L'ombre derrière la folie

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Je suis Tristan, le fils aîné d’une fratrie qui n’a jamais connu le jour. Enfant, mon toit de chaume bordait les basses murailles de Celestia, capital de l’empire d’Alvion. Si ses murs paraissaient si menus, ce n’est pas tant parce qu’ils étaient minces mais bien car les bâtisses qui y demeuraient étaient immenses. Celles-ci pouvaient tirer pareil leçon d’humilité face à la foule d’activités et aux cohues d’âmes de tout horizon qui foulaient les pavés lisses de la ville fortifiée. En bordure des richesses foisonnantes, la famille du scribe en herbe que j’étais n’en voyait que le seuil. Et la maigreur occasionnelle de nos repas était un moindre fardeau au vu de la redondance des assiettes. Mon père militaire ne siégeait que rarement à table et ma mère comblait le vide de la chaise en m’insufflant une double ration de méfiance. Femme au foyer et couturière amatrice quand les couverts raclaient les assiettes, Mésandre trouvait toujours le temps de se nourrir d’angoisse et de conserver une part de mépris à l’égard de son mari absent et infidèle dans le garde mangé de la solitude. Quant à moi, j’avais un portrait de mon père plus clément : compagnon de jeu laxiste et guerrier courageux, en somme un père rigide mais bienveillant. Lorsque je revenais de mes cours de lettres enseignés par mon oncle Jacob, le jeune garçon que j’étais enrageait sa mère tourmentée de désirs chevaleresques et de complaintes à l’égard de la monotonie de ses apprentissages.
Vint le jour ou la vaine patience de la femme trop longtemps déshonorée s’acheva. Son mari partit aussitôt. Il laissait dans son sillage un enfant triplement trahi : Trahi par sa mère qui diffamait son père en proclamant qu’il avait une amante depuis sa naissance et qui était la cause du départ de son père. Trahi par son père qui n’entreprit pas de l’amener avec lui ni même de lui dire adieu. Trahi par son oncle qui refusa dès lors de poursuivre son enseignement. Finalement la vie elle-même m’avait trahi car elle ne me laissait nul chance de rédemption. J’avais connu mon baptême de la désillusion et je ne comptais pas en connaître davantage. C’est ainsi que ma méfiance excessive et mes doutes permanents vinrent à émerger. Jamais plus on ne me duperait, j’étais accablé par le dédain et le chagrin, mais j’étais résolu. La veille du suicide de Mésandre, on m'embaucha comme nettoyeur urbain au cœur de Celestia. La vie m’avait abusée une fois de plus, aucune réponse n’avait de sens, le destin voulait me briser. Alors je le déjouerai, ma mère ne me faisait guère assez de torts vivante, alors il fallait qu’elle se tue. Derrière mon visage d'enfant de 10 ans se cachait habilement les tragédies d’une vie tout entière. Cependant, je me raccrochais à ce qui me restait, mon travail sûr et quotidien, rien d’autre n’était certains à présent. Tous m’en voulait et formantait d’obscènes manigances contre mon gré. Lorsqu’une voix ricanait dans mon dos, l’on jouissait de mon sort; quand le prix d’une denrée haussait, on cherchait à m'escroquer; et si des excréments saillaient près de ma porte, on tentait de m’humilier amèrement.
Mes nuits blanches étaient jalonnées de cauchemars épuisants, alors je me séparai de la maison de mes parents imbibée de souvenirs et d’illusions qui évoquaient sans cesse les trahisons de mes proches. De la somme ainsi récoltée je me saisis d’une modeste demeure ni trop près du centre, à l’abri des agitations, ni trop loin du cœur pour profiter de la moindre distance des activités. Seulement, je n’en tirai ni réconfort ni satisfaction. En effet, l’ancien hôte me l’avais graciée pour une trop piètre valeur; par conséquent, la bonne affaire en surface recelait assurément des calamités latentes sournoisement dissimulées.
Colère et soupçon grisèrent en moi, quand allongé dans ma nouvelle couche, j’éprouvais les aboiements fracassants du cabot teigneux de mon nouveau voisin. Encore victime d’un injurieux complot, le jeune-homme désormais adolescent que j’étais, se déterminai après quelque longues nuits de grognement, à trouver remède à ce fléau. Je rendu visite à l’alchimiste en prétextant quérir une substance mortelle pour me débarrasser de la horde de rongeurs qui grouillaient au sein des lacunes de mon grenier. De là, je doublai la dose prescrite pour un appât létal et disséminai subtilement la poudre dans un de mes restes du midi.
