L'Ombre d'un Doute

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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Printemps 2021
Dans l’illogique encombrement de notre mémoire, on trouve la lumière des souvenirs dorés, et l’obscurité des noirs moments de notre vie.
Et puis, entre les deux, dans une espèce de no man’s land lymphatique, traînent de drôles d’histoires. Des événements que nous ne relions à rien, qui ne viennent s’imbriquer dans aucune suite logique, qui ne prouvent ou n’illustrent rien de notre passé. S’il vous arrive de raconter une de ces histoires à quelqu’un, il vous demandera à la fin : et alors ? L’esprit humain aime les conclusions rationnelles. Ces histoires-là n’en ont pas. Elles voguent entre deux eaux et parfois, affleurent par hasard à la surface et nous laissent perplexes, ni gais, ni tristes, le cœur un peu serré, juste un instant rattrapé par la vacuité des choses.

C’était très drôle de voir Olivier C. entrer dans sa voiture. Il déverrouillait la portière, puis marquait un temps d’arrêt, comme s’il devait se concentrer ou s’il se demandait si cette voiture était bien la sienne. Ensuite, il ouvrait la porte et, méthodiquement, se mettait à plier sa grande carcasse, toute en bras et en jambes, pour la rentrer dans la minuscule Renault. On avait l’impression qu’il n’y arriverait jamais, qu’à tout moment, un membre ou l’autre allait dépasser, sortir brusquement par une fenêtre ou exploser le toit comme dans les dessins animés. Mais tout finissait par tenir à l’intérieur.
Olivier conduisait les jambes écartées par le volant et ses cheveux blonds frôlaient le plafond. Cependant, personne ne riait, car posséder une voiture était, parmi les étudiants, un rare privilège, même si le siège avant était couvert d’une housse en petites billes de bois. Même si un sapin désodorisant en carton violet pendant du rétroviseur. Et même s’il y avait, à l’arrière, l’autocollant du Camping Municipal de Palavas-les-Flots.
La plupart des autres étudiants prenait le bus. Ils l’attendaient longuement, sous la pluie, puis s’entassaient dans les âcres odeurs de sommeil, de dentifrice et de café. Le bus mettait une grosse demi-heure à se hisser du centre-ville au campus. Nous arrivions froissés et en sueur, déjà fatigués. Olivier C. nous attendait devant l’amphi, le sourire aux lèvres, la tête pleine de symphonies et de beauté. Dans sa voiture, en venant, il avait écouté de la musique classique.

Dix-neuf ans plus tôt, c’était déjà sur une merveilleuse envolée d’orgues et de violons que les bonnes fées s’étaient bousculées autour du berceau d’Olivier. Si, d’emblée, on trouvait sympathique ce grand garçon souriant, on le découvrait ensuite gentil, attentif aux autres, plein d’humour et de joie de vivre. Et puis brillant, vif, sans cesse à l’affût de nouvelles connaissances, d’un bon mot ou d’une histoire extraordinaire. Il était de ces jeunes gens qui sont une foisonnante promesse d’avenir. Doués pour tout, ils pourraient réussir cent vies différentes, mener à bien les projets les plus démesurés, les carrières les plus extravagantes. Elevés comme de précieuses porcelaines par leurs parents comblés, ils arrivent au bord de l’âge adulte innocents, intacts et magnifiques.
Mais ils semblent ensuite se fondre dans la maturité. Ils perdent leur éclat dans la masse grise et statistique des travailleurs. Eux qui auraient pu faire tout ce qu’ils voulaient, les voilà obligés de choisir, de renoncer, de ne devenir que médecin, que chercheur ou que diplomate. Le choix efface la magie. Des milliers de rêves se perdent ainsi, quelque part, sur la route...
Mais pour l’instant, pour Olivier C, rien n’est encore gâché. C’est la fin de la journée, regardez, le voici qui remonte vers le parking, dans le crépuscule doré d’octobre, entouré de quelques amis qui bourdonnent autour de lui comme des abeilles infatigables. Olivier domine tous les autres, de sa haute taille, de ses grands gestes chaleureux. Il leur raconte quelque chose, l’allure du groupe est celle de son récit. Écoutez ! On les entend rire !
