Loin du camino de Santiago

il y a
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2003
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Lauréat
Sélection Jury
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Des mots pour combattre les maux, mais pas que. Les mots mènent aussi au rêve, à la plénitude, et ils stimulent l'imagination. Là, point de serendipity ! Ecrire c'est du travail, du labeur, de  [+]

Image de Automne 2016
Les pierres roulaient sous les pas du marcheur. Il prit garde à ne pas tomber en dévalant la sente. Il se souvint de la toute première fois qu'il l'avait gravie, et sourit.

C'était le 1er décembre. Il marchait depuis deux mois et demi. Il avait quitté Le Puy-en-Velay le 15 septembre et atteindrait Saint-Jacques-de-Compostelle pour la veillée de Noël. Entre séminaire et monastère, une quête spirituelle et personnelle qu'il avait jugée nécessaire.
Sur le camino de Santiago, en quittant Sahagún il s'était trompé de chemin. Il avait traversé des villages perdus, luttant contre le vent glacé qui balayait les plateaux arides de Castilla y León qu'aucun mont n'arrête ; et il s'était laissé surprendre par une tempête de neige. En moins de deux heures, à l'approche de la nuit, le paysage était devenu blanc, méconnaissable. Le pèlerin qu'il était n'avait dû son salut qu'aux fils électriques qui longeaient la route, seul repère pour le guider, et au son de la cloche qui, pas si loin, sonnait l'angelus. Il entra dans Ampudia – encore un lieu inconnu –, au dernier carillon. Pas mécontent de retrouver la civilisation, il trouva refuge sous un trottoir couvert. Il posa son sac sur le rebord d'une fenêtre pour soulager son dos, mais n'osa pas l'enlever de peur de ne pouvoir réajuster convenablement sac, sangles, et cape imperméable qui recouvrait l'ensemble. Le vent était devenu si violent ! Il avait également l'impression que la température avait baissé : les flocons gelaient instantanément sur ses gants et sur ses manches !
Il ne pourrait pas aller plus loin. Ses pieds, mouillés, commençaient à geler. Il fallait qu'il trouve un refuge pour la nuit : une chambre d'hôtel ou une grange, un abri où il pourrait sécher ses pieds et réchauffer son corps. Quelle imprudence ! Pourquoi n'avait-il pas remplacé ses chaussures, pourtant bien usées ? Il n'aurait pas dû hésiter : il y a quelques jours, le marché de Burgos lui tendait ses étals de godillots en tous genres et de chaussettes bien chaudes.
Il reprit sa marche avant de n'en être plus capable. La neige avait cessé de tomber. Il fit le tour de la place, très belle sous ce manteau cotonneux et la lumière chiche des réverbères, mais ne vit aucune enseigne. Les rues étaient désertes. Les gens s'étaient enfermés chez eux. Il frappa à plusieurs portes : « ¡Uno hotel, por favor! » Malheureusement, son espagnol était trop pauvre pour lui permettre d'argumenter, et les circonstances rendaient les gens méfiants. Ils répondaient « No » et refermaient immédiatement.
Il s'éloignait des maisons quand il entendit le moteur d'une voiture qui, soudain, tourna à l'angle d'une rue. Elle était là, face à lui, venait vers lui. Il commença à courir, mais il était trop loin. Et trop lent. Le temps qu'il traverse la place, elle avait tourné. Il n'était plus dans le faisceau des phares. Le conducteur n'avait pas vu ses bras levés, ses gestes désespérés. La Land Rover bâchée disparut dans le tourbillon de flocons qu'elle avait soulevés. Après une minute de découragement, il recommença à avancer, au milieu de la route, et suivit ses traces, les seules imprimées dans la neige. Pourquoi fit-il cela ? Il ne le sut jamais ! À ce moment-là, il n'avait plus la lucidité de penser raisonnablement.
Il marchait depuis dix minutes lorsqu'il se rendit compte qu'il voyait toujours très bien. Il se retourna d'un bloc. Il devinait, loin là-bas, près de la tour penchée du vieux château, le halo jaune du dernier réverbère d'Ampudia. Bien sûr, il était là le miracle : la lune, la pleine lune qu'il avait vue croissante les soirs passés. Même derrière la tourmente, elle éclairait la neige et lui traçait la voie. Un vrai miracle ! Il devait y croire, c'était sa seule chance. Après tout, si lui n'y croyait pas, qui le pourrait ?
