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Finaliste
Sélection Jury

Quand André sortit ce matin-là, l’air glacé de l’aube étendait ses vapeurs sur le sol, n’y laissant ça et là que quelques reflets verts. Le ciel était teinté de rose. Il s’assit sur la même chaise que d’habitude, et scruta les soubresauts du paysage engourdi. Comme on s’habitue à voir dans le noir le contour des choses, comme on s’habitue à entendre le moindre bruit d’un apparent silence, il s’habituait chaque matin à saisir l’imperceptible vie de la vallée déserte. Par endroits, de minuscules oiseaux se jetaient d’arbre en arbre. Ailleurs, les feuilles d’un chêne bruissaient tout doucement. C’étaient les premiers frissons d’un corps qui se réveille. De la terrasse, le terrain suivait une pente douce parsemée d’oliviers, pour atteindre deux-cents mètres plus bas un petit chemin de terre. D’épaisses haies de cyprès bordaient le paysage, s’arrêtant net au bord du chemin, emprisonnant dans une dérangeante symétrie un enchaînement de vallons et de toits ininterrompu jusqu’aux collines pelées surplombant le village.
Le ronronnement d’un moteur vint envelopper le silence, de plus en plus fort. Une voiture blanche apparut et vint se garer au pied des cyprès. Une silhouette d’homme s’en dégagea, qui était presque une ombre. Le claquement de la portière fit fuir quelques moineaux. André suivait attentivement la marche de l’homme vers les trois oliviers qui marquaient la frontière de son terrain. Il s’arrêta à quelques mètres des arbres puis s’avança vers l’un d’eux. André, le suivant de tout son corps, se penchait plus avant à mesure que l’homme disparaissait derrière les oliviers. Et puis il ne le vit plus. À moitié debout, complètement figé, il écoutait et il n’entendait rien. L’homme reparut et marcha, courbé, vers son auto, sans un son. Ce ne fut que lorsque la portière se referma qu’André sortit de sa méditation.
Quand le bruit du moteur se tut, il traversa son terrain sans quitter des yeux le chemin. Arrivé à l’arbre, il en observa attentivement les circonvolutions, des racines aux petites feuilles grises, se perdant dans les contours rugueux de l’olivier qui fendait son tronc épais en trois bras d’égale ampleur. Il tourna autour. Il n’y avait rien.
C’était un mystère bien mince auquel un besoin naturel, prosaïque, aurait fourni une explication très simple. Mais André refusait d’introduire quoi que ce soit d’ordinaire dans cette apparition, dont il sentait la pesanteur presque surnaturelle se propager jusqu’à lui. Cette interruption de sa solitude avait recouvert la clarté de ce matin d’hiver d’une ombre épaisse. C’était une ombre qu’il ne cessa d’amplifier, d’étendre, la ressassant tout le jour. Elle se fixa sur lui comme la maladie s’agrippe à l’homme qui, ayant grandi loin d’elle, a ignoré toute sa vie sa fragilité.

Mais si elle s’était nichée quelque part en lui, c’était dans un recoin qu’il ne connaissait pas. Elle veillait, immobile, rappelant seulement au reste de son corps, dans un lancinant murmure, l’endroit d’où elle venait. Il arpentait son terrain, s’adonnait à toutes les tâches qui attendaient depuis trop longtemps ses vacances. S’approchant des arbres dont il avait vu s’épaissir le feuillage jusqu’à rejeter toute lumière de leur cœur, il les observait longuement, puis sciait, sciait encore, jetant d’un geste ample les énormes branches qu’il lui semblait extraire à l’infini. Et il ne se rendait pas compte que lorsqu’il regardait ces arbres, son regard déviait, happé par le petit chemin de terre. Il ne remarquait pas que lorsqu’il sciait, c’était toujours le chemin qui apparaissait derrière les branches extirpées.

Le lendemain, lorsqu’il se retrouva face à son immense couloir de verdure, il lui sembla que tout avait changé. Le chemin qu’il fixait sans le vouloir s’était comme rapproché. Les cyprès semblaient désormais abriter une menace au sein de leur impénétrable colonne d’épine. Tout se taisait. Le bruit sourd de ses pensées étouffait les rares échos de la vie environnante.
Puis, un moteur. La voiture, qu’André guettait fiévreusement, sans savoir pourquoi, sans comprendre même la certitude qu’il avait de son retour, surgit au coin de sa portion de route. De la même démarche laborieuse, l’homme qui s’en était extrait suivit la même trajectoire que la veille pour finir par disparaître derrière le même arbre. Une minute plus tard, il était reparti. Quand André se retrouva de nouveau face à l’olivier, et qu’il en regarda les branches tordues, il eut peur. Il ne s’en approcha pas. Il lui semblait que ce profond enchevêtrement végétal, dont seules les fines extrémités ondulaient calmement, se penchait vers lui. Le chemin, derrière lui, était trop proche. Il remonta rapidement.

