L'ombre d'une asociale

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En compétition

Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

Image de Été 2020

Jeudi hivernal.
Comme à l’accoutumée, Camille est matinale. Il est 5h52. Du haut de son perchoir urbain, elle observe la beauté du silence. Le nuage formé par son expiration s’accouple à celui de son café qui tiédit au contact de la fraîcheur ambiante. Ses yeux, grands ouverts, dévisagent la ville qui l’entoure. Les faisceaux des lampadaires mettent en lumière les derniers acteurs de la vie nocturne, qui, titubants, croisent les travailleurs de fin de semaine, dans le coaltar. Camille, elle, ne fait partie d’aucune de ces castes. Elle n’apprécie guère la vie sociale. C’est même pire que cela. Adulescente, elle a rompu les contacts familiaux. Son paternel, violent et profondément méchant, l’a toujours effrayée. Elle a coupé les ponts avec ses quelques amis d’enfance. Depuis, pas de nouvelles… Déçue en amour, déçue en amitié, elle a décidé de vivre une vie d’ermite citadine. Son téléphone résume à lui seul la distanciation sociale qu’elle s’impose à l’égard de l’être humain. Il s’agit d’un Nokia 3310. Antiquité, qui dans quelque temps, pourrait être exposée aux côtés de la machine à écrire d’Henry Mill de 1714. Mais ce n’est pas tout. Camille est une trentenaire entière. Lorsqu’elle prend une décision, pas de retour possible. Question d’ego. Comme la majorité des êtres humains qui peuplent cette planète, elle a du mal à reconnaître ses erreurs. Alors depuis des années, elle efface, inlassablement, les numéros de son répertoire. Aujourd’hui il est vierge.

Il est l’heure. Avant que la ville devienne assourdissante, mouvante, elle doit fuir. Un dernier regard à la lune qui, elle aussi, se précipite à l’horizon et Camille avale son caoua en passant la baie vitrée. Chez elle, tout est sommaire. L’inutile n’y a pas sa place. Sa combi enfilée, son sac endossé et ses raquettes à la main, elle descend à pas de velours les 78 marches qui la séparent du goudron. Sa Jeep, un Wagoneer des années 70, à rendre blême un écolo, est garée là, juste en bas de l’immeuble entre une citadine et un break mal stationné. Sur son pare-brise, un flyer l’interpelle. On peut y lire un texte, clafit de fautes qui la fait sourire :

« Mètre Charles Bonga, Gran voyan médium. Satisfaction en 48 heurs max. Spécialist des problems sentimento. Votre mari ou votre feme vous a kité ? grasse a mon pouvoir surnaturel, il ou elle courira biento derriere vous come un petit toutou. Je suis dispo 24/24 7/7. Appeler moi 04 14 36.........! ».

Camille relève la tête esquissant une légère moue. Qui, même au plus profond du gouffre, pourrait bien faire appel à un tel charlatan ? Bref, les aiguilles cavalent sur le cadran de sa montre et la ville s’éveille. Peu à peu, les volets claquent, les lumières s’allument et les moteurs vrombissent. Pas de poubelle à gauche, pas de poubelle à droite. Camille met en boule le prospectus dans le creux de sa main et le fourre au fond de l’une des poches de sa combinaison. En route. La radio s’allume en chœur avec le bruit sourd de son 4x4. Un titre commercial à souhait, dont les paroles, pourtant françaises, semblent inintelligibles pour Camille.

Un quart d’horloge plus tard, la ville commence à disparaître. Les barres d’immeubles laissent place aux maisons, les avenues aux rues, le bruit des moteurs au beuglement du bétail. Arrêt obligatoire. Au centre du petit village voisin de sa banlieue natale, une enseigne qu’elle connaît bien clignote. La Jeep à l’arrêt, elle enfile une épaisse capuche pour se camoufler et saute du siège conducteur avant de filer à grandes enjambées vers la boulangerie.

— Hey Camille ! Ça fait plaisir d’te voir ! Où tu vas comme ça ? Demande le boulanger.
— Euh salut Clem', tu me mets un bagnat, un éclair café, une grande bouteille d’eau et le journal s’te plaît ?
— Avec ça ? Il te faut autre chose ? questionne Clem.
— Rien. Fais vite j’suis à la bourre, répond Camille sur un ton peu aimable.
— Hop-là ! V’la pour toi.
— Tu mets sur ma note ? J’repasse ce soir comme d’hab.

