L'ombre de mon ombre (suite de "L'ombre d'une asociale")

il y a
17 min
120
lectures
17

Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

8h52.
L'astre du jour vient de gravir le plus haut édifice des alentours. Le roi Soleil a enfilé son habit de lumière. Il est éblouissant. Il adresse son premier rayon à Camille, traversant la fenêtre de la chambre et se faufilant dans le jour laissé par les rideaux. Les yeux clos, la convalescente ressent ce regain de luminosité et cette chaleur qui se propage sur son visage. Peu à peu ses rêves s'éclaircissent. Difficilement, encore saoule de la veille, elle ouvre un œil. Éblouie par sa Majesté, elle le referme immédiatement. Vaseuse, elle finit par tourner la tête côté porte. Ses cils se délient, ses paupières s'entrouvrent. Son champ de vision est flou. Alors que son regard observe le numéro de sa chambre, il est brusquement attiré un peu plus bas. A travers le hublot qui transperce l'entrée, un visage réjoui l'observe. Familier mais bien trop brumeux. Camille lève péniblement sa main droite pour l'amener à son minois. Elle se frotte les yeux. Plus personne, l'homme a disparu.

Soudain, un besoin pressant ! Le bas du corps encore anesthésié, la jeune femme essaie de se mouvoir en vain. Pour la seconde fois en moins de 24h, elle va devoir demander de l'aide. Clem est là, à deux pas, avachi dans un fauteuil en simili cuir et dont le design l'oblige à maintenir une position peu agréable. Sûrement conçu pour que les visites ne s'éternisent pas. Le jeune homme, épuisé par les péripéties de la veille qui l'ont sorti de sa routine n'a pas l'air de se soucier de ce manque de confort. Enlacé par Morphée, il dort assis, la tête qui fait le pendule, balançant un filet de bave qui va bientôt se poser sur ses genoux. Camille en toussotant espère le réveiller mais Clem semble loin et ses ronflements couvrent les bruits pudiques de la jeune femme. La porte, qui finit par s'ouvrir laisse pénétrer dans la pièce un boucan phénoménal. L'infirmière, cachée derrière, hurle dans le couloir sur un patient qui tente de sortir aspirer quelques bouffées de fumée alors qu'il n'en a pas l'autorisation. Ce brouhaha inopiné sort Clem de son sommeil. Essuyant son filet de bave à l'aide de sa manche, il relève laborieusement la tête et jette un coup d’œil rapide autour de lui. Ses yeux bloquent sur l'horloge qui indique qu'il est 9h07. Le jeune homme dégaine son téléphone sur lequel le logo «appels manqués» est accompagné d'un terrible «23». Pâle comme un linge et sans un mot pour Camille, il se lève et bouscule la soignante sur le pas de la porte pour rejoindre le couloir. Rappeler.

« - ALLO ! hurle une voix visiblement bien énervée.
- Patron c'est Clem, je vais vous expliquer dit timidement le jeune boulanger.
- Oh putain toi ! Tu ne perds rien pour attendre ! T'as intérêt à bouger ton cul rapidos et d'te ramener à la boulangerie fissa fissa avec une bonne explication. Et un conseil, sois en forme ! houspille le patron.
- C'est Camille j'ai dû...commence Clem.
- Je n’en ai rien à foutre magne toi! coupe le patron avant de raccrocher. »

Blême, le jeune homme repasse la porte, bousculant une nouvelle fois l'infirmière qui rouspète toujours dans le couloir.

« Salut Camille ça va ? Tu te sens bien ? Désolé faut que j'file, j'suis à la bourre mon patron est dans tous ses états. Prends mon numéro et appelle-moi pour me donner des news. Si t'as b'soin de quelqu'un pour te ramener j'suis là ! »

Camille, qui a enterré les codes sociaux depuis belle lurette note le numéro sans dire mot. Une fois le jeune travailleur dans le couloir, elle lâche un « Merci » trop tardif.
L'infirmière finit par passer le pas de la porte qu'elle referme derrière elle. Dans ses mains, elle tient un énorme bouquet de fleurs.