Le soir même, après avoir gagné l’assurance de l'absence de témoins, je déposai furtivement le plat. Sans un regard au dessus de l’épaule, je marchai jusqu'à ma chambre, ampli de la douceur d’une vengeance avidement rêvée. Tel un ciel bleu qui s'assombrit brutalement, quand je perçu les échos canins de cette maudite bête, ma chaire se glaça d’effroi. Terrassé dans mes draps, figé par la peur d’un danger imminent. Le maître du chien infernal avait dû s’apercevoir du larcin, certainement caché derrière moi à l'affût de mes gestes. Je n’étais pas fou ! Cette homme voulait mettre mes nerfs à vifs afin de me pousser à faire une erreur. Maintenant, ce n’est qu’une question de temps avant que ses représailles s'abattent sur moi. J’inspirai profondément et trouvai la force de m’extirper de ma couette pleine de sueur froide. Le Némésis allait-il s’occuper de mon compte par ses propres moyens ou opterait-il pour des mains expertes de la milice de l’empereur Lotar ? Casserait-il une fenêtre ou forcerait-il la porte ? Peut-être qu’il choisirait de me leurrer en se vengeant plus tard quand ma vigilance s’estompera ? Il ne fallait pas que je reste paralysé par l’indécision, je devais me munir d’une broche tout en gardant l’esprit alerte puis je patienterai derrière mon fauteuil devant l'âtre, à l’abri des regards extérieurs, prêt à transpercer l’assaillant. Après quelques minutes qui s'écoulèrent comme l’éternité, mon cœur cessa de battre un instant. On avait vigoureusement tapé à la porte. Il essayait sûrement de m'attirer dans un piège, pourquoi m’avait-il signalé sa venu ? Peu importe, je ne mordrai pas à l'hameçon. Je me tenais droit, la jambe gauche fléchie prêt à donner de l’amplitude à mon offensive, elle devait être foudroyante. Sinon, à défaut d’expertise de duel, l’homme d’arme m’aurait à l’usure. En outre, si la frénésie qui se déversait à coup d’épaule sourd venait du maître-chien, ses cries alerteraient inévitablement les patrouilles de nuits ou des citoyens curieux. Un nouveau choc du bélier humain menaça mon verrou de céder. Je n’avais guère plus de temps, je vais déverrouiller le loquet d’un trait au moment ou il chargera pour la troisième fois, de sorte que tout son poids soit entraîné dans ma broche. Il prit son élan poussa un grognement grave puis s’effondra sur mon objet perçant. Son regard confus chercha le mien. Son visage ne trouvait plus la force de se crisper et son allure ahurie dressait un tableau pittoresque. Quant à moi, j’oscillais entre deux émotions paradoxales. J’étais épris d’une horreur affolante, tenant au bout de ma broche une viande agonisante qui implorait miséricorde. Cependant, je ne pouvais contenir un sentiment de chaleur, qui se déversait dans mon être comme un supplice agréable. Incapable d’expliquer cette vague de soulagement, je me concentrai désormais sur ma situation avenir. J’extirpai mon empale et la jetai dans la cheminée juste après avoir retiré son gambison, ses jambières de maille ainsi que son brassard qui portait le cheval argenté sur fond blanc de Lotar; je lui ôtai également son fourreau et son épée légère. D’autres bras armés allaient venir. Je m’enquis alors de son manteau de cuir sans manches et laissai l’épée sous mon fauteuil, je ne devais pas attirer l’attention dans ma fuite. Je jetai un coup d’œil à la fenêtre et un spasme me hérissa de terreur. Le maître-chien était hâve et rigide comme une pierre, ses traits suppliants et sa main comme privée d’énergie cherchait de l’aide sans conviction. Deux hommes le tenaient au coude et braillaient le renfort d’un médecin. Le chien avait dû flairer le poison et se désintéresser de