Sans lui laisser le temps de répondre, Camille file. Ce Clem', c’est un « ami d’enfance ». Enfin, lui voulait être son ami. Elle… n’avait rien demandé.
Il bossait dur dans cette boulangerie depuis des années. Camille y passait au moins deux fois par semaine. À chacune de ses évasions.

Un coup d’œil furtif à sa montre suffit. Elle allait arriver après l’heure… Le moteur hurlant, les pneus crissants, elle s’enfuit en trombe. Laissant derrière elle une épaisse fumée et la trace de ses gros pneus sur le bitume, elle manque de peu de percuter un 4x4 qui fait son entrée sur le parking. Clem, qui a observé la scène, se demande bien où Camille peut se rendre pour être si pressée.

6H58.
Avec 8 minutes de retard, Camille arrive au bout de la voie sans issue. À gauche, la forêt, luxuriante. À droite, la forêt, paisible. Devant, le chemin forestier qui serpente entre les conifères habillés de leurs manteaux d’hiver. La nature, mêlant noirceur de la nuit et blancheur de la neige est splendide. Si sublime et si placide que Camille a du mal à faire la première trace et à rompre ce silence intense, presque pesant. Fort loin de l’activité trépidante de la ville, en solitaire, elle doit donner de sa personne pour rattraper le temps perdu. Courir après le temps… Un truc de citadin en temps normal…
Au milieu de la tribu de conifères, la lumière de sa frontale comme guide, Camille avance d’un pas décidé. Ses raquettes s’enfoncent à chaque enjambée dans une épaisse couche de poudreuse tombée tel un don du ciel pendant la nuit. À l’entrée du quatorzième virage, elle plante son bâton dans l’épais manteau neigeux pour s’assurer qu’elle peut emprunter le raccourci, seul moyen d’arriver à l’heure. À cet instant précis, rien ne peut la détourner de son objectif.

7H53.
Entamant une dernière ligne droite éprouvante, sa respiration se fait saccadée et de plus en plus forte. Elle n’entend plus le silence. Une fois arrivée, la satisfaction peut se lire sur les traits joviaux de son visage, illuminé dans la pénombre. Assise sur son perchoir naturel, thermos à la main, dans la fraîcheur ambiante, les yeux grands ouverts, elle peut admirer le spectacle qui s’offre à ses mirettes. Face à elle, les Alpes. Les sommets, blanchis par la poudreuse commencent tout juste à revêtir une parure dorée. Les rayons apparaissent un à un. Doucement, la nature se dévoile à ses pieds. Une merveille. Sa merveille. À présent, le soleil la met en lumière. En tête à tête, tous deux jouent un jeu de séduction. Un éboulis vient rompre la cour. Camille se retourne, elle n’est pas seule. Juste là, derrière elle, à quelques mètres, trois bouquetins. « Hey vous revenez de quel bar ? » questionne Camille, radieuse. Au son de sa voix qui résonne jusqu’en bas dans la vallée, les trois sauvages s’enfuient, sautillant avec grâce de rocher en rocher avant de disparaître dans la pente abrupte. Camille peut rester là des heures. Admirer, contempler. En osmose.
Au milieu des sapins dont les membres craquent sous le poids de la neige, elle médite. Sa vie, la vie, les autres. Pourquoi est-elle si différente ? N’aurait-elle pas apprécié la compagnie d’un ami ? Sa spiritualité mise de côté, elle enfile de nouveau ses raquettes pour gravir les quelques mètres de dénivelé qui la séparent de la cabane non gardée dans laquelle elle a l’habitude de pique-niquer. La cabane des Chasseurs. À l’intérieur, comme chez elle, tout est sommaire.
Installée sur le bord de la fenêtre, à l’étage, jambes dans le vide, elle sort les nouvelles de son sac. La une et les grands titres, pour changer, pourraient rendre un clown dépressif : « Fiasco au CAC40. », «La Sécu : ce n’est plus un trou, c’est un abysse  ! », « Guerre et répression au Soudan. », « La foire aux boudins de Tencin annulée ! »… Camille relève la tête, titubante, comme saoule de toute la négativité à laquelle elle vient de faire face. De toute façon, le journal, Camille ne l’achète pas pour le lire ; seulement pour être sûre qu’elle a de quoi allumer un feu dans le poêle en cas de météo capricieuse.