« - Bonjour, comment vous sentez-vous ce matin ? Pas trop douloureux ? Il y avait ce bouquet devant votre porte. Un admirateur secret ? dit-elle en déposant la gerbe aux mille couleurs sur la tablette.
- Ça va mais j'ai très envie d'aller aux toilettes.
- Bien sûr je vais vous y accompagner. »

Camille, asociale la veille, se retrouve assise sur le trône, la soignante lui tenant le bras. De retour au lit, elle reçoit un cocktail de médicaments et quelques informations sur sa sortie prévue le soir même si son état le permet.
A nouveau seule, Camille tend le bras pour attraper le bouquet. Elle l'approche de ses narines pour en sniffer les odeurs naturelles qu'elle apprécie tant. Une petite dose de concentré de nature. Au milieu des trésors naturels, enfoui sous les feuilles, elle aperçoit un petit morceau de papier. Un morceau de journal déchiré sur lequel elle peut lire en caractère gras « Foire au boudin de Ten...». Souvenir. Au dos, un mot :

« Ravi de voir que tu vas bien. A très vite. »

Interloquée, la jeune femme a les idées qui s'emmêlent. Elle sait qu'elle a déjà lu cet article mais se souvient avoir laissé son exemplaire dans la cabane des chasseurs.

17h45
La journée est rythmée par le flux incessant des blouses blanches. Évidemment, Camille n'a reçu aucune visite. Après le passage du kiné et du chirurgien, la jeune éclopée est autorisée à rentrer chez elle. Sa Jeep toujours garée au bout de la voie sans issue au pied de la montagne, elle n'a d'autre option que d'écrire à Clem à la rescousse.

« Salut Clem, j'ai l'autorisation de sortie. Pourrais-tu venir me chercher après le boulot pour me ramener chez moi ? Merci. Camille ».

« Je termine plus tard que prévu. Patron sur les nerfs. J'passe à 20h. Clem ».

20h03
Les cernes sur le visage du jeune homme en disent long sur son état de fatigue mais avec trois minutes de retard il est là, le sourire aux lèvres. Camille l'attend, assise sur le bord du lit, sac endossé, bouquet et béquilles à la main. Une fois installés dans la voiture de Clem qui accueille pour la première fois une femme sur le siège passager, le jeune homme fouille le vide poche et tend à Camille le morceau de journal gribouillé qu'il a trouvé sur le pare-brise du Wagoneer la veille avant de suivre l'ambulance. La jeune femme en lisant ces quelques mots ressent un long frisson la parcourir. Paralysie. Elle partage à son tour le mot retrouvé dans le bouquet qui semble tiré du même journal, celui qu'elle a déposé au pied du poêle de la cabane des chasseurs. Le lien est fait: l'homme trapu, le mot sur le pare-brise, le visage du matin, la note accompagnant le bouquet. Les deux trentenaires se regardent, sidérés. Camille est suivie par un timbré.
Le trajet, d'une dizaine de minutes est silencieux. Arrivée à la porte de son appartement, Camille est pour la première fois de son existence effrayée à l'idée d'être seule.

« - Euh tu crois que... Enfin j'veux dire, c'est possible ou plutôt ça te dérange pas si... bafouille la jeune femme.
- Pas du tout ! lui répond Clem qui a bien compris. »

22h34
Camille est allongée sur le canapé, repue par le repas que Clem lui a gentiment préparé. Elle observe le jeune homme fumant son mégot sur le balcon. Une dernière latte et le voilà assis à ses côtés.

- C'est fou tout ça! dit le héros en se frottant le visage.
- J'y comprends rien mais ça me fait peur. Merci d'être là ! rétorque la jeune femme se surprenant elle-même de tant de sympathie.
- C'est normal. Allez faut que je dorme, mon patron m'attend à 5h demain matin. Après le taf je passerai faire quelques courses avant de rentrer.
- Merci. Tu veux bien m'aider à rejoindre mon lit ? demande Camille.
- Bien entendu ! »

23h56
Camille ne peut fermer l’œil. La douleur, les pensées, les bruits impromptus...Elle a peur. Sans s'en rendre compte, elle sanglote. Le jeune homme qui entend sa détresse depuis le salon se lève, pousse la porte de la chambre et y passe la tête.