l'hors-d’œuvre, tandis que son maître incrédule n’eusse pas rechigné à se délecter du présent. Je scrutai encore les alentours avec mes yeux perlés de larmes, les deux porteurs étaient également des belligérants, et deux de leurs confrères s'approchaient à grand pas de leur direction. Je sortis sur le seuil et fermai délicatement la porte. À pas mesurés, je me glissai le long du muret qui délimitait mon minuscule jardin extérieur. Je m'efforçai de garder mon calme, mais mon sang-froid était limité et mes remords abondantes. Maîtrisant de toute ma volonté mon souffle bruyant et haletant, je vis avec dégoût que le sang de ma victime avait aspergé ma tunique. Après un instant d’immobilité, le son d’une torche grésillante et 2 ombres de soldats mains au fourreau me firent sursauter. J’imploras alors les silhouettes effrayantes dessinées sur le sol de me laisser en paix. C’est avec stupeur et incompréhension que je vis les deux ombres disparaître. Quelque-chose avait-il entendu mes prières tacites ? Non ce n’était que pur coïncidence. Pourtant, les bâtons enflammés continuaient de danser. Il ne fallut pas bien longtemps avant que mon cœur ne s’emballe de plus bel. Les deux sentinelles franchirent le petit portail qui séparait les deux extrémités de mes murets. J’étais juste à leur droite recroquevillé sur mon être luisant d’effroi. Avec une once d’espoir, j’adjurais quiconque pouvant me faire passer inaperçu derrière cette ligne ombreuse. Le plus barbu des deux tourna son regard droit sur moi. Persuadé qu’il m’avait repéré mais toujours tétanisé, je formulai le vœu que son épée s’échappe du fourreau et le pourfende pour me laisser une issue. Ses yeux scrutèrent avec attention ma position, et bien qu’il n'eût pas touché à son pommeau; la lame semblait s’extirper doucement de son réceptacle de son propre fait et un voile obscure enlaçait l’objet. Etait-il animé par ma volonté ou avais-je attiré la pitié d’une entité bienveillante ?
« Qu’est-ce que tu fous Moré ! grogna l’homme qui se dressait devant moi en poussant sévèrement son collègue.
-Touche moi encore un poil... répliqua farouchement le porteur de torche en se retournant.
L’aura de lumière semblait dissiper le voile obscure et l’arme rejoignit son fourreau.
-Tu me prends pour un demeuré did’on, t’as essayé de m’voler mon épée, tu serais pas de mèche avec l'empoisonneur ? lança-t-il d’un ton accusateur l’épée au clair.
-Mets ton arme au sol traître !
-J..., j'te jure... bredouilla-t-il comme un enfant qui s’excuse.
-Maintenant ! Il braqua son fer contre sa gorge.
Il obéit, s’accroupit et déposa l’arme.
-Tu te goures Léon... Ses paupières étaient plissées par l’incompréhension.
-Tais-toi ! ordonna-t-il sèchement en lui faisant signe de se relever.
Avec une pulsion de courage, je sautai sur l’occasion en saisissant l’arme, puis en portant une violente estocade au barbu. La poitrine perforée, il lâcha son épée en se tordant de douleur, les yeux dans le vague; tandis que son compagnon me dévisageait comme un paria. Extirpant ma lame du corps sans vie, je fus épris d’une satisfaction incontrôlable presque extérieure à moi. Une essence noir et brumeuse l'enveloppait. Prostré devant cette vision démoniaque, après un cri strident, le soldat désarmé prit ses jambes à son cou. Une voix malicieuse s’écria en moi: « Pourchasse le et tue le avant qu’il ne prévienne des renforts.
-Qui êtes-vous ? Suis-je entrain de sombrer dans la folie ?
-Seul un fou laisserait son futur bourreau s’enfuir. Ces paroles
sarcastiques résonnaient en moi.
Mon reflet avait retrouvé son état initial.
-J’ai déjà fait assez de victimes ! protestai-je avec honte et dégoût.