13h25
Son repas avalé avec délectation, elle profite encore, quelques instants, du spectacle offert par la nature. Seule spectatrice VIP ou presque. Au-dessus d’elle, un rapace, de la même envergure que sa Jeep, se laisse porter dans les courants d’air. Les raquettes chaussées, Camille entame la descente, sifflotante, heureuse, mais aussi anxieuse à l’idée de retrouver la jungle urbaine et ses primates. Brusquement, un bruit prompt et incongru l’interpelle. Palpitations. Et si elle n’était pas seule ? Si la nature la trompait avec un autre ? Immobile, elle attend de l’entendre à nouveau. Plus rien. Un oiseau, s’envolant brusquement en faisant s’effondrer l’amas de neige d’un sapin à son pied, la fait sursauter. Alors qu’elle s’approche du bord du sentier pour s’assurer que personne n’est là, dans le bois, les crampons de sa raquette ripent sur le rocher en laissant s’échapper quelques étincelles. Camille chute sur le dos, amortie par son sac, elle dévale la pente sans pouvoir s’arrêter. Le tronc d’un sapin, massif, quelques mètres plus bas, la stoppe net. Un cri. Une douleur atroce ! L’écho de ses gémissements, atténués par les épaisses branches de sapin, lui rappelle qu’elle est bien seule. Seule avec SA nature. Sa jambe droite, engourdie, semble s’être brisée au contact de l’habitant de la forêt. Camille constate les dégâts en levant la tête à plusieurs reprises. Impossible de bouger.
« AUUU SECOUUURS ! À L’AIDEEE ! AUUU SECOUUURS ! ». Ses appels à l’aide lui reviennent en boucle, mais restent sans réponse. La tête au frais, elle se fatigue à essayer de se mouvoir. C’est peine perdue. Sa jambe, fracturée en morceaux, à la forme du Z de Zorro. Adrénaline maximale, douleurs minimales. Elle le sait, la douleur va s’intensifier dans les minutes à venir jusqu’à devenir insoutenable. « Ok Camille, pas de panique, à tout problème, une solution » se remémore-t-elle. Ces mots, sortis de la bouche de son père, sont les seuls qu’elle a gardés en mémoire. Observant le ciel entre deux branches, écoutant le chant d’un oiseau qui l’observe et semble appeler à l’aide pour elle, elle réfléchit. Difficilement, elle parvient à retirer son sac, l’entrouvre et y glisse une main. Elle en sort la seule chose qui raccroche sa vie à la société humaine. Son téléphone.
La petite barre de réseau dessinée dans le coin ne la rassure pas. Elle tente de joindre le 15, le 18, le 112… Même résultat : « Service saturé, veuillez réitérer votre appel dans quelques minutes ».

Elle n’a jamais, ô grand jamais, autant espéré recevoir un SMS. N’importe qui, n’importe quoi ! Mais rien. Bien entendu… En appuyant sur la touche « contact », elle sait d’avance qu’elle ne trouvera personne. Qui ne tente rien n’a rien. Camille vit en ermite, son forfait de téléphone, sans accès à internet, elle ne l’utilise quasiment jamais. La jeune femme s’en veut. Si elle avait ne serait-ce qu’un contact, si elle avait accepté de prendre le numéro de Clem' qui tentait de l’inviter à chacune de ses évasions, si elle sortait un peu, de temps en temps, elle n’en serait pas là, à finir tragiquement, seule, au beau milieu de la nature glacée.

« Clem' ! Je lui ai dit que je repassais ce soir. Il va s’inquiéter et prévenir les secours ! Merde ! Je ne lui ai pas dit où j’allais… Fait chier ! ».

La fatigue se fait ressentir et ses paupières luttent, mais sont de plus en plus lourdes. Camille comate. Là, seule, le temps s’égrène lorsqu’au-dessus d’elle, un tas de poudre fraîche lui tombe sur le corps pour la transformer en bonne femme de neige. Sortie de son état second en sursaut, la nature tente comme elle peut de lui venir en aide. La fracture est toujours là ; endolorie, la jeune femme souffre le martyre. S’abandonnant à son sort, Camille laisse jaillir ses émotions. Les chaudes larmes qui coulent le long de ses tempes viennent s’éclater sur le sol, se mêlant à la neige, qui fond à leurs contacts. À haute voix, comme pour se confier à un ami imaginaire ou à une psychothérapeute invisible, elle se livre.