Cette nuit-là, André rêva de l’intrus. Celui-ci descendait de sa voiture, et, au lieu de se diriger vers l’arbre, avançait vers lui d’un pas incertain. Il arrivait sur la terrasse. André le regardait, entendait ses pas et ne bougeait pas. L’inconnu ne le regardait pas. Il avait un grand manteau gris, et n’avait pas de visage. Il passait à côté de lui. André regardait toujours droit devant. L’autre était derrière lui. Puis il entendait la porte-fenêtre s’ouvrir et se fermer. Se retournant finalement, André ne pouvait voir dans la vitre que son propre reflet, mais il savait qu’un homme, le regardant de l’intérieur, pouvait le voir. Il entrait précipitamment dans la maison, en fouillait chaque pièce, de la cuisine qui était à la place de la chambre, à la salle de bain qui était celle de son appartement. Personne. Il arrivait devant la porte de sa chambre, en haut d’un escalier qui n’existait pas. Elle était fermée. Alors qu’il tendait la main pour l’ouvrir, la poignée s’abaissait. Et l’homme, face à lui, le regardait.
Quand il se réveilla, le lendemain matin, la lumière était déjà chaude, l’herbe était déjà verte, et l’homme, sans doute, déjà parti.

Au quatrième jour, André avait pris soin de régler son réveil un peu plus tôt. Il avait pris son café plus vite que d’habitude et s’était posté derrière les cyprès, face au côté du chemin par lequel l’homme devait arriver. Le moteur ne tarda pas à se faire entendre, puis ce fut au tour de la voiture d’apparaître. Quand il en sortit, l’intrus n’était qu’à quelques mètres d’André. C’était la première fois qu’il voyait son visage. Il devait avoir autour de trente-cinq ans. Sa silhouette élancée aurait été élégante si ses épaules n’avaient pas été aussi affaissées. Ses traits semblaient le lieu d’une étrange contradiction. Son visage, lisse, rasé de près, dont les quelques rides autour des yeux et du nez avaient sans doute été forgées par une vie de sourire, s’engouffrait tout entier dans des cernes d’encre, des lèvres figées dans une sorte de moue de dégoût, des sourcils froncés juchés sur des yeux presque morts. Il avançait, comme il avait semblé à André depuis ses hauteurs, sur des jambes qui lui obéissaient à peine. Lorsqu’il fut devant l’olivier, il se pencha, et, plongeant la main dans son manteau, en ressortit une petite boîte dans laquelle il piocha quelque chose. Dans un trou qu’il creusa d’une main, après en avoir cherché l’emplacement un instant, il vint de l’autre déposer ce qu’il tenait entre ses doigts. Et il resta là, s’affaissant chaque seconde un peu plus devant l’arbre. André, accroupi derrière le sien, s’était complètement figé, et c’était à peine si, devant la scène, il avait osé respirer. Mais revenant à lui, et s’apercevant que ses jambes lui faisaient mal, il brisa une brindille dans son effort pour corriger discrètement sa posture. L’homme tourna brusquement vers lui son visage de fantôme, et ses yeux retrouvèrent un peu de leur vie. Il se leva lentement, regardant toujours dans sa direction. Et puis, ne se doutant vraisemblablement pas qu’un homme se trouvait, tétanisé, précisément à l’endroit qu’il fixait, il repartit. André resta un moment assis dans la terre, reprenant ses esprits. Le visage de l’homme le hantait déjà, préfigurant, il le sentait, nombre de nuits d’angoisse. Quand il eut repris ses esprits, il se hâta vers l’arbre, mais d’un pas léger, inaudible, comme si l’autre était encore là, et il creusa délicatement la terre de ses mains. Imitant les gestes qu’il avait vu, il soulevait la terre en de tremblantes caresses de peur de rater l’objet qu’on y avait mis. Bientôt il ne resta que quatre minuscules cailloux blancs au fond du petit trou, pleins de terre. Il les prit dans sa main.
Mais il n’eut pas le temps de commencer à les nettoyer que le bruit d’un moteur lui fit tourner la tête. Dans la voiture blanche qui s’était arrêtée juste derrière lui, une paire d’yeux le fixait. L’instant d’après, à la périphérie de sa vision, une silhouette courait vers lui. Il se leva dans un saut, et courut sans un souffle. Il entendait derrière lui de lourdes foulées et des cris, des hurlements de rage. Il tourna la tête. Il ne vit qu’une forme, toute proche. Puis un choc. Il était plaqué à terre. Il sentait un souffle rauque expirer sur sa nuque.


