L'oisillon fusillé

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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Au dernier moment, face au peloton d'exécution, Antoine se souvint d'un épisode de son enfance qui lui paraissait jusque-là des plus anodins.

À genoux dans la terre boueuse, les poignets durement entaillés par la corde rêche qui l'attachait au poteau de bois, il regardait venir vers lui le capitaine qui devait lui bander les yeux lorsqu'il songea que ce dernier ressemblait vaguement à son père. Il devait avoir environ sept ans à cette époque et son père, justement, devait l'aider à faire une nouvelle fois du vélo sans les petites roues.

Malheureusement, ce matin-là, son père trouva un nid d'oiseau au pied d'un arbre. Ce devait être un chat qui avait abandonné là son butin la bouche pleine, car il s'y trouvait encore un oisillon apeuré. Antoine trouva l'oiseau laid, et le nid sale. Sans la moindre méchanceté, il ne leur trouva à vrai dire pas le moindre intérêt. Son père au contraire, inspiré par cette scène émouvante, et peut-être parce qu'il était un médecin sans cesse occupé à le rester, se mit en tête de lui apprendre à le soigner.

La leçon de vélo fut annulée. Au lieu de cela, Antoine regarda son père réchauffer l'oisillon dans ses grandes mains qu'il aurait préféré sentir le pousser dans le dos. Il l'observa aussi en train de toucher la répugnante petite créature en lui expliquant que si sa peau était sèche et ridée plutôt que lisse et douce, cela signifierait qu'elle avait soif. Il le vit enfin préparer de l'eau très sucrée pour le nourrir, et la puiser patiemment dans une petite seringue qu'il avait extirpée de son impressionnante trousse de docteur. Cela prit du temps bien sûr, et Antoine sentit rapidement l'ennui le gagner. Il attendit pourtant sans rien dire que son père eut terminé, jusqu'à ce qu'il ait replacé l'oisillon dans son nid, et le nid sur la branche de l'arbre.

Dans l'aube grise de son pays natal, face au peloton d'exécution, Antoine sentit qu'il allait pleuvoir bientôt. À genoux par terre, son corps frigorifié secoué de violents tremblements, il vit le capitaine lui glisser un mouchoir blanc entre deux boutons de sa chemise sale, juste devant son cœur, afin d'aider les soldats à mieux le viser.

— Ça n'a pas beaucoup d'importance, vous savez... lui dit-il d'une voix enrouée par l'émotion.
— Qu'est-ce qui en a une alors ?
— Dites-moi plutôt pourquoi je meurs... s'il vous plaît...
— Je suis pas supposé te le répéter, monstre.

Le ton était sans appel. Antoine respira à grandes bouffées l'air glacé du matin, comme un plongeur se préparant à l'apnée.

C'était une belle fin d'été que ce jour de son enfance. Les feuilles des arbres, séchées à cœur par de longs mois de chaleurs, crépitaient au vent naissant de l'automne. Finalement, il avait pris son vélo tout seul, faisant de son mieux pour garder son élan et son équilibre, sans penser à la chute. Car son père était parti après que l'oisillon eut été remis à sa place. Ça devait être important, car il grognait en s'en allant. Tant bien que mal, Antoine prenait de l'élan sur le macadam de la cour en poussant de toutes ses forces sur les pédales, qui se trouvaient tout au bout de ses pieds sur le grand vélo, en espérant avoir assez de vitesse et d'équilibre que pour prolonger sa course jusqu'à la pelouse. La cour était en effet trop petite pour une belle ligne droite, et les virages hors de sa portée. Et puis c'était peut-être plus difficile de pédaler sur la pelouse, mais la chute était moins dure.

Antoine aurait aimé que sonne le glas pour ses derniers instants. Parmi tous les bruits, celui des cloches le dimanche matin était son préféré. Il vit alors que le capitaine tenait entre ses mains un bandeau noir.