— Espèce d’incapable que tu es ! Je te déteste ! Tu ne mérites que ça, de clapser, là, seule comme une pomme. Des tas de gens ont essayé d’entrer en contact avec toi espèce d’imbécile. Bornée que tu es, de toujours repousser l’autre pensant qu’il ne t’apportera rien de bon. Regarde Clem', c’est un chouette type. Il bosse dur, il en a dans le crâne et toi tu l’envoies bouler infatigablement… Idiote va ! Même pas capable de voir que c’est un bon gars, qu’il te veut du… bon gars ! BON gars ! BON GARS ! BONGA ! »

Bonga ! Charles Bonga ! Le charlatan… Camille glisse sa main dans la poche droite, rien ! Ressortant sa main, elle souffle un coup pour évacuer son stress. Sa main gauche se faufile dans la deuxième poche de sa combi et en ressort délicatement la boulette de papier, bien froissée, légèrement humide, mais si précieuse. Défroissant le flyer, elle songe à sa réflexion matinale : « Qui, même au plus profond du gouffre pourrait bien faire appel à ce charlatan ? ». Celle-ci esquisse un léger rictus, creusant une jolie fossette sur le bas de son visage. Téléphone déverrouillé, numéro composé, elle appuie sur la touche verte, celle qu’elle n’a pas utilisée depuis fort longtemps. « Oh punaise ça sonne ! ».

— Allô ? entend-elle.

Bouche bée, elle balbutie :
 — Oui allô, vous m’entendez ?
— Un instant je suis en consultation je vous reprends dans quelques minutes. Dit une voix d’homme assez chaleureuse.
— Euh non attendez !
Trop tard, Mr Bonga a posé le combiné sur son bureau. Il ne l’entend plus. Après tout, elle n’est plus à une minute ou deux…
— Allô, vous êtes là ? reprit l’homme.
— Oui oui je suis…

Le charlatan poursuit en lui coupant la chique.
— Alors raconte-moi ma p’tite dame, qu’est-ce qu’il y a avec ton mari ? Dit-il avec un zeste de pitié et un soupçon de joie à l’idée d’empocher quelques billets.
— Rien, il ne s’agit pas de cela, mais je souffre c’est atroce, aidez-moi ! gémit Camille.
— Pouvez-vous répéter ? J’ai du mal à vous entendre.
— Je suis bloquée, je ne peux plus bouger, il faut m’aider et m’envoyer des secours. Hurla Camille pour mieux se faire comprendre.
— Allô ? Allô ? rétorqua le vieil homme.
— C’est urgent ne raccrochez pas ! houspilla Camille dans son mobile.

Il est trop tard, l’homme a raccroché. Il ne répondra plus jamais à ses appels comme pour punir la jeune femme de ne plus faire confiance à l’être humain depuis des années. Camille tente inlassablement d’appeler les secours. À chaque fois la même chose. Quelqu’un répond, répète « allô » à plusieurs reprises puis finit par raccrocher n’entendant pas les appels au secours. La charge de sa batterie s’affaiblit tout comme ses forces qui s’amenuisent doucement, mais sûrement.

18H25.
Cinq heures, 300 minutes, 18000 secondes… La vie semble parfois si longue… Clem, lui, vient de raccrocher son tablier. Il sort du travail, une baguette à la main. Arrivant à sa voiture, il met le contact, allume ses phares en déposant sa baguette sur le siège passager, libre, comme d’habitude. En relevant la tête, il distingue, sur le bitume, les larges traces noires des pneus de la Jeep. « Camille ! Eh merde ! ». Le jeune homme qui, n’a pas été payé, entre à nouveau dans la fabrique de pain pour en avertir son patron.