Enhardi par cette certitude, il recommença à avancer, pas après pas, en tapant fort sur le sol pour tenter de réchauffer ses pieds. Il était seul dans la nuit : il se mit à chanter pour se donner de l'entrain et reprit un bon rythme. Il était devenu si soudainement exalté qu'il faillit perdre la trace de la voiture. Il revenait sur ses pas lorsque les bourrasques apportèrent de nouveaux flocons. L'accalmie avait été de courte durée mais lui avait permis de trouver le sentier sur lequel la Land Rover s'était engagée. Comment avait-elle pu grimper un chemin aussi pentu ? Au bout de cinq cents mètres à peine, lui n'en pouvait plus. Ses chaussures éculées glissant constamment sur la neige damée, il avait choisi de marcher dans la poudreuse mais en avait jusqu'aux cuisses et s'épuisait à lever haut les jambes, à grand renfort de cris d'encouragement. Il s'était interdit d'abandonner et continuait, vaille que vaille. Il avait perdu la notion du temps qui passe. Depuis quand avait-il quitté le village ? Une heure ? Deux heures ?
Il en était là de ses réflexions lorsqu'il fut stoppé dans son élan et se retrouva assis dans la neige, un peu groggy. Il avait bien suivi les traces ! Elles le conduisaient droit derrière la porte dans laquelle il venait de se cogner. Il leva la tête. Un hangar. Il dut se mettre à genoux avant de pouvoir hisser ensemble son corps et son sac sur ses jambes. C'est en se redressant qu'il vit la maison, noire et imposante. Et là, au pignon, derrière un huis minuscule, une lumière. Son cœur s'emballa. L'espoir le porta vers la grande congère qui, devinait-il, masquait les marches d'un escalier menant à la porte d'entrée, deux mètres plus haut que le sentier. Il avança prudemment, penché en avant, cherchant du pied les bons appuis. Ses épaules et son corps n'en pouvaient plus lorsqu'il arriva au terme de son ascension. En un dernier effort, il leva un bras, l'enroula autour de la lourde chaîne qui pendait près de la porte et tira fort, plusieurs fois. Il entendit la cloche tinter à l'intérieur et soupira. Cette demeure était son seul espoir. Il ne pourrait plus marcher. Il ne sentait plus ses pieds. Son corps et son esprit aussi s'engourdissaient.
Le volet d'un antique judas grillagé s'ouvrit. Il ne vit personne mais se savait observé. Il dut élever la voix pour que ses paroles dominent les hurlements du vent. Il cria une des cinq seules phrases qu'il connaissait en espagnol :
¡Por favor, estoy perdido! « Je suis perdu », une phrase plusieurs fois prononcée depuis qu'il avait franchi les Pyrénées, mais jamais avec autant de vigueur et d'envie de convaincre !
Le volet se referma immédiatement. Il entendit le bruit de la clenche et, moins de dix secondes plus tard, la porte s'ouvrait en grand. Il ferma les yeux, poussa un soupir de soulagement mais ne put avancer. Deux mains l'attrapèrent par le col raidi de son manteau et le tirèrent violemment vers l'intérieur. Tout aussi rapidement, la porte se referma derrière lui. Hébété, sans réaction, il crut rêver : il était entouré de chèvres et deux chiens de troupeau le reniflaient.
Il n'eut pas le temps de voir qui l'avait fait entrer. Deux mains vigoureuses se mirent à le frapper aux épaules. Lui, n'avait plus la force de réagir. Son sauveur cassait les coques de glace qui emprisonnaient sa cape de marche et recouvraient le haut de son corps. Ses yeux se posèrent sur la silhouette féminine qui lui faisait face. Elle fit glisser le sac, le posa près d'eux derrière une barrière, lui prit une main et le guida à travers les chèvres, vers le fond de la grange. Il dut s'appuyer sur elle pour pouvoir monter les marches : ses jambes ne le portaient plus. Ce fut une réelle épreuve ! À tout moment, il craignait de tomber dans l'escalier et d'entraîner la femme dans sa chute. Enfin hissés sur le palier, elle l'adossa au mur et ouvrit une porte. La chaleur de la pièce les enveloppa. Il ferma les yeux de bonheur, murmura « ¡Gracias... Oh gracias! » et glissa vers le sol. Elle le maintint assis pour le débarrasser de ses gants et de son manteau. Ses mains, terriblement blanches, commençaient à devenir douloureuses. Elle les enveloppa dans un tissu fin et doux avant de le déchausser, de sécher ses jambes et ses pieds et les recouvrir de serviettes éponge.