Ce dimanche matin, Pierre marchait sur le même chemin qu’il prenait chaque jour en voiture pour se rendre au village. Mais ce jour-là, il prenait son temps, il regardait les arbres, il guettait dans les branches la lutte de deux oiseaux, la danse incertaine d’un insecte. Il écoutait surtout, derrière lui, le rire de Lucie. C’était un son qu’il voulait respirer comme on sent un parfum issu de sa mémoire, à pleins poumons. Du haut de ses cinq ans, elle tenait tête à son labrador, qui mimait avec entrain quelques assauts joyeux. Alors que l’animal se jetait sur la fillette, il reçut sur le museau une gifle qui dévia sa course et l’envoya dans l’herbe. Lucie ne s’autorisa qu’un éclat de rire avant de s’ancrer à nouveau dans le sol, voyant son adversaire se relever pour une nouvelle attaque. Bien sûr, la course effrénée n’était qu’un petit trot, la gifle une caresse, la chute une roulade. Mais Olmo jouait son rôle avec application, soucieux de ne pas trahir l’imaginaire de sa complice. Dans un dernier volte-face, la bête féroce, ignorant le coup qui lui était asséné, heurta la combattante si puissamment de son flanc que, poussant un cri de rage et de douleur, elle lui chuta lourdement sur le dos. Alors l’animal parada vers son maître, sa proie riant aux éclats sur son dos, et la déposa doucement aux pieds de Pierre. Elle gardait les yeux fermés, complètement immobile, et, surjouant un brin la mort, laissait pendre sa langue au coin de sa bouche. Alors que son père se penchait pour la remettre sur pieds, elle ouvrit furtivement un œil, et voyant qu’il était tout près de l’attraper elle se releva en sautant, dans un rire qui était presque un cri. Son visage ne se départissait pas d’un gigantesque sourire, laissant voir un petit trou à l’emplacement de la première dent de lait qu’elle venait de perdre. Mais son visage, rosi par la fraîcheur de ce matin d’hiver et par ses jeux d’enfants, se fit plus pâle. Elle vacilla. Pierre s’approcha. Il avait appris à rester attentif à ce visage qui, s’il était toujours radieux, trahissait parfois une fatigue qui ne cessait de s’amplifier. Mais elle se ressaisit, se remit à courir et le dépassa. Il courut tranquillement à son tour pour la suivre alors qu’elle disparaissait dans un virage, derrière une haie de cyprès.

Lucie profita des quelques secondes hors de la surveillance de son père pour grimper dans un gros olivier, et se lova dans le creux que formait son tronc, là où il se divisait en trois bras. Quand son père l’eut rejointe, elle lui dit que dorénavant ce serait sa nouvelle cabane, que ce serait sa cachette toute l’année parce que l’olivier avait toujours des feuilles. Elle lui dit aussi qu’elle enterrerait ses dents de lait juste à côté de lui, et que, comme ça, si l’olivier avait un petit frère qui poussait, ce serait son frère à elle aussi. Ils restèrent là un moment. Elle balançait ses jambes contre l’arbre, Pierre lançait des brindilles, Olmo les rapportait.

Lucie continua de perdre ses dents de lait. Mais ces petites reliques des débuts d’une vie devinrent le compte à rebours de souffles qui faiblirent, de rires et de joies qui, doucement, se turent. De cette enfance, il ne resta bientôt que six petites dents dans une boîte en bois.

Pierre, l’œil vague, ballotté depuis quatre jours par des souvenirs qui étaient des falaises, s’agrippait à son volant. La boîte qu’il sentait contre sa poitrine l’empêchait de respirer.
Un éclair de conscience le ramena au monde. Il avait oublié ses notes de cours chez lui. Il corrigea la position de son rétroviseur intérieur pour ne plus y voir ses yeux, et fit demi-tour sur le chemin de terre. Lorsqu’il traversa à nouveau la haie de cyprès qu’il avait dépassée quelques minutes plus tôt, il vit un homme, à genoux, au pied de leur arbre. L’homme tourna la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux de Pierre. Il tenait au creux de sa main quatre petites dents.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Un texte très bien écrit qui ne dévoile en partie ses mystères que dans la deuxième partie.
Une histoire émouvante de maladie mortelle de la petite fille, dont il ne reste maintenant que les reliques, les dents de lait, c’est ce que j’ai cru comprendre mais cela ne cadre pas avec l’attaque violente que subit André de la part de Pierre à la fin de la première partie.
Pourtant je n’ai pas pensé à un crime mais juste à une réaction violente à ce qu’il croyait voir : le vol de la boîte ?
Je m’interroge mais c’est une histoire prenante, et le jury a bien fait de la sélectionner, je vote et voici toutes mes voix (et je m’abonne à votre page)
*****

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Blandine Rigollot · il y a
Texte intrigant, avec une belle évocation de la nature et une chute..... qui laisse planer le mystère. Le drame qui a frappé la fillette a-t-il fait de son père un assassin ? Je garde l'image de l'olivier et la détresse insondable d'un père endeuillé.
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Eric Lelabousse · il y a
Mes 4 voix et mes vœux de réussite pour la finale !
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Angel · il y a
Mon soutien, bonne finale.
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Mireille Bosq · il y a
Bonne finale et mon soutien
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jusyfa *** Julien · il y a
Le fond et la forme sont excellents, le choix du jury est mérité, bravo !*****
Julien.
Sans vous obliger, je vous propose un texte actuellement en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur

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Mome de Meuse · il y a
Une histoire délicatement menée et pleine de belles émotions. Je soutiens avec plaisir.
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François B. · il y a
Je suis assez d'accord avec Plumette ci-dessous : le lecteur doit faire une partie du chemin. Je ne l'avais pas fait il y a quelques semaines... Peut-être ce soir suis-je plus "ouvert" ; j'ai aimé l'atmosphère un peu fantastique et l'émotion tout en retenue. Je vote
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Mes votes

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