— Boss ? Crie le jeune homme en poussant la porte.
— On est fermé, revenez demain ! lui répond la voix rauque du proprio.
— Boss c’est moi Clem…
— Qu’est-ce que tu fous encore là ? Débarrasse le plancher je paie pas d’heures supp' !
— Oui oui j’y vais, j’voulais simplement vous prévenir que Camille était passée ce matin, mais n’est pas repassée payer son repas.
Le vieil homme, enfariné, passe la tête par la porte.
— La petite garce ! Je t’ai déjà dit de ne pas lui faire de note ! Si elle ne repasse pas demain ce sera retenu sur ton salaire. Allez, rentre chez toi ! »

Sans dire mot, Clem' passe à nouveau la porte et remonte dans son auto. Il a un drôle de pressentiment. Il sort son smartphone puis le pose dans le vide-poche se souvenant que Camille a toujours refusé de lui laisser son numéro.
Si son patron n’avait pas évoqué une retenue sur salaire, Clem' serait certainement rentré chez lui, se convaincant que l’asociale avait simplement oublié de s’arrêter et qu’elle repasserait bientôt. Mais le travailleur a besoin de sa paie, amplement méritée. Les mois finissent déjà autour du 17/18 pour lui, alors ajouter à cela une retenue… Inimaginable.

18h50.
Clem se gare devant le 10 de la rue Paulo Ricardo. Il sonne à l’interphone et prend soin de mettre son visage à la lumière de ce dernier.

— Pas intéressé ! dit une voix sèche. 

Bip, bip, bip.

Clem tente à nouveau sa chance.
— C’est pas bientôt fini ce bo…

Mais l’homme n’a pas le temps de terminer, Clem l’interrompt.
— C’est au sujet de Camille M’sieur ! Lance le jeune homme.
— Camille qui ? Rétorque la voix qui s’adoucit un peu.
— Camille votre fille, dit Clem avec compassion.
— Je n’ai pas de fille.

L’homme raccroche. Le boulanger reste pantois face à cette réaction inattendue. Il jette un œil sur la boîte aux lettres. Il est pourtant bien devant la maison des parents de Camille. Alors qu’il s’apprête à remonter en voiture, aveu d’abandon, une femme sort sur le perron. La soixantaine, les traits marqués par une vie plus violente que marrante.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? chuchote-t-elle d’une voix inquiète.
— Rien n’ayez pas peur M’dame je suis seulement un de ses amis et je cherche à la joindre, mais impossible de retrouver son numéro de téléphone, répond Clem, l’air serein.
— Un de ses amis vous dites ?

La bonne femme, surprise d’entendre que sa fille entretient encore des relations amicales, se retourne et rentre dans la maison, laissant la porte entrouverte. Elle en ressort presque aussitôt et s’approche de Clem pour lui glisser dans la main un petit morceau de papier sur lequel est noté le fameux numéro. Dans l’oreille, elle lui chuchote :

  — Vous êtes son ami, vous devez être au courant que Camille a décidé de faire sa vie et de ne pas nous donner de nouvelles depuis de nombreuses années. Le seul numéro que j’ai gardé, c’est celui qu’elle avait à l’époque… Elle en a peut-être changé depuis… En tout cas, à moi, elle ne m’a jamais répondu. Si vous arrivez à la joindre, s’il vous plaît, dites-lui que je n’ai jamais cessé de l’aimer.

Le jeune homme acquiesce et remonte en voiture. Il tente un premier appel. Messagerie. Un deuxième. Messagerie. À la sixième tentative, il se décide finalement à lui laisser un SMS :
« Slt ça roule ? C’est Clem de la boulange. T’as oublié de régler ta note faut ktu r'passes demain hein ! Merci. Bises ».

Sa conscience tranquillisée, il allume sa cigarette simultanément avec le moteur. La radio résonne dans toute la rue.
À une vingtaine de kilomètres de là, Camille est au plus bas. La jambe gauche est maintenant engourdie comme la plupart de son corps. Son espoir de s’en sortir s’est envolé. Elle s’est fait une raison.

19H10.
Vingt minutes après l’envoi, le téléphone de l’engourdie finit par sonner. Une sonnerie qu’elle n’a pas l’habitude d’entendre. Un mirage. À la vue de l’icône en forme d’enveloppe sur le haut de son écran elle lève les yeux au ciel comme pour remercier son destin. « Qui est mon sauveur ? Clem bien entendu ! ». Elle ne perd pas une seconde et tapote le plus rapidement possible une réponse :
« J’ai besoin d’aide Clem ! Jambe cassée, bloquée depuis bientôt 6h au niveau du 15e virage dans la montée pour la cabane des Chasseurs. ».

Ses yeux, rivés sur l’écran ne clignent plus. Elle attend une réponse rapide de son héros. Le message, par manque de réseau met du temps à arriver. Le destinataire s’est de toute façon accordé une pause au fast-food du bout de sa rue, afin d’y avaler un burger avant de rentrer, laissant son téléphone dans le vide-poche de la portière.