Comme beaucoup d’êtres brillants et recherchés, Olivier avait un clone, un presque lui, un dauphin appliqué rôdant autour du trône, bref, un meilleur ami.
Qui était juste un peu moins que lui. Un peu moins beau, un peu moins doué, un peu moins spirituel. Un exemple tout simple. Les cheveux. Ceux d’Olivier étaient d’un joli blond vanille. Chez JF, sa consciencieuse caricature, ils viraient au jaune atone, malheureux.
Je ne me souviens pas de grand-chose au sujet de JF, à part qu’il était l’ombre d’Olivier. Si ! Ceci, quand même, qui m’avait marquée. JF entretenait avec son père une camaraderie virile. Ils partageaient les mêmes amis, ceux du père le plus souvent. Le dimanche, ils sortaient prendre le petit déjeuner au café, tous les deux, le père et le fils. La mère et la jeune sœur de JF restaient à la maison. Et au Nouvel An, ils se réunissaient de nouveau entre hommes, avec leurs copains. Les femmes les servaient. Il m’arrive de me demander si JF est aujourd’hui, quelque part derrière les milliers de fenêtres de Liège ou de Bruxelles, en train, à son tour, de boire un verre avec son fils, entre hommes.

C’est un soir de rentrée quelconque, dans un de ces cafés qui ne sont qu’un comptoir sous les voûtes grises d’une ancienne cave. Les gens se bousculent pour entrer, sont entraînés jusqu’au fond par la marée humaine, puis ressortent d’un même mouvement. Certains font ça toute la nuit, entrer et sortir de chaque café, l’un après l’autre, buvant quelques bières au passage, reconnaissant quelques visages, jusqu’à ce que l’aube les foudroie de lumière, au détour d’une ruelle.
Nous sommes quelques-uns à piétiner dehors, devant la bouche béante du café qui vomit sa musique et son flux continu de gens en sueur.
Olivier est là, blouson de cuir bien coupé, col relevé et manches repliées au-dessus des coudes, comme cela se porte ces années-là. Il y a l’inévitable JF, qui a déjà un peu trop bu, et deux des filles qui gravitent habituellement autour d’eux. L’une est une petite créature à lunettes épaisses et lourde capoule, qu’on dirait camouflée pour passer anonymement à la télé, peut-être dans une émission sur l’homosexualité ou la prostitution étudiante — on aurait filmé surtout ses mains, petits doigts blancs d’enfant fiévreux, aux ongles rongés. Comment s’appelle-t-elle ? Anne ? En hiver elle porte un bonnet, un vrai bonnet tricoté, en laine bleu marine, comme on en avait quand on était petits. Il y a quelque chose de vaguement obscène dans ce bonnet.
L’autre fille est trop maquillée. Elle a de hauts talons, un carré Hermès, des cheveux en mauvaise santé — trop de brushings, un humour corrosif et des ambitions politiques. L’année précédente, elle s’est présentée aux élections dans son village ardennais. Elle a fait le tour des fermes avec ses jolis escarpins et a écouté les doléances de ses sujets en tirant sur sa petite jupe hors de prix. Ça a plutôt bien marché pour elle, Marie-Christine, je crois.
Et puis, avec eux ce soir-là, il y a moi, avec l’astronomique somme d’incertitudes que ça représente d’être soi, à cet âge-là. Pourtant, je me sens bien, jolie, légère, dans la douce brume désintéressée de leurs bavardages.
Nous formons tous les cinq un groupe de hasard, hétéroclite et fraternel.
À un moment, JF entre dans le café – pardon, pardon, laissez passer, merci – et revient avec des bières sur un plateau mouillé. Nous nous racontons avec passion les histoires qui circulent dans les couloirs de l’université, versions estudiantines des légendes urbaines.
— Quand le gars est entré pour passer son examen, le prof de philo était monté sur l’armoire, explique la petite à lunettes, Anne, oui, c’est bien ça, Anne.
— Sur l’armoire ? (Olivier C., incrédule).