-Tue le ! » Son ordre brûla en moi, et mon corps s’exécuta de son propre chef. Je bouillonnai de rages et quelque chose tapis dans mon corps avait faim, une faim sadique et éprouvante; une irrésistible faim de vies. Je fonçai sur le fuyard tandis qu’il lançait des regards affolés derrière lui. Alors qu’il me prenait encore en distance, ses mouvement paniqués le firent trébucher. Il s’étala sur les pavés en jurant. Je tremblais de tout mon être mais mes poignets tenaient fermement le pommeau de mon épée. Puis sans perdre de temps, mes bras s’élancèrent sur le sol et le tranchant de mon arme fendit le cou du condamné. Une nouvelle vague de chaleur me traversa. Puis avec soulagement, je retrouvai le contrôle de mes membres. La voix intérieur semblait me communiquer des impératifs, mais sa faible intensité sonnait comme des bourdonnements. Elle était surement affaiblie. Après avoir pris connaissance de mon environnement, les deux gardes de Lotar qui charriaient le mourant avaient disparu. Un silence trop brute planait dans l’air. Les bourdonnements cessèrent. J’entrepris alors de traîner les deux cadavres dans ma maison et d’enfiler leur équipement. Porter ces mailles me couvrait de culpabilités, pourtant, je n’allais pas me rendre. Le lourd poids de mes meurtres me paraissait plus enviable que la masse écrasante de la mort. En tentant de me rassurer, je mis l’ensemble des évènements étranges et bouleversants que j’avais vécu sur le compte de la folie furieuse qui nous éprend lorsque l’on doit tuer pour sa survie. Cette idée ne suffisait pas à me convaincre et je songeai que je ne pourrai plus jamais dormir en paix. Les aboiements de ce sale cabot seraient une douce berceuse à côté des images traumatisantes qui s’étaient ancrées dans mon esprit tourmenté. Trois corps sans vies avaient trouvé à jamais cercueil dans ma maison. Combien d’autres allaiient-ils devoir les rejoindre pour mon salut ? Je dois cesser de me questionner. Aucune de ces réponses ne résoudraient ma situation. Avec l’accoutrement de la milice de Lotar, celle que portait d’ailleurs autrefois mon traître de père, j’avais une chance de quitter les murs de Celestia sans trop de peines. De-là, je me rendrai dans la maison de mon traître d’oncle, en me faisant passer pour un garde qui effectue une inspection. Ensuite, j’improviserai un prétexte pour le chasser des lieux ou...
« Tu te vengeras » me susurra la voix désormais réveillée en moi.
La rancœur qui s’accumulait dans mes veines en songeant à mes humiliations passées l’avait-elle fait ressurgir ?
-Non ! Je ne tuerai plus. soupirai-je avec colère.
-Cesse de te broder de mensonges, j’ai senti avec quelle exaltation tu ôtais la vie de ces innocents. affirma-il d’un ton provocateur.
-C'est faux ! protestai-je. C’est vous qui m’avez poussé à faire ces atrocités, vous qui avez transformé ma colère, ma méfiance et mon chagrin en pulsions meurtrières... Je sanglotais et le goût salé des larmes caressait mes lèvres.
-Foutaise ! Je n’ai fait que rendre possible tes désires profonds en te donnant les moyens de tes actes. Si je n’étais pas intervenu, les gardes t’auraient massacré; mais en exauçant ta peur d'être vue, j’ai camouflé ton étreinte d’un voile d’ombre. Toutefois, c’est bien toi qui m’a supplié de le désarmer et de le pourfendre. C’est de ta propre initiative que tu as abattu le premier homme. Le second était nécessaire à ta survie car tu avais révélé ta présence.
Je ne pouvais pas me résoudre à accepter cette théorie.
-Quand j’ai tué ces hommes, je ne contrôlais plus mes gestes et mon cœur s'enflammait de haine. C’est vous qui avez exécuté ces pauvres gens !» Ma voix tremblait.
Je tentais de me persuader de la véracité de mes dires. La voix se tue. Elle semblait satisfaite. Malgré son silence, mes explications me paraissaient insuffisantes et la honte s'abattit sur moi. On avait certainement assisté à l’un de mes crimes et de nouveaux gardes plus nombreux et plus vigilants allaient se pointer d’une minute à l’autre. J'enfilai le gambison et les jambières des défunts, puis franchis le seuil de ma porte en déglutissant et en luttant pour ne pas trembler. Ma tête droite, ma démarche sereine et mon regard neutre suffiraient-ils à faire illusion ? J’étais à 500 mètres de la sorti de la ville. Il était l'heure courante pour aller dormir et se languir de paresse. Peu de gens arpentaient les rues escarpées de la cité. Ainsi je n’entre-vue seulement que quelques ivrognes euphoriques sortant de la Mousse-Magique, une taverne très fréquentée les jours de fête. Je n’étais plus qu’à 200 pas de franchir la zone de vigilance des miliciens de la cité. A mesure que je m’approchai de la maison de Jacob, mon souffle s’accélérait. La voix disait-elle vrai ? Allais-je rendre mes comptes en me persuadant que je faisais cela pour acquérir un foyer plus sûr ? Les murailles de la ville étaient maintenant derrière moi. Je soupirai de soulagement, mais aussi d’anxiété pour la prochaine épreuve qui m’attendait. A l’extérieur des remparts, les activités étaient éteintes mais je croisai un jeune couple qui glapissait bras dessus bras dessous, se laissant bercer par la douceur du soir. Leur gaieté simple, presque juvénile m’écœurait, tant elle contrastait avec la tragédie nébuleuse que je subissais. À une cinquantaine de pas de la modeste demeure de Jacob, un fait m’interpella; lorsque j’avais interrogé la voix sur son identité, elle m’avait ignorée. Peut-être était-elle trop concentrée sur la situation délicate dans laquelle nous étions. «Nous», je tressaillis. Je craignais trop sa réponse pour oser formuler la question. Et alors que je n’avais dit mots, la voix déclara : « Je suis le défunt Fael ». Elle marqua une pause et reprit avant que je n’eusse le temps de l’interroger davantage.