19H30.
Repu, le jeune homme, cigarette au bec, relance le moteur et aperçoit le signal vert clignotant de son smartphone. « Eh merde ! ». Appel aux secours. Clem cavale tel un sprinter aux JO jusqu’à chez lui. Il descend dans les caves de l’immeuble. Ouvre la numéro 16 et fouille ses cartons. Dans l’un d’entre eux, il trouve sa paire de raquettes. Elle n’a pas servi depuis belle lurette.
Ses poumons, encrassés, sont proches de l’explosion. Il remonte les escaliers en marchant, main sur la rambarde. Arrivé à sa voiture, il jette les raquettes sur sa baguette de pain. Il est stressé parce que pour une fois, il a le premier rôle, celui du héros. Depuis toujours, il est au second plan. Le boulanger prend le temps de répondre à Camille pour la rassurer en allumant le contact :
« Tiens bon, j’arrive. Les secours sont en route. »

Bientôt, Camille aura certainement un nouveau numéro dans son répertoire et une confiance retrouvée en l’être humain.

20H06.
Clem a roulé vite. Très vite. Il arrive au niveau du Wagoneer sur le parking. Le jeune homme est surpris. À côté de la Jeep, un Mitsubishi Pajero est stationné. Face à lui, la forêt, plongée dans un noir profond est effrayante. Les secours, qui partaient de la ville, plus lointaine, ne sont pas encore sur place. Le héros ce sera lui. Il chausse ses raquettes et fait un inventaire rapide de son sac à dos : briquet, cigarettes, téléphone, eau et couverture de survie récupérée dans le coffre de sa voiture. Le strict nécessaire. Une dernière inspiration en observant la lune nouvelle qui n’éclaire presque rien et le voilà qui attaque la montée la boule au ventre. Une boule, cocktail d’anxiété, de peur et d’adrénaline. L’heure de randonnée s’annonce épique. Clem n’a jamais été sportif, mais est un homme à défi.

19H38.
La trentenaire, qui grelotte depuis que le soleil lui a faussé compagnie, est rassurée. Clem sait où elle est. Elle finit même par se dire que l’expression « un mal pour un bien » prend tout son sens. Cette expérience qui l’aura mise à rude épreuve et fait passer tout proche de la mort lui aura ouvert les yeux. Elle fait fausse route. Sa vie est un contresens. L’asociale qu’elle est est prête à changer. Ses muscles, jusque-là tendus, se relâchent. Ses yeux peu à peu se ferment. Sa vie n’est plus en danger.
Du moins, c’est ce qu’elle pense…

Flashback. 13H30.
La jeune femme qui vient d’attaquer sa descente pour rallier la jungle urbaine est surprise par un bruit étrange. Elle n’a pas rêvé, il est là. Quelques mètres plus bas, en treillis, incognito au beau milieu des feuillages, il l’observe depuis plusieurs heures. Arrivé dix minutes après elle sur le parking, il a grimpé à ses trousses jusqu’au perchoir. Surplombant ce dernier, il l’a épiée à l’aide de ses jumelles. Scrutant sa séance de méditation, la lecture des grands titres, le pique-nique… Il a tout vu et ce n’est pas la première fois. Camille l’obsède depuis des semaines. Mais aujourd’hui, si concentré sur son gibier favori, il en a oublié de mettre son téléphone en sourdine et lui n’est pas asocial. C’est sa première erreur. La seule. Mais une erreur qui va finalement lui servir d’appât. Il vient de recevoir une notification. Un bip qui le trahit. Camille, interloquée par ce bruit qu’elle n’est pas certaine d’avoir bien entendu, s’approche du bord du chemin, dérape et chute. Elle ne peut plus bouger. En pervers qu’il est, caché, il guette.

14H00.
De retour dans la cabane des Chasseurs, l’homme, obsédé par la trentenaire, jubile. Il n’a plus qu’à être patient. Dans quelques heures, elle sera épuisée, comateuse et finira par s’endormir, endolorie. Il n’aura plus qu’à la redescendre, sur son dos jusqu’à son 4x4. L’asociale est un poids plume et lui un bougre. En attendant, il profite de la beauté de la nature. Assis sur le perchoir, propriété de la trentenaire, il lit le journal que Camille a laissé à côté du poêle. Lui ne lit pas les premières pages. Tout ce qui l’intéresse ce sont les pages sportives. Ancien rugbyman, il dévore les articles en avalant de grandes lampées tout droit sorties de sa fiole de whisky bon marché. Le quinqua, chasseur depuis toujours est quelque peu dérangé psychologiquement. Il travaille dans une usine d’aluminium du coin. Aujourd’hui, il est de nuit, il prend son poste à 23h00. Il a du temps devant lui. Pensant à celle dont il rêve depuis des semaines, il se laisse aller à un petit somme, s’assoupissant sur le banc de la cabane, installé face au soleil.