— Oui, grimpé au-dessus, carrément. Et le gars n’a rien osé dire, et pendant tout l’examen, le prof est resté là-haut.
— Et ?
— Et à la fin, le prof lui a dit : « Je vois que vous connaissez votre cours, mais je ne peux pas vous mettre douze, parce que vous ne m’avez pas demandé pourquoi j’étais tout en haut de l’armoire. Et c’est la première question qu’un vrai philosophe aurait posée.
— T’es sûre qu’elle est vraie, ton histoire, demande Marie-Christine avec une moue vermillon.
— J’ai mieux ! J’ai mieux ! intervient Olivier, toujours débordant d’enthousiasme. Vous voyez les grandes tours à droite, en arrivant sur le campus ?
— Oui, oui... C’est des kots, c’est ça ?
— Mon cousin y est, dit Anne. Il paraît que c’est pas mal.
— Eh bien, l’année dernière, il y a un type qui venait, avec une échelle, mater les étudiantes par la fenêtre.
Un soir d’hiver qui tombe, fenêtre assombrie, tout à coup une silhouette très noire, des yeux fixes, des yeux de fou... J’en frissonne.
— Et alors ?
— Alors, un soir, une fille, une étudiante en psycho je crois, l’a vu. Elle a fait semblant de rien, et elle est allée appeler tous les gars de la tour.
— Elle a bien fait !
— J’aurais pas pu me retenir, avoue Marie-Christine. J’aurais hurlé !
— Mais ne t’inquiète pas ! Qui veux-tu qui ait envie de te mater, toi...
— T’es con JF ! Vraiment con ! Irrémédiablement con !
Elle lui envoie une bourrade. Il secoue sa main en riant.
— Putain, elle m’a fait renverser ma bière !
— Allez, continue ton histoire, Oli.
— Bon, donc les mecs sont descendus, ils sont sortis, et ils ont coincé le type, qui était toujours sur son échelle. C’était en hiver et il y avait plein de neige.
— Et alors, ils firent tous ensemble un grand bonhomme de neige, et ils vécurent heureux et eurent beaucoup de petits voyeurs !
— Bâillonnez-le-moi avec ses chaussettes, les filles, que je puisse finir mon histoire ! Donc, pour ceux que ça intéresse, ils ont fait descendre le type, ils l’ont mis tout nu, et ils lui ont fait boire toute une bouteille de whisky.
— C’est pas possible, intervient Anne de sa petite voix intelligente, tu meurs si tu bois toute une bouteille de whisky.
— Au prix du whisky, c’est surtout du gaspillage ! conclut JF en essayant de faire tenir un sous-verre en carton en équilibre sur son doigt.
(Il essayait toujours de faire tenir toutes sortes de choses en équilibre. Aujourd’hui on en tirerait de grandes conclusions psychanalytiques, mais à l’époque on disait simplement qu’il aimait faire tenir des objets en équilibre).
— Bref, ils l’ont bombardé de boules de neige, et le type s’est enfui, mort saoul, dans les bois.
— Des boules de neige ! s’exclame Marie — Christine. Phallique et infantile à la fois, comme notre mignon JF.
C’est l’échelle le symbole phallique, pas les boules...
— Et qu’est devenue l’échelle, justement ? demandé-je en souriant.
— L’échelle ? Olivier prend une voix sépulcrale. L’échelle, on la voit rôder autour des tours, les soirs de brouillard, tragiquement dressée vers le ciel noir...
Nos rires dans la nuit. Le beau regard pétillant d’Olivier.
— Et le type ? Il est mort ?
— En tous cas, il n’est jamais revenu.
— Tu ne peux pas mourir avec une bouteille de whisky, dit JF, l’autre jour, avec mon père et un de ses copains, on s’est bu deux bouteilles à trois, et...

Les heures fondent, les paroles ricochent. Olivier nous ramène d’autres bières. Plus tard, la guindaille déborde sur le trottoir, nous rattrape comme un raz-de-marée. Un inconnu nous tend des verres embués. Notre groupe s’élargit d’autres visages, de rires anonymes. L’alcool nous ôte le fiévreux souci de paraître, nous nous laissons porter, plénitudes de la nuit et de la jeunesse.