-Je faisais parti de la garde personnelle de Malick l’ancien empereur d’Alvion. Celle qui avait le privilège de l’escorter dans ses folles expéditions. Alvion lui offrait assez d’or pour subvenir aux besoins d’une centaine de vie. Le confort et les activités distrayantes y atteignaient également leur paroxysme. De surcroît, la paix relative inhérente aux régions commerciales l’épargnait en dépenses militaires et en intrigues politiques. Ainsi, les seules choses dont il manquait était la palpitation de l’aventure, l’infini mystère qui plane sur l’inconnu et l’imprévisibilité d’un voyage sans attentes. »
Alors que j’absorbais avec attention et avidité chacune de ses paroles, j’atteignis l’entrée de la bâtisse de Jacob. Les planches de bois sombres qui constituaient les murs fins de l’édifice m’étaient très familières. Un brin de nostalgie étouffé me traversa. La voix s’interrompit sous mes réflexions et demeura muette. Les tribulations en suspens de Fael me tracassaient profondément et les sentiments multiples qui s’étaient tapis sous l’intensité de l’action ressurgissaient inopinément. Je pris une longue bouffée d’air frais en me persuadant que j’étais un garde de Lotar à la recherche d’un fugitif. Je toquai de deux coups secs en me raclant la gorge : « La milice m’a fait envoyé pour un état des lieux. fis-je de la voix la plus grave que je pouvai.
-Je m’en vais vous ouvrir tout d’suite. répondit l’homme de l’autre côté de la porte d’un ton résolu.
La porte en bois s’ouvrit.
-Bonsoir, entrez. » fit-il en m’invitant de sa main couverte d’encre grasse. Je lui rendis un bref hochement de tête.
Il était vêtu d’une robe de chambre en laine blanche et de nombreuses cernes crispaient ses yeux fatigués, signes d’une série de veilles prolongées. Un encrier et une dizaine de parchemins humides étaient étalés sur sa table de travail. Il devait recopier des édits entiers en quelques jours à peine. L’exigence quant à l’esthétique et la propreté des lettres imposait une rigueur exténuante. Une fois dos à lui, je sentis son regard insistant se poser sur moi. M’avait-il reconnu ? Non, j’avais une armure et depuis notre dernière rencontre j’avais gagné au moins 4 pouces de taille et 2 pouces de large. De plus, ma barbe mal entretenue et ma feinte voix grave me rendaient méconnaissable. Du haut de mes 16 ans, je me surpris à m'enorgueillir de la grande taille que j’avais hérité de mon père. Sans ses atouts je n’aurais jamais pu entreprendre une telle supercherie. Un relent de dégoût et de dédain succéda cette brève fierté puérile. Si j’avais la carrure, les yeux noisettes et les cheveux bruns de mon père, j’étais aussi indigne et méprisable que lui. Ma colère s’affermit, tandis que le scribe lança d’une voix hésitante :
« Que cherchez-vous... puis-je vous être utile ?
Sans me retourner, faisant mine d’inspecter ses poutres en les tâtonnant et après un nouveau raclement de gorge, je formulai le vœu que quelque chose d’intelligent sorte de ma bouche, puis m’essayai :
-Je recherche un fugitif, un dénommé Tristan, Tristan du Buton.