17H00.
Réveillé par un nuage qui passe devant le soleil et lui fait de l’ombre, l’homme émerge difficilement. Il retrouve vite ses esprits et ses démons. À pas de loup, il descend jusqu’au virage 15 prendre des nouvelles de sa douce. Elle est encore éveillée.
Le chasseur remonte, un peu déçu, traînant les pieds. À la cabane, il allume le feu et fait réchauffer son casse-croûte, une boîte de conserve renfermant un demi-kilo de raviolis à la sauce tomate. Il dévore ça avec la baguette qu’il s’est arrêté acheter juste après Camille ce matin. Son repas avalé et arrosé de la fin de sa fiole, l’ex-rugbyman songe à l’après. Depuis qu’il talonne sa bien-aimée, il a compris. Elle est seule. Une fois qu’il l’aura descendue au 4x4, il faudra l’emmener dans un lieu sûr et la soigner. Une fois à l’abri, il reviendrait se débarrasser du Wagoneer. Il lui suffirait ensuite de convaincre la jeune femme qu’il est l’homme idéal. Si elle ne comprenait pas, il ferait avec…

19H45.
Son plan en tête, l’homme redescend, lunette infrarouge sur le nez. Lorsqu’il s’approche du lieu de la chute, il voit Camille dans un état second. Son visage, pâle, se fond dans la blancheur de la neige et brille dans la noirceur de la fin de journée. Derrière le bosquet, il sourit. Un sourire de satisfaction qui fait remonter sa petite moustache grisonnante et laisse apparaître les restes de sauce tomate dans le coin de ses lèvres. Il n’a plus besoin d’être muet. Si la jeune femme se réveille, il lui fera croire qu’il est là pour l’aider.
Il agrippe Camille à la taille de la même manière qu’il attrapait il y a quelques années ses adversaires pour les plaquer. Alors qu’il soulève le corps frêle de sa douce, cette dernière, réveillée par une douleur intense, provoquée par ce mouvement brusque, se met à hurler.

— Je suis là pour vous aider. Tout va bien se passer, dit l’homme à sa proie qui, la tête dans le bas du dos est trimballée comme un vulgaire sac de patates.

Camille est au bout. La douleur en est devenue insignifiante. Elle retombe dans un état second, entre sommeil et coma, pensant que l’homme fait partie des secours. Après un petit quart d’heure d’effort, le quinqua, gibier sur l’épaule a réussi à remonter jusqu’au chemin. Il s’accorde une grande inspiration d’air frais et se lance dans la descente.

20H22.
Clem est dans le noir, il avance à tâtons, guidé par le flash de son téléphone. Au loin, à travers les branches surpeuplées d’aiguilles, il distingue les gyrophares des secours, silencieux. Puis plus rien. C’est une bonne chose, ces derniers ont sûrement atteint le parking. Il sera bientôt rejoint par ceux qui l’aideront à devenir le héros de sa tendre secrète. Le pervers encore trop enfoncé dans la forêt n’a rien vu de tout ça. Il poursuit sa descente, souffle haletant. Dans une grosse demi-heure, il sera à sa voiture.

20H40.
L’homme qui descend d’un pas décidé ne fait pas attention aux bruits qu’il fait. Il entame le 8e virage alors que Clem qui n’est plus que quelques mètres en dessous vient de passer le 6e. Les secours, deux hommes et une femme ont attaqué la pente, barquette accrochée à la taille pour redescendre la blessée dans les meilleures conditions. Ils attaquent le 4e virage.