« - Tu veux que... Enfin si tu veux je peux... bégaie Clem mal à l'aise à son tour.
- Oui s'il te plaît répond Camille, larmoyante. »

Sans un mot de plus, le colocataire d'un soir se glisse sous la couette chuchotant un « ça va aller » à sa douce. Camille s'abandonne. Fini l'asociale. Elle a compris la leçon. Doucement, sa main entre en contact avec celle de son superman. Clem, surpris, reste figé. La trentenaire lui agrippe la main et la dépose délicatement sur son ventre. Aveu d'un besoin cruel de tendresse dans ce monde de brutes.

4h12
Le réveil de Clem vient de sonner. Il s'éveille enjoué, la main toujours posée sur Camille. Un baiser sur le front de la belle endormie et le voilà qui avale un café sur le perchoir. Le nuage de vapeur qui s'extrait de sa tasse se mêle à la fumée de sa cigarette. En bas, à l'angle de la rue, une voiture attire son regard. Elle ressemble étrangement à la Mitsubishi Parejo. La même qu'au bout de la voie sans issue. Sans perdre une seconde, Clem écrase son mégot dans sa tasse, l'envoie valser sur la table et file à toute vitesse. Il descend les escaliers deux à deux. Alors qu'il arrive à une trentaine de mètres du 4x4, les feux de ce dernier s'allument et l'éblouissent. Le moteur vrombit. Le Parejo démarre en trombe et effleure le jeune homme qui cavale jusqu'à sa voiture. Trop tard, le Mitsubishi est déjà loin. Clem, le palpitant qui tambourine découvre sur son pare-brise une nouvelle bribe du journal sur laquelle est inscrit : « Elle m'appartient ». Sonné par ce qu'il vient de vivre, le néo-héros, les mains sur le capot de sa voiture, reprend son souffle. Le jeune boulanger qui ne veut pas inquiéter Camille décide de passer sous silence cet épisode. Il chiffonne le morceau de journal, le jette dans le vide-poche central et envoie un SMS à la jeune femme avant de partir :

« Coucou Camille. J'espère que tu as réussi à dormir. Aujourd'hui soit prudente, n'ouvre qu'à l'infirmière et ne bouge pas trop du lit. Je reviens au plus vite après le boulot et les courses. Bises. Clem ».

Deux semaines plus tard...
Cela fait maintenant 14 jours que Camille est sortie de l’hôpital. Elle a de nouveau le droit de se déplacer à l'aide de ses béquilles. Pendant deux semaines, la jeune femme a rongé son frein, restant là, confinée dans son appartement. Clem, lui, a bossé. Les colocataires sont de plus en plus proches.
Depuis, plus de nouvelles de la Mitsubishi Parejo et de son conducteur. Pour fêter la fin de la convalescence et le début de la rééducation, le jeune homme invite Camille au restaurant. Il lui réserve une surprise.
Samedi soir. Clem a fini sa semaine de dur labeur, son patron lui faisant toujours payer son retard. Camille, elle, trépigne d'impatience. Ce soir, elle a décidé de sortir le grand jeu. Des dessous chics en dentelle noire, une robe de soirée ni trop ample ni trop moulante, du rouge à lèvres... 31. Seules les béquilles dénotent. Lorsque Clem passe le pas de la porte, il l'aperçoit, radieuse. Le temps de passer une tenue rimant avec le look de Camille et voilà les deux trentenaires en route pour le restaurant.