Encore plus tard, nous nous retrouvons tous les cinq, dérivant vers la voiture à travers les ruelles noirâtres, blottis dans le chaleureux bonheur d’être ensemble.
— Oli, mon ami... JF s’accroche au bras d’Olivier. Mon ami, toi qui sais tant de choses, sais-tu ce que disent les filles quand elles voient un très très gros zizi ?
— Non...
— Eh bien, moi, mon ami, moi, je le sais !
JF se pâme de rire. Nous débouchons dans un piétonnier où une bourrasque nous surprend.
— Le blizzard ! Hurle JF. C’est bien ce que je craignais ! Abritez-vous derrière moi, les filles !
— Dire que ce genre d’individus circule librement ! soupire Marie — Christine.
— La voiture ! Nous sommes sauvés !
Les garçons s’installent à l’avant. JF continue à glousser. Le raisonnable Olivier n’a presque rien bu, sachant qu’il reprendrait le volant. Nous nous casons à l’arrière.
Il n’y a que deux ceintures, explique Olivier. Faites au mieux, les filles. C’est pas grave, c’est juste pour un petit trajet.
Je suis tassée entre la fenêtre glacée et l’épaule rembourrée du blazer de Marie-Christine. Je sens son parfum sophistiqué, capiteux, de fleur fanée. La portière de la vieille petite auto me semble ridiculement fine. Je regarde défiler la ville aux devantures closes, affiches déchirées sur les rideaux de fer, trottoirs déserts, éclairages inutiles, quelques rares voitures qui semblent nous fuir au premier croisement. J’évite de m’attarder sur la nuque de JF, assis devant moi. La base de ses cheveux ternes luit de sueur.
Oli conduit fermement, tout en continuant à blaguer. Il bouge son torse, sa tête, ses yeux, comme s’il reportait sur le reste du corps les mouvements habituels de ses mains, prisonnières du volant.
— Eh les gars ! J’ai une idée !
Dans le rétroviseur, son regard lumineux, son sourire d’enfant à Noël.
— Si on allait à la mer ?
Il guette notre réaction. Il nous faut quelques secondes pour réaliser.
— À la mer ? Comment ça ?
— Oui, à la mer, s’excite Olivier. On part là, directement, on prend l’autoroute, et dans trois heures... Il est quoi, là ? Deux heures ? Deux heures et demie ?
— Trois heures moins vingt, murmure Anne.
— Parfait ! On sera à la mer juste à temps pour voir le soleil se lever !
Une onde d’enthousiasme se propage dans la voiture. Marie-Christine tressaille contre mon bras. Oh oui ! On va à la mer !
Mais Olivier se rembrunit brusquement.
— Ah, merde. Les ceintures.
— Quoi, les ceintures ? demande JF.
— Les ceintures à l’arrière. Il n’y en a que deux. Pour un petit trajet, juste pour vous jeter chez vous, ça va. Mais là, si on prend l’autoroute et tout, je peux pas prendre le risque...
Silence.
— Vous comprenez les gars ? Je suis désolé, mais si on prend l’autoroute...
— Non, mais, attends, tu as raison, fait Anne de sa petite voix haut perchée.
— Oui, bien sûr, on te comprend, Oli, t’inquiète pas.
— Reste que, conclut-il, pragmatique, il faut qu’il y ait quelqu’un qui ne vienne pas.
Après un court silence, il ajoute :
— Bon, moi, c’est clair, c’est ma voiture, c’est moi qui conduis, je suis obligé d’y aller. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui n’aurait PAS envie d’y aller ? Qui serait fatigué, ou quoi, je ne sais pas, moi... demande-t-il avec une note d’espoir.
Nous secouons la tête en nous regardant. Non. Il semble d’emblée acquis que JF, le pote, l’alter ego, assis devant à la droite du maître, fera obligatoirement partie du voyage. L’affaire va donc se jouer entre nous trois, les filles. La timide Anne derrière ses grosses lunettes. Marie-Christine qui tripote son foulard en soie. Et moi.