20H45.
Le quinqua, dans le noir complet, distingue une lumière en contrebas. Pris de panique par cet accroc dans son plan, il balance le corps frêle de la jeune femme sur le bas-côté du sentier. Camille sortie de son état comateux brusquement, ressent des douleurs vives à la jambe. Après une seconde de flou artistique où la trentenaire ne sait plus où elle est et ce qu’elle fait ici, les douleurs la ramènent à sa réalité. Elle se met à hurler. Ce cri, qui rompt le calme olympien de la nature, fait sursauter Clem. Le sauveur n’a pas le temps de comprendre ce qui se trame qu’il aperçoit une ombre, affûtée et rapide descendre le sentier et se rapprocher de lui à grandes enjambées. Circonspect, il reste là, immobile au milieu du chemin. L’homme le percute, l’envoyant valser, et poursuit sa descente au pas de course. Il pense en avoir fini, mais distingue, un virage plus bas, la lumière des trois secouristes surpris par ce brouhaha inattendu. L’homme au treillis coupe le virage descendant tel un enfant en glissant sur les fesses. Les soigneurs, choqués d’apercevoir la silhouette dévaler la forêt se regardent, dubitatifs. Le braconnier se noie à travers les conifères avec une aisance déconcertante. Les cris de la jeune femme comme guide sonore, les secours reprennent leur mission avec un pas rapide trouvant quelques mètres plus haut Clem, blême, sur le bord du sentier.
21H00.
Arrivé sur le parking, le chasseur fulmine. Il était si proche de son but. Il déchire un petit morceau du journal glissé plus tôt dans son sac, sur lequel il griffonne quelques mots avant de le coincer sous l’essuie-glace du Wagoneer : « Je suis et je resterai ton ombre Camille.» Jetant son attirail sur la banquette arrière, il démarre le moteur et s’enfuit laissant derrière lui sa belle dans le bois.

8H14.
Suite à sa prise en charge, Camille s’est évanouie. Transportée en urgence, elle se réveille le lendemain matin, dans un lit d’hôpital, la jambe opérée. En un bref instant, elle se repasse le film de la veille. Clem est là, endormi, tête dans les genoux sur une chaise à son chevet. Le sourire de la jeune femme, plein de fossettes, en dit long. «Merci à toi mon héros.» Dit-elle en reposant sa tête sur l’oreiller.
De Camille l’asociale, il ne reste plus rien. Mais son ombre, elle, vêtue d’un jeans et d’un polo servant de treillis urbain, moustache rasée, l’observe se rendormir par le hublot de la porte de la chambre 15.

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Myriam · il y a
Salut Simon que dire, écrire, penser?? Un seul mot pour résumer tout cela un talent qui je l'espère perdurera et nous fera penser, voyager et surtout réfléchir..
Bises
Mumu

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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci !
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Boz · il y a
Bien ficelé. Bon suspens!
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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci
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Ombrage lafanelle · il y a
Je me retrouve un peu dans votre texte, je ne suis pas asociale, mais j'ai mes phases où je ne veux voir personne. Bravo pour votre texte qui tient en haleine tout du long et qui est très bien écrit et rythmé🙂
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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci. Nous sommes nombreux à avoir ces phases comme vous dîtes.. Je crois que l'Homme est ainsi fait.. Merci pour votre retour.
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Claire Dévas · il y a
Que de rebondissements ! À la fin je ne sais plus s’il est plus sûr d’être asociale ou l’inverse ! Haletant !
Permettez que je vous invite en passant à découvrir mon texte :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-sa-devotion

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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci. J'irai vous lire avec plaisir.
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Michelle Pierreuse · il y a
Bravo
Nouvelle lue avec plaisir

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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci du temps consacré.
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Morgane Belloli · il y a
J'adore, bravo, c'est très agréable à lire !
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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci merci!
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Woodlande Joseph · il y a
Tres beau texte. J'ai beaucoup aime.
Si vous avez le temps passez me rendre visite et si le coeur vous en dit vous pouvez voter pour me soutenir
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/brisee-6
Merci et bonne chance !!!

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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci.
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Véronique Le Brasseur · il y a
Bravo Sim... et oui, j attends la suite..
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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci !!
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Burcine Mazouji · il y a
Bravo Simon DUMOULIN. Avec Enes, nous avons apprécié lire votre texte.
Mme Mazouji.

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SIMON DUMOULIN · il y a
Si vous désirez lire la suite et fin des aventures de Camille ... C'est par ici : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lombre-de-mon-ombre-suite-de-lombre-dune-asociale
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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci à vous.
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DEBA WANDJI · il y a
Très intense, Simon!

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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SIMON DUMOULIN · il y a
Merci

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