Plus tard, quand son corps eut repris suffisamment de chaleur, il put se relever et faire quelques pas. Elle l'installa dans un fauteuil près de la table, devant un grand bol de café au lait. Sur un tableau d'école suspendu près du buffet de cuisine, elle écrivit « Me llamo Manuela. Soy muda pero no sorda » et se tourna vers lui, quêtant une approbation, qui ne vint pas. Alors, elle lui tendit une grande ardoise et une craie. Ses doigts gourds parvinrent à tracer «¿muda?» et « ¿sorda? » puis « Me llamo Victor. Voy a Santiago ». Elle sortit de la cuisine et revint les bras chargés de livres qu'elle posa sur la table et étala devant lui quatre dictionnaires bilingues, italien, allemand, français, anglais. Son regard attendait une réponse. Il posa sa main emmitouflée sur le gros Larousse jaune. Elle le feuilleta, chercha et pointa le mot « mudo ». Il se pencha pour lire « muet, muette ». Il leva les yeux. Manuela avait posé son index sur ses lèvres. Elle recommença à feuilleter. Il suivit son doigt « sordo : sourd, sourde ». Il chercha son regard et dit tout haut : « ¿Sorda? no sorda... Vous êtes muette mais pas sourde ». Elle opina de la tête. « Quelle triste première leçon d'espagnol ! » avait-il alors murmuré.

L'horloge venait d'égrener huit heures. Le vent tentait de s'immiscer par les huisseries mal jointes. Derrière la cloison, les bêlements des chèvres affolées par la tempête. Manuela s'activait autour de la cuisinière à bois pour préparer un repas pour deux. Lui se remettait doucement de sa mésaventure et luttait contre la somnolence.
La sonnerie du téléphone les fit sursauter. Il observa et devina le fonctionnement du judicieux système de communication installé chez son hôtesse. Elle écoutait, actionnait soit le grelot, soit la clochette – aux timbres très différents –, accrochés au-dessus du téléphone, pour dire, devina-t-il, tantôt « Oui », tantôt « Non ». Il supposa que le premier carillon actionné – au ton plus grave –, ouvrait la conversation et pouvait signifier « Allô ! ». Elle s'en servit aussi pour clore l'entretien. Outre cette étonnante installation téléphonique, Manuela avait à sa disposition un téléscripteur et un télécopieur. Ce soir-là, elle envoya un télex à ses parents pour les informer qu'elle avait recueilli un Français égaré. Moins de trente secondes plus tard, le téléphone sonnait ! La conversation dura longtemps.
Bien qu'elle ait précisé que, bientôt, l'étranger entrerait au monastère, son père était arrivé à l'improviste le lendemain matin à sept heures. Il avait bravé la tempête, avait pris tous les risques, seul dans la nuit et dans la neige, pour venir s'assurer que sa fille était sauve et en sécurité. Il avait partagé leur petit-déjeuner, et parlé sans arrêt. Manuela, elle, s'exprimait en langue des signes. Elle lui accorda une heure, puis le mit gentiment dehors : il était temps d'aller traire les chèvres. Il la serra fort dans ses bras, sans cesser de prodiguer moult recommandations. Avant de franchir la porte de la cuisine, il lança un regard au jeune homme qui s'était approché et lui tendait une feuille de papier. Surpris, un instant rétif, il se décida à la prendre et à y jeter un coup d'œil. Il releva la tête en marmonnant « Victor... Finistère, la Bretaña... ». Il la plia en deux, la glissa dans la poche intérieure de son veston et, contre toute attente, le gratifia d'un sonore « ¡Victor... Gracias! » en lui tendant la main. Une poignée ferme et appuyée qui amena un sourire un tantinet moqueur sur les lèvres de Manuela.
Dehors, la tempête était terrible. Les jours suivants, le thermomètre marqua -18° et ils vécurent en totale autarcie.