20h23
Gentleman, Clem pousse la porte du restaurant japonais et aide Camille à entrer. Jamais auparavant elle n'avait vu autant de monde au mètre carré. Le décor la laisse songeuse. La pièce est gigantesque. Au centre, trois énormes buffets sur lesquels sont entreposés des tas de nourriture. Les clients, comme des rapaces, guettent l'arrivée des serveurs qui ont à peine le temps de déposer les denrées qu'une foule se précipite sur eux pour se servir de peur qu'il n'y en ait pas pour tout le monde. Adieu les codes de bonne tenue ! Au mur, une tapisserie imitation bambou. Camille scrute le moindre détail depuis le bar de l'entrée où les presqu'amoureux attendent patiemment qu'un serveur daigne venir les installer. Sur le comptoir, un chat en porcelaine fait coucou avec sa main. Ses yeux, globuleux, font peur ! Après quelques instants qui auront permis à la jeune femme de s'acclimater, un jeune barman les accompagne. Table 15. Initialement dressée pour quatre couverts, le garçon repart avec une assiette et ramène la carte des boissons. Camille est surprise. Lorsque le serveur revient prendre la commande, elle devient blême lorsqu'elle entend que Clem commande trois boissons. Elle recompte même dans sa tête. « Un demi pour lui, une eau gazeuse pour moi, mais alors pour qui est ce verre de blanc ? ». Alors qu'elle fait de savants calculs, une main, qui vient de se poser sur son épaule, la fait sursauter. Elle passe de la surprise au choc, quand, se retournant se dévoile devant elle le visage de sa mère. Pas un mot ne sort de la bouche de la jeune femme qui tournant la tête lance un regard dubitatif à Clem. Sa mère, elle, est émue aux larmes. Elle s'assied à table. Ni une, ni deux, Camille attrape ses béquilles et prétexte une envie pressante pour aller se rafraîchir les idées aux WC. Une fois cachée dans les WC dames, elle se regarde dans le miroir. Une larme, de joie, de colère ou de peur coule et s’écrase le long de sa joue. Certes, sa mère ne l'a jamais défendue mais elle ne lui a jamais fait de mal. Maintenant assise sur le trône, la tête dans les mains, elle gamberge. Cela fait beaucoup pour une première. Alors qu'elle commence à se dire que Clem a bien fait de faire venir sa mère, elle aperçoit par le jour en bas de la porte, des chaussures qui n'ont à priori rien à faire dans des WC pour femmes. Une paire de pompes de rando Millet. Un 44 au moins. Bizarre. La porte à deux battants style cowboy s'ouvre et se ferme à nouveau. Les pieds d'homme ont disparu. La jeune femme se hisse à l'aide de la poignée, tire la chasse et se rhabille. Elle passe la porte et ouvre le robinet. Stupeur en relevant la tête. Sur le miroir, propre à son entrée on peut désormais admirer un gribouillis fait avec un liquide ressemblant étrangement à de la sauce soja. «Tu m'as oublié? Pas moi!» Les lettres dégoulinent en laissant de grandes traces de coulure sur la glace. Estomaquée, Camille en vomit le repas qu'elle n'a pas encore avalé. Ressortant des toilettes le maquillage fuyant sur ses joues, essoufflée, elle rejoint la table. Interloqués, sa mère et Clem la dévisage.

« - Ramène-moi à la maison ! Tout de suite ! dit la jeune femme épiant autour d'elle les pieds des clients.
- Je suis désolée je n'aurai pas dû venir ce n'était pas une bonne idée marmonne sa mère, attristée. »

Camille est déjà loin, sans un mot, elle est sortie et attend son chauffeur à la lumière d'un lampadaire sur le parking. Alors que Clem est en train d'expliquer qu'ils ont changé d'avis au serveur qui l'incite quand même à laisser un pourboire au chat fou, sa mère sort sur le perron. Elle attrape son téléphone dans son sac à main, prend en photo un morceau de papier et lève les yeux vers Camille. Elle disparaît ensuite dans sa voiture, sortant du parking sans un regard pour sa fille.
Une fois en route, Clem s’excusant platement de sa maladresse se rend vite compte que Camille est ailleurs. Elle ne l'écoute pas. Elle est perturbée et observe autour d'elle. D'un coup d'œil en direction du vide-poche, elle distingue une boule de papier qui lui est familière. Du journal. Elle l'attrape et la défroisse alors que le jeune homme tente de l'en empêcher. « Elle m'appartient ».

« - Clem ! Ne me dis pas que... fulmine Camille.
- C'est juste que je ne voulais pas t'inquiéter. Et puis c'était il y a deux semaines, c'est de l'histoire ancienne répond Clem.
- De l'histoire ancienne ?? Il était là bordel ! Il m'a laissé un nouveau message ! s’excite l'éclopée qui ne tient plus en place sur son siège.
- Hein ? De quoi tu me parles ? questionne le conducteur. »

Après quelques explications, les covoitureurs s'arrêtent sur le parking du fast-food dans lequel ils viennent de récupérer un drive. La situation n'est pas banale. Tous deux sur leur 31, avalent un burger et un cône de frites bien gras en voiture, à la lumière de l'enseigne clignotante, tout cela dans un silence de cathédrale.

