique. C’est un moment très fort auquel nous assistons... »

Si seulement elle avait été battue à la loyale... Elle l’aurait accepté. Elle aurait rebondi, trouvé dans cette défaite la force de se dépasser, encore. Mais Alicia avait triché. Elle le savait. A l’arrivée, elle avait croisé le regard de la championne, et y avait reconnu ce que seuls les initiés pouvaient déceler. Surexcitée, les pupilles dilatées, la sprinteuse mordait frénétiquement ses lèvres qui s’étaient mises à saigner sans qu’elle semble s’en rendre compte.

Elle connaissait le produit. Réputé indécelable, avéré efficace. Coach lui avait conseillé d’en prendre lors des championnats du monde en 2003. « Une prise unique, lui avait-il dit, juste pour cette fois. C’est du lourd, il faut être très prudent avec ça, c’est seulement pour les grands rendez-vous... » Effrayée, prise au dépourvu, elle avait refusé, et raflé quand même le titre. Mais lors de ses premiers entraînements après son accident, elle avait eu si mal... Elle s’était alors souvenue du petit flacon que Coach lui avait donné, étiqueté « # Danger ! Personnel ! » Elle avait testé. S’était sentie à nouveau grande. Rapide. Efficace. Performante. Elle avait enchaîné les sprints, sans douleur, pendant près d’une heure, et, pleine d’une excitation frénétique, elle avait pleuré ce bonheur retrouvé. Le lendemain, l’euphorie avait cédé la place à la panique. Son corps qu’elle avait enfin réussi à dompter ne répondait plus. Terrorisée, bouleversée, elle avait jeté le flacon dans le feu quelques heures après avoir retrouvé sa mobilité.

« Mesdames et Messieurs, voici la délégation grecque, qui traditionnellement ouvre le défilé, en l’honneur des origines antiques de l’événement... »

Le vent se lève. Au loin, un volet claque. Alors que sur l’écran commence la longue parade des athlètes, elle pense à Coach. A son inculpation, quand la police l’avait soupçonné. Ce jour-là, l’édition spéciale du journal avait expliqué que l’hypothèse la plus probable était qu’on avait substitué un flacon appartenant à Alicia Vangarse par un autre contenant la substance mortellement toxique, la poussant ainsi à ingérer malgré elle le poison avant sa course. Les explications confuses et contradictoires de Coach quant à ce qu’aurait pu contenir le premier flacon n’avaient pas joué en sa faveur. Ses liens avec un soigneur connu dans des affaires de dopage chez les haltérophiles avaient été mis à jour. Sans preuve, sans mobile apparent, les charges avaient été abandonnées après sa garde-à-vue. Désavoué par la profession, il était libre, mais elle n’avait plus jamais eu de ses nouvelles.

Les enquêteurs étaient pourtant persuadés que le meurtre d’Alicia était l’œuvre d’un athlète ou d’un membre de staff présent dans le village olympique ; dès lors de nombreux sportifs avaient dû subir des interrogatoires lors des Jeux : quelques athlètes qui avaient fait la fête dans le village avec Alicia, deux nageurs qui avaient passé la nuit avec elle, une des sprinteuse du relais 4x100m dont Alicia s’était publiquement moquée... Un ancien kiné qui soignait à présent une judoka et un membre du service de sécurité au passé trouble avaient été soupçonnés. Parmi d’autres. L’enquête partit dans toutes les directions, invitant ainsi la suspicion et la méfiance à Pékin pour le reste de la quinzaine.

Mais, apparemment, personne n’avait imaginé que la substitution des flacons avait pu être opérée avant le départ d’Alicia pour la Chine.

« Hey Jude... Don’t make it bad... Take a sad song and make it better... Remember to let her into your heart... Then you can start to make it better... »

Un éclair zèbre le ciel et les nuages se déchirent, libérant des trombes d’eau qui viennent marteler ses fenêtres. Dans la télévision, McCartney chante, et le stade avec lui. Elle se sent heureuse. Et soudainement, très vieille, aussi. Mais sereine. Elle sait qu’elle a fait ce qu’il fallait. Enfoncée dans son fauteuil, elle fait tourner machinalement entre ses doigts un flacon, en sa possession depuis quatre ans, étiqueté « A.V. # Danger ! Personnel ! ». Et elle savoure le spectacle.
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