— Les filles  ? Alors  ? insiste Olivier dans le rétroviseur.
— Moi, j’ai super envie d’y aller, murmure plaintivement Anne.
— Moi aussi, qu’est-ce que tu crois ? la rembarre Marie-Christine.
— On a toutes envie d’y aller, dis-je, bêtement.
À part moi, j’en veux à Olivier. Son idée si belle, je vois déjà la digue la nuit, l’alignement orangé des réverbères qui serpente vers l’horizon, la France. La mer bruissante, iodée, à portée de souffle. Les premières lueurs d’un jour tout neuf qui s’élancent dans une infinie variation de rose et de sable. Et puis soudain, cette petite préoccupation médiocre qui vient tout casser  : les ceintures de sécurité. On est si bien, l’un contre l’autre, ensemble, dans cette voiture. La nuit est calme et sûre, l’autoroute filera droit vers la plage, pourquoi se laisser attacher  ?
C’est de nouveau le silence. Olivier tapote nerveusement son volant. JF, absent, regarde par la fenêtre. Personne ne se décide à parler. Je me tourne vers les autres passagères. Marie-Christine baisse les yeux, les mains serrées entre ses genoux. Anne est au bord des larmes.
— Bon, alors  ? Qu’est-ce qu’on décide  ?
Olivier s’impatiente, entame un nouveau tour du quartier. Nous passons devant l’hôpital, crépitant d’urgence et de lumière chirurgicale.
— Bon, les gars, écoutez. Puisque c’est comme ça, tant pis. On laisse tomber. J’ai parlé trop vite, je suis désolé. Personne ne va à la mer, et voilà.
Le ton d’Oli est celui d’un décideur, froid et équitable. Le ton de l’adulte qu’il commence à être.
— C’est mieux comme ça, approuvais-je avec chaleur. Au moins, c’est juste.
— Oui, c’est vrai, renchérissent les autres filles.
Oli soupire. Puis, chevaleresque, il ajoute  :
— C’était tout ensemble, ou personne.
— Genre les mousquetaires, ou quoi, grimace JF qui se réveille.
Marie-Christine rit brièvement, poliment. Je me sens déçue, amère. Les autres doivent l’être aussi. Anne essuie ses lunettes. La tension se relâche peu à peu et nous mesurons alors combien elle était forte. JF risque une blague  :
— Vous connaissez celle du gars qui...
— Céline, le coupe Olivier. C’est toi que je dépose en premier, non  ? C’est tout près d’ici, je crois, ton kot...
— Oui, oui... Je bouscule un peu Marie-Christine pour indiquer ma rue. Tu tournes, là... voilà, c’est l’immeuble en briques, juste là...
Olivier se gare adroitement, juste devant ma porte. Marie-Christine, la plus proche de moi, m’embrasse. Anne et JF me font des petits signes de la main.
— Bonne nuit. Bonne nuit. À lundi.
Olivier s’est retourné, un bras autour du siège passager. Un long regard, un sourire affectueux, appuyé.
— Dors bien, ma belle. Et désolé pour la mer...
Je hausse les épaules, fataliste, lui rends son sourire.
— C’est rien. C’était tous ensemble ou personne, n’est-ce pas  ?
Il sourit, encore.
Je ne m’attarde pas. En montant l’escalier, je me répète  : tous ensemble ou personne. Les jolis mots d’Olivier. Je n’allume pas dans ma chambre. Je reste plantée là, dans l’obscurité de ce décor familier. J’entends la voiture redémarrer. Je ne m’approche pas pour regarder par la fenêtre. Je ne le fais pas car ce n’est pas nécessaire  : je sais.
Je sais qu’au bout de la rue, la vieille petite auto ne tournera pas à droite, vers le centre et les kots des autres, mais qu’elle prendra à gauche, vers l’accès à l’autoroute, vers la mer.
Je le sais, je le sais très bien, pourtant je ne regarde pas. Je choisis de m’endormir en chérissant, une dernière fois, l’ombre d’un doute sur le monde tel qu’il va.
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