22h01
Camille et Clem arrivent sur le palier. Sur le paillasson acheté par le jeune homme il y a une semaine, l'écriteau «Bienvenue à la maison» est à moitié raturé. On peut désormais y lire «Bienvenue en enfer». C'en est trop. Camille passe la porte avec pour seule idée de rappeler pour la énième fois les forces de police afin de signaler que son harceleur est de retour. Elle attrape son téléphone laissé sur le bar dans le salon. Surprise, elle découvre qu'elle a reçu un message accompagné d'une pièce jointe. Clic. Angoisse. Le MMS, d'un numéro inconnu à son répertoire qui ne connaît d'autre 06 que celui de Clem, est signé Maman.

«Désolée d'être venue. C'était peut-être trop tôt. Quand tu seras prête, appelle moi maintenant que tu as mon numéro. N'en veux pas à Clem cela partait d'une bonne intention. Je n’ai pas eu le temps de te donner un message que j'ai trouvé dans la boîte aux lettres il y a deux jours. Le voilà. A bientôt je l'espère. Maman.»

En-dessous du texte, la photo se télécharge lentement. Camille commence à distinguer un extrait de journal. Panique. Elle lève la tête et regarde vers Clem, le visage déconfit. Lorsque ses yeux retombent sur l'écran de son Nokia, elle déchiffre sur le papier « Un petit bonjour à ma future belle famille. » Sans perdre une seconde, la jeune femme compose le 17. L'appel va durer de longues minutes pendant lesquelles Camille, en larmes, raconte à son interlocuteur toutes ses mésaventures. La réponse, l'a laisse pantoise. « Désolé Mademoiselle, des signalements comme cela n'aboutissent jamais. Faîtes attention à vous, cet homme va finir par se lasser. ». Clem, qui observe la scène depuis le balcon sur lequel il enchaîne les clopes et les goulées de rhum arrangé, est enragé. Tant pis, il va endosser son costume de sauveur et il va résoudre lui-même cette affaire. Son enquête commencera dès le lendemain.

23h15
Remonté, Clem se couche dans le lit double des idées obsédantes plein le crâne. Alors que la jeune femme passe à la salle de bains pour retirer les restes de la couche de peinture et la tenue d'apparat, Clem l'interpelle :

« - T'as des idées sur l'identité de ce pervers ? Si la police ne s'occupe pas de lui je vais m'en charger moi-même, ça ne peut plus durer marmonne Clem. »

Pas de réponse...Camille en a assez vu et entendu pour aujourd’hui. Son retour dans la jungle l'a répugné. Alors qu'elle retire sa robe de soirée, elle observe son reflet dans le miroir. La glace au-dessus de l'évier lui renvoie le reflet de ses fesses dans le miroir de la colonne juste derrière elle. Ces dernières, moulées dans une culotte noire satinée aux bords dentelés lui rappelle que cette soirée devait être SA soirée. Relevant la tête, la jeune femme d'un coup de main attache sa chevelure et retrouve un regard conquérant. Sa main se glisse le long du mur de la chambre et atteint l'interrupteur. Nuit. Dans la lumière de la salle de bains, Clem aperçoit la jeune femme qui le mange du regard. Avec délicatesse et grâce, elle s'approche du lit. Le silence se fait et l'on n’entend plus que le souffle de Clem qui s'accélère en rythme avec les battements de son cœur qui s'emballe. La béquille posée au sol, Camille grimpe sur Clem. La nuit s'annonce mouvementée.

5h48
Camille ouvre l’œil, en fœtus, nue, elle s'est endormie blottie contre Clem. Le jeune homme est plongé dans ses rêves avec le sourire. La main posée sur le sein de sa belle, il est aux anges. Camille aussi. Elle n'avait jamais, Ô grand jamais, passé une nuit si agréable. Se retirant avec prudence pour ne pas réveiller son homme, elle enfile sa culotte et le tee shirt ample de Clem avant de filer sur son perchoir avaler son café dans le silence et le froid matinal.

7h16
C'est au tour de Clem de s'éveiller. Jour de repos mais jour d'enquête. Alors que Camille est sous la douche, le jeune homme gobe un morceau de pain beurré trempé dans son café et s'enfume quelque peu les poumons avant de claquer la porte sur laquelle il laisse un post-it « Je file chercher des infos. De retour dans l'aprèm. Merci pour cette nuit!». Arrivé à sa voiture, il examine pour la énième fois les papiers que le pervers leur a laissé et dresse dans sa tête un portrait de l'homme avec les renseignements qu'il détient : ce gars est un détraqué, il aime visiblement la randonnée, il a une carrure imposante et conduit une Mitsubishi Parejo. La clé sur le contact, les mains sur le volant, Clem ne sait pas par où commencer. Il finit par prendre la direction de l'hôpital où Camille a été opérée.