Ses orbites se tournèrent vers l’intérieur et son visage se fermait de remords. Sur le vif je ne vis que lâcheté et soumission. Il me dévisagea une seconde. J’avais une mine on ne peut plus sérieuse.
-Je le connais, je suis son oncle.
Sa voix était anormalement basse. Je le scrutai de bas en haut pour feindre la suspicion. Puis, il reprit en réponse à ma perplexité marquée :
-Je suis son oncle du côté de son père. Il était soldat et sa mère me le confiait pour que je lui apprenne les lettres et... Son ton perdu en vigueur.
-En échange de cette apprentissage, elle me faisait quelques coutures.
Je leurrai l’impatience.
-Bref, lorsque mon frère la laissa pour une femme de Bilance, j’ai cessé tout contact avec Tristan et sa mère.
-Pourquoi ? le coupai-je sans modérer ma voix.
-Je ne voulais pas qu’il y ait d'ambiguïté à mon sujet, alors je n’ose pas les revoir.
Le rythme de son élocution s’intensifiait.
-Si j’avais su que sa mère se suiciderait, jamais je ne l’aurais... sa voix se brisa.
-Jamais je ne vous aurais laisser seuls Tristan, jamais !
La détresse se lisait sur son visage et ses yeux rosés n’allaient pas tarder à déverser une pluie de chagrins.
-Mensonge ! Tu n’avais que faire de nous, tu savais que Mère avait besoin de nourrir l’espoir que je devienne un jour scribe afin de m’assurer une vie plus pérenne et stable à l’abri de l’infortune de la vie et de la perfidie des Hommes. Mais tu as manqué à tous tes devoirs d’oncle, et aussi... tout tes devoirs d’ami. » ma gorge se noua.
Les souvenir des récits épiques que nous lisions ensemble et des encouragements qu’il me lançait parfois, si précieux à mes yeux, tourbillonnaient en moi comme une tornade de douleur. Je dégainai ma lame. La vision de l’homme à genoux suppliant et noyé de sanglots m’était insupportable. Une pulsion incontrôlable et déjà regrettée guida la taille de mon épée à rompre sa gorge enflammée par la peur et la confusion. Je n’osais pas regarder mon reflet dans ma lame. Je senti la présence terrée en moi prendre de l’ampleur et savourer l’essence vitale de mon oncle décapité. Que suis-je devenu ? Est-ce cette chose en moi qui me pousse à commettre tous ces ignominies ? Que dois-je faire pour briser cette malédiction ? Je ne veux plus ôter de vies, je ne veux plus me venger ! Je canalisai ma rage en un cri déchirant.
« Un jour, alors que l’empereur assistait à un énième tournois de joute plié sur son fauteuil, le menton posé sur le creux de sa main et le regard divaguant, une idée le brûla d’excitation : Il allait partir en expédition autant de soleils qu’il le faudrait afin de fouler le pied sur des terres inexplorées par quiconque avant lui; découvrir d’anciennes reliques et artefacts légendaires, et lever le voile sur les questions insondables de l’existence. Dans cette optique, il se munit d’une centaine de document très rares; livres, parchemins, tablettes antiques, tout ce qui traitait du surnaturel ou qui était de l’ordre du mystique. Parmi la foison de documents qu’il avait fait décrypter par ses scribes les plus érudits, un parchemin retenut tout particulièrement son attention. Il s’agissait d’une carte qui donne le chemin vers Alma’Ebja, la cité perdue du désert de Meyl’il. Après avoir préparé moultes charrettes de provisions, plus que n’en produisent une dizaine de village en une année; Malick lança une expédition royale dans ces confins perdus. Son régiment de cavalier, traversa les innombrables dunes de sables écarlates dont les légendes faisaient le récit. Les repères de la carte étaient trompeurs, ce qui semblait être à une ou deux heures de trottes, prenait en réalité plusieurs jours voir des semaines entières de galops. L’empereur entêté ordonnait tout de même que l’expédition poursuive sa quête, quête dont l’objectif n’était connu que par certains privilégiés. L’air chaud, sec et chargé de poussières que nous respirions, corroboré par le rationnement de vivres corollaire à l’étirement constant de cette mission absurde, sapait la cadence militaire imposée par l’empereur. Alors qu’un quart des chevaux s’étaient écroulé d’épuisement et de privations, et qu’une vague de doute se répandait peu à peu dans l’escorte de l’empereur, la pointe d’un dôme scintillant de pierres claires s’éleva