Il se souvint de son bonheur lorsqu'il parvint à traverser tant bien que mal la cour et la pelouse en ligne plus ou moins droite, à quel point il aurait voulu le montrer à quelqu'un. Rétrospectivement, il songea qu'il avait bel et bien vu que le nid était retombé. Quelle idée idiote aussi que de le remettre en place, à la merci du chat ! Mais Antoine songea que tout de même, sept ans ou pas, il aurait dû s'interrompre pour aller mettre le nid ailleurs. Pourtant il ne le fit pas et le fixa du regard tout au long de sa dernière ligne droite. Au dernier moment, quand il comprit que c'était pour de vrai, il freina bien sûr, mais il était trop tard. Le vélo glissa roues bloquées sur l'herbe tendre et franchit dans un soubresaut le nid et l'oisillon.

— Non, pas de bandeau s'il vous plaît ! murmura-t-il.
— C'est pas tant pour toi qu'pour eux. Tu penses que ça leur plaît peut-être ?

Alors Antoine se détourna du capitaine pour observer les visages des douze jeunes hommes qui se tenaient debout en arc de cercle devant lui. Certains regardaient leurs chaussures, d'autres rien du tout. Aucun ne parlait. Un seul croisa son regard. Antoine vit qu'il avait des yeux clairs. Quand on lui banda les yeux, il fit de son mieux pour ne pas gémir.

Ce jour-là, après avoir regardé de ses yeux gris d'acier l'oisillon mort écrasé, son père l'avait giflé, mais surtout l'avait regardé d'une manière qu'Antoine ne devait jamais oublier.
— Je sais que je suis un monstre. Je suis désolé... articula-t-il du bout des lèvres.

Quand les fusils furent en joue et avant l'ordre de tirer, il y eut un moment de silence que tout le monde trouva très long. Le jeune homme aux yeux clairs, qui n'avait rien compris à ce qu'avait tenté de lui dire le condamné, devina à son recul que ce n'était pas son arme qui était chargée à blanc.
Finalement, songea-t-il plus tard, croiser son regard ne l'avait en rien ému et à vrai dire il ne se souvenait pas y avoir lu quoi que ce soit. Ce qu'il n'oublia jamais cependant, ce fut le cri que le monstre poussa après la première salve. Il s'était attendu à un quelque chose d'impressionnant, comme celui d'un ours à l'agonie. Mais non, pas du tout. Tout ce qu'il entendit du monstre, pendant qu'il rechargeait son fusil pour la deuxième salve, ayant constaté qu'on ne l'avait pas tout à fait tué, ce fut un petit cri très aigu, jeté d'une voix très faible. À peine un pépiement.
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Constance Delange · il y a
J'aime beaucoup votre texte, cruel réaliste et infiniment humain bonne finale, si vous avez le temps lisez un de mes vieux textes qui s'intitule " cEleste
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JL DRANEM · il y a
Nous sommes tous des monstres!
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Aldo Rossman · il y a
Petite ou grande lâcheté, petite ou grande vie, ce court récit de l'instant fatal remet tout en perspective et invite à ne pas faire de hiérarchie. On en est tout remué.
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Marie Claude Lisée · il y a
Texte poignant. Belle trouvaille que cette analogie avec l’oisillon. Félicitations!
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A. Sgann · il y a
Bonne finale !
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Fabrice Laurendon · il y a
Emouvant, particulièrement dans sa chute, 5 voix !
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Fred Panassac · il y a
Texte déchirant que j’ai souhaité relire plusieurs fois, tout a été dit , je reste sans voix mais avec mon soutien !
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Pierre Lieutaud · il y a
Un beau texte. Inhabituel. Ce qui me gêne un peu c'est l'absence d'explication de la monstruosité du condamné. Certainement voulue par l'auteur....jJai moi même tué des petits chats, déniché des nids en provoquant la mort des oisillons, comme la plupart des enfants et j'ai évite le peloton d'exécution.
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Alice Merveille · il y a
Je renouvelle avec grand plaisir mon soutien et bonne finale Aurélien !
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Eva Dayer · il y a
Coupable d'indifférence.. et peut-être d'autre chose. Un texte poignant.

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