7h48
Clem, accoudé à la banque d'accueil du niveau 0 essaie de jouer de son charme avec la vieille secrétaire assise face à lui. Il se surprend à être convaincant avec cette dernière, qui en a retiré ses lunettes et se passe la main dans les cheveux comme pour répondre positivement à la cour du jeune mâle.
Passé le premier obstacle, il patiente au deuxième sous-sol dans un couloir lugubre. Face à lui une porte sur laquelle on peut déchiffrer l'écriteau « Privé: Défense d'entrer » sous une imposante couche de poussière. Un instant plus tard, cette dernière s'entrouvre en grinçant. La tête d'un jeune geek apparaît. Clem comprend alors que la séduction ne sera pas si simple qu'à l'accueil. Il déballe son histoire au jeune boutonneux qui joue sur son écran de Nintendo en surveillant vaguement les douze écrans reliés aux nombreuses caméras de l'hôpital.

« - Voilà vous savez tout. Du coup j'ai b'soin de l'enregistrement de la caméra qui donne dans le couloir de la chambre 16 tente vainement le jeune enquêteur.
- Nop, sorry, impossible. Répond machinalement le « chef » de la surveillance.
- S'il vous plaît j'ai vraiment b'soin de... commence Clem.
- Excuse-moi y a quelque chose que tu n'comprends pas dans le mot « NON » ? J'suis pas assez clair ? Ici le big boss de la surveillance c'est bibi tu captes ? J'fais c'que j'veux ! Et là j'ai dit non. Allez bouge de mon bureau ou j'appelle Karl le chef de la sécu ! S'énerve le geek qui semble avoir besoin de montrer de quoi il est capable. »

8h49
Après cette tentative infructueuse, le jeune homme se rend au 10 rue Paulo Ricardo. Garé à quelques dizaines de mètres de la maison jumelée des parents de Camille, Clem observe. Alors que tout est calme dans le quartier, la porte d'entrée de la maison s'ouvre. Le père de Camille, un néo sexagénaire au crâne rasé, à la moustache taillée et au corps moulé dans une combinaison camouflage, s'approche du garage. Il tire la porte et laisse apparaître le pare-buffle d'un énorme Cherokee Jeep V6. Une fois à bord, il démarre réveillant le reste du quartier jusque-là en grasse matinée dominicale. Le 4x4 se stoppe devant la porte du garage et l'homme ouvre sa fenêtre.

« - Dépêche-toi bordel j'suis pressé, Claude m'attend hurle l'homme. »

La mère de Camille apparaît sur le perron et s'approche du 4x4 pour tendre à son mari un sac cabas rouge et blanc. Une fois le sac sur la banquette arrière, l'homme, sans un merci met les gaz et file à toute vitesse. Clem quelque peu surpris de la scène redémarre et prend l'homme en filature. Cet accoutrement, ce style, tout cela ressemble étrangement à l'homme qu'il cherche.

9h16
Après une demie heure de route, le Jeep s'enfonce dans un petit sentier. Clem qui ne veut pas être démasqué s'arrête un peu plus loin sur le bas-côté. Avec ses baskets neuves au pied, l'enquêteur d'un jour s'enfonce dans les bois suivant le sentier boueux. Capuche sur la tête, il marche d'un pas décidé mais discret sur le bord du chemin évitant au maximum les flaques. Après quelques minutes de marche, l'odeur enivrante du gasoil se fait de plus en plus puissante. Il n'est plus très loin. Tout à coup, la poursuite prend une autre tournure. Là, à quelques pas de lui, la Jeep est à l'arrêt. Le père de Camille, adossé à sa portière sort du sac rouge et blanc un sandwich au jambon. Sans lui laisser la moindre chance, il l'avale en quelques minutes. Derrière un bosquet, Clem patiente. L'homme semble attendre quelqu'un. Le fameux Claude sûrement. Le temps de finir son jambon beurre et voilà qu'un nouveau bruit de moteur se fait entendre. Sur le chemin, à trois ou quatre mètres de Clem passe un 4x4 gris. Mitsubishi Parejo. La portière s'ouvre et voilà que Clem, stupéfait, en voit sortir une paire de Millet. Approximativement du 44... L'homme est costaud. Lorsqu'il tourne la tête et semble regarder en direction de Clem, ce dernier reconnaît son visage. Il l'avait vu juste après Camille, le samedi matin alors que la jeune femme partait pour admirer le lever du soleil en montagne. Les deux chasseurs, après s'être salués d'une poignée de main virile s'enfoncent dans les bois à pas de loups, fusils de chasse sur l'épaule.