parmi les dunes comme une étoile dans l’obscurité. Le regard buté et imperturbable de Malick gagna une lueur renaissante, l’effrayante lueur de la convoitise. Une fois les crêtes de sable dépassées, la flèche céleste nous dévoila son corps massif trônant parmi les vestiges d’une cité dantesque, éclatant à la fois de génie et d’orgueil. Cette vision mystique nous laissa tous muet, subjugué de contemplation ou pétrifié par l’aura menaçant qui en émanait; comme si l’édifice était coupable du chaos immobile qui s’étendait à perte de vue, partout dans leur sillage. Cet autel colossal, seul survivant d’une catastrophe lointaine et surréaliste accueillait d’immenses salles fourmillantes de reliques fantastiques semblants façonnées par des magies d’autres mondes. Tandis que les soldats de l’empereur s’emparaient avidement de ces trésors avec une ardeur subitement restaurée, Malick paraissait happé par quelque chose qui contrastait avec l’éblouissement des autres trouvailles. Il était comme absorbé par une sorte de tombeau dont les parois étaient gravées de centaines de symboles inquiétants aux courbes indéfinies. Une fois à porté du cercueil mystérieux, l’empereur fit glisser la partie supérieure qui s’effritait à mesure qu’il révélait son contenant. Il découvrit une statue représentant une sorte de divinité humanoïde, si réaliste qu’il semblait probable que ses traits aient appartenu à une créature belle et bien vivante, simplement assoupie, attendant patiemment d’être libérée d’un sommeil sans fin. Un puissant éclair jaillissant de ses yeux foudroya Malick dont le corps se désagrégea comme neige fond sous la lave. Sans que je n’eusse le temps de sortir de mon hébétude, un grondement assourdissant s’abattut sur nous, rapidement accompagné de craquements et d’une avalanche de poussière. L’intégralité de l’escorte disparut sous les débris en un tonnerre de cris aigus. Tous sauf moi, des dizaines de pierres taillées planaient à un bras de ma tête, stagnant dans les airs comme retenues par une force invisible. Persuadé d’être déjà mort, je n’osais bouger un orteil de peur de froisser les dieux qui avaient manifestement accompli un miracle pour que je ne succombe pas d’une manière aussi absurde que tous ceux qui jubilaient avec moi un instant auparavant. Je fus effroyablement déçu lorsque la statue qui venait d’anéantir tous mes semblables apparut devant moi les yeux crépitants d’éclairs démoniaques. Une étreinte suffocante m’enveloppa et mon corps se disloqua dans une explosion de douleur.
Lorsque je repris conscience, l’entité infernale avait disparu, seules les dépouilles enfouies du reste de l’expédition demeuraient là dans un silence moqueur. Je n’avais plus de corps, j’étais devenu un esprit errant animé par une envie déchirante de vie. La mort de tous ceux que je connaissais alors n’avait aucune importance pour l’être immatériel que j’étais devenu. Attiré par Celestia, ancien berceau de mon existence, je survolais les rues à la recherche d’une vie à me délecter; mais aucunes d’entre-elles ne me laissaient aspirer son essence. Je ne parvenais pas à percer les résistances de leur barrière de chaire. À l’exception de toi, Tristan, qui m’a invoqué alors que je désespérais d’être maudit, condamné à une faim vorace et inassouvie pour l’éternité. À travers toi, je peux désormais me gaver d’essences sans effort et à chaque vie que nous ôtons, je me sens revivre un peu plus. Peut-être que si nous consumions toutes les âmes qui errent docilement dans Celestia je retrouverai mon enveloppe de chair et de sang.
-Non ! » hurlai-je, sortant de ma transe macabre.
À ces mots, je me transperçai le cœur jusqu’à la garde de mon épée encore souillée par le sang de mon oncle, mais aussi par celui des trois gardes qui avaient eu le malheur de tomber sur ce démon. Le voile ténébreux qui gravitait autour de moi et ma lame comme une aura diabolique s’étouffa sous la gerbe de sang qui jaillit de mon torse. Quand toutes étincelles de vie eurent quitté mon regard horrifié, je me changeai en pierre dans une posture tragique. Ma main tenait encore le pommeau de mon arme, bourreau de Jacob qui saillait près de moi le sang fuyant dans une marre pourpre.
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