10h01
Alors que les bruits de la forêt couvrent ceux des deux braconniers, Clem s'approche doucement du Parejo. Il prend en photo la plaque d'immatriculation et scrute l'intérieur. Sur la banquette avant, parmi un nombre incroyable de détritus, il peut distinguer un journal, arraché, qui ressemble étrangement à celui de Camille. Certes le père de Camille semble avoir oublié l'existence de sa fille mais de là à aller chasser avec ce psychopathe qui rôde derrière les baskets de cette dernière... Étrange. Après un tour concis du véhicule, Clem ressort du bois les chaussures détrempées. Il remonte en voiture et attend patiemment le retour des deux hommes. En attendant, il envoie un SMS pour rassurer sa douce.

« J'ai trouvé des infos qui pourront nous servir. Comment vas-tu ? Bonne nuit n'est-ce pas ? Bisous. »

11h23
Une bonne heure de patience plus tard, Clem aperçoit les deux 4x4 sortir du chemin. Sans perdre une seconde, il allume le moteur et se met en chasse à son tour. Les deux compères s'arrêtent sur le parking de la mairie du premier village et s'installent en terrasse du PMU pour y boire un verre de blanc. Puis deux. Puis trois. À midi et demie, ils reprennent la route.

12h48
Après un quart d'heure de route, les deux 4x4 se séparent dans une broncha de klaxons. Clem lâche le Jeep pour poursuivre la Parejo. La voiture finit par entrer dans un garage. Quartier pavillonnaire. Sur la boîte aux lettres: « Claude Blanche et Enzo Douture ». L'homme a une femme et un enfant. Clem est satisfait d'avoir trouvé la trace de l'homme. Il faut maintenant le faire payer. Clem récupère l'une des boulettes de journal du vide-poche. Il repasse la bribe sur sa cuisse, attrape un stylo noir dans sa boîte à
gants. « Lâche-la ou ce sera l'enfer ! Ton ombre ». Le jeune homme glisse le papier dans la boîte aux lettres et reprend la route satisfait.

13h37
De nouveau dans son cocon, Clem raconte à Camille ses découvertes. La jeune femme est scotchée mais n'arrive pas à comprendre pourquoi cet homme et son père se côtoient.

Quelques jours plus tard...
Clem prend son courage à deux mains. A la sortie du travail, il file en direction de la rue Paulo Ricardo. Il doit éclaircir les zones d'ombre. Bip bip. Le visiophone s'allume. Une voix rauque répond.

« - C'est pour quoi ?
- Pour vous parler de votre fille et de Claude répond Clem d'un ton autoritaire.
- Quoi ?? C'est qui d'abord ? s'énerve l'homme.
En fond, Clem entend la mère de Camille, soucieuse qui dit à son mari de laisser entrer le jeune homme.
- Je suis un ami de votre fille. Elle a des soucis avec votre copain Claude. »

Plus un bruit. Le visiophone s'éteint. La porte s'ouvre.

« - Entre ! » s'exclame l'homme sur le perron.

Clem, d'un pied peu rassuré s'approche du pas de la porte. Il tend la main à l'homme qui se retourne et disparaît dans le couloir. Son visage réapparaît par l'une des ouvertures.

« - Tu vas camper là ? Grouille-toi j'ai pas que ça à foutre ! » dit l'homme qui semble intrigué.

En entrant dans le couloir, le jeune homme découvre un intérieur aux couleurs tristes, à l'image du couple. Sur la commode de l'entrée, Clem est surpris de voir une photo de classe de Camille remontant au CM2 dans un joli cadre. Une fois dans le salon, il s'assied sur un canapé qui a fait son temps. Aussi confortable que le fauteuil de l’hôpital. Sûrement pour écourter les visites au maximum.

« - Veux-tu un café ? Une bière ? questionne la mère qui semble être la bonne de la maison.
- Non rien ça ira il ne va pas s'éterniser lui répond le père, depuis le rocking-chair.
- Merci madame, ça ira dit poliment Clem.
- Allez déballe mon gars, dans 15 minutes y a le début du match houspille l'homme impatient de comprendre que lui vaut cette visite. »

Durant un peu plus d'une demi-heure, Clem raconte dans les moindres détails. Les parents, stupéfaits, l'écoutent béats.

« - Il va me le payer. C'était pas le deal ! balance le paternel.
- Excusez-moi mais de quel deal parlez-vous ? demande Clem qui, comme la mère, ne semble pas comprendre.
- Y a quelques temps, quand j'ai rencontré Claude à la chasse, il avait besoin d'argent. Ma femme voulait des nouvelles de Camille mais moi je ne voulais plus en entendre parler. J'ai donc missionné Claude pour quelques billets de suivre Camille, histoire de savoir un peu ce qu'elle devenait. Il est allé trop loin dit l'homme en se levant du fauteuil à bascule. »

Il disparaît de la pièce. La porte claque, puis le moteur vrombit.

Le lendemain...
A sa pause de midi, Clem fait un détour jusqu'à la maison de la famille Douture. Devant le pavillon, sur le gazon bien taillé, un petit gars joue au ballon. La porte de la maison est ouverte. Le Parejo est stationné juste devant, coffre ouvert. Soudain, une femme, cachée derrière une pile de cartons passe la porte. Elle laisse s'écrouler la pile à l'intérieur du Mitsubishi puis entre à nouveau. Claude, le visage tuméfié fait à son tour son apparition en boitillant. Il dépose quelques affaires au pied de la portière arrière, renvoie le ballon à son fils et retourne à son tour à l'intérieur. Clem se saisit d'une boulette du vide poche, la défroisse et griffonne dessus « Ne t'avises pas de revenir par ici. Ton ombre ». Il plie délicatement le morceau de journal, sort de sa voiture et s'approche du jeune Enzo.

« - Salut Enzo ça va ? Je suis un ami de ton papa. Tu peux lui donner ça de ma part ? » demande Clem d'une voix douce.

Sans répondre, le petit gars, quelque peu apeuré, attrape le papier et file en courant. Clem se retourne et rejoint sa voiture d'un pas décidé. Il adresse un dernier regard à Claude qui par la fenêtre de la cuisine découvre la bribe.

Dans la journée, la famille Douture aura déménagé loin... Camille et l'ombre de son ombre pourront enfin vivre une vie paisible.
17
17

Un petit mot pour l'auteur ? 16 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Florence Cls
Florence Cls · il y a
Histoire au top. Très bien écrite. On aurait envie qu'elle soit plus longue. A bon entendeur ;-)
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci !
Image de Martine Chardel
Martine Chardel · il y a
Déjà fini, quel dommage.... bravo Simon
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
La prochaine nouvelle arrive tout bientôt ! Merci Martine
Image de Janne Perrot
Janne Perrot · il y a
Du suspens et des personnages très attachants, ça se dévore ! Et en plus ça se finit bien (ouf!) bravo !
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci
Image de Claire Bansard
Claire Bansard · il y a
Je l’ai lu avec autant d’avidité que le premier !
Biz
Claire

Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci Claire. Bises
Image de Momo
Momo · il y a
Et maintenant que va t'on faire...sans Camille et son heros ? Bravo
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci ! 😘
Image de Annick DUMOULIN
Annick DUMOULIN · il y a
Bonne histoire rondement menée... Ouf, ça finit bien... Chapeau 🎩
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci ! 😘
Image de Fanette
Fanette · il y a
Quand surpasse la première partie... Je dis " Bravo"!
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci Fanette !!!
Image de Pauline Le Brasseur
Pauline Le Brasseur · il y a
Aussi passionnant que la première partie !!!! Félicitations !!! Une reconversion professionnelle va s'imposer 😊
Image de SIMON DUMOULIN
SIMON DUMOULIN · il y a
Merci !!! Ecrire pour le plaisir ... ça se fait facilement. Ecrire pour payer les courses c'est plus dur !

Vous aimerez aussi !