Pendant deux semaines, il avait troqué ses pataugas contre des bottes fourrées, et son temps de pérégrination contre celui d'assistant éleveur de chèvres. Les premiers jours, il avait suivi Manuela partout. Il l'avait regardée faire. Elle lui avait appris à traire. Ils avaient beaucoup ri de sa maladresse, de sa réticence à tirer trop fort sur les pis.
Habitué à se lever pour laudes, il avait le même rythme de vie que son hôtesse, et il avait pris goût à ce labeur. La répartition des tâches s'était faite naturellement. Ils faisaient beaucoup de choses de conserve mais lui s'était chargé des travaux les plus rudes : rentrer le bois pour le fourneau, porter les bidons de lait et les caisses de fromages, apporter les bottes de foin et de paille, dégager les deux chemins, chaque matin enfouis sous les congères.
Après le déjeuner, Manuela s'installait dans la pièce voisine, toujours ouverte. Penchée sur son carreau, sous la lumière d'une lampe ancienne, elle créait de la dentelle. Ses doigts volaient au-dessus des fuseaux. Sa dextérité et la beauté de ses ouvrages attestaient d'une longue pratique.
Chaque frise était réalisée avec les laines de ses chèvres angoras. Manuela lui avait expliqué que, après le peignage de printemps, elle triait les poils de mue en fonction du coloris et de la finesse des fibres. Ensuite, elle livrait la récolte au moulin où la laine serait lavée, séchée, cardée, filée, et lui reviendrait sous forme d'écheveaux de nuances rosées, bleutées, crème et blanches ; de belles torsades vaporeuses, parfois agrémentées de soies de couleurs vives ou de lin. Tous ces fils qu'elle avait pensés et composés emplissaient les rayonnages de son atelier de dentellière. Des dizaines d'écheveaux dont elle connaissait très précisément l'utilisation qu'elle en ferait. Les grosses pelotes de laine moins luxueuse serviraient à tricoter des chandails et des cardigans pour la famille.
La jeune femme brodait pendant quatre heures, jusqu'à la traite du soir ; de longs après-midi de concentration, rythmés par le bruit de l'entrechoc des fuseaux et par la musique, en sourdine, de Mozart et de Vivaldi, ou des languissantes cantilènes de Donizetti. Parfois elle se redressait, fermait les yeux, croisait les mains sur sa gorge pour vibrer avec la musique, pour ressentir au fond d'elle-même un finale émouvant.
Il n'avait pas osé rompre l'ambiance feutrée et apaisante. Il battrait et aiguiserait les serpes et les faux plus tard. Il s'était contenté de réparer ou d'entretenir des objets abîmés ou défectueux, qu'il avait repérés au gré des va-et-vient dans les granges : consolider un harnais, démonter une serrure grippée, astiquer un heurtoir d'airain, changer les mèches des lampes-tempête, nettoyer les nichoirs à mésanges.
À l'heure de la pause, Manuela changeait de registre. Sur le tourne-disques craquaient les 33 tours de Paco Ibañez, Quilapyún ou Violeta Parra. Un seul disque, le temps du goûter, puis elle retournait à son travail. Lui, poursuivait la traduction des textes qu'elle avait écrits à son intention. Le premier après-midi qu'ils avaient passé ensemble, elle lui avait montré les différentes techniques qu'elle pratiquait et, dans un grand cahier, elle avait consigné les explications. « Je brode tous les jours. C'est mon second travail. J'alterne la dentelle aux fuseaux et les travaux d'aiguille, suivant l'inspiration du moment ou d'éventuelles commandes. Des femmes riches viennent parfois et souhaitent que je leur fasse une pièce particulière pour personnaliser un corsage ou un boléro. Une autre fois, ce peut être une guimpe pour embellir un tablier d'apparat ou un plastron destiné à couvrir un décolleté. Toujours des ornements uniques.
Jeanne 1ère, reine de Castille, et ses dames sont à l'origine de la tradition dans la province. Elles ont élaboré, à Tordesillas au XVIᵉ siècle, des dentelles et des broderies à l'aiguille, avec des fils d'or et d'argent et des soies polychromes. Des ouvrages et des frises ont traversé les siècles. Certains sont somptueux, faits d'une couleur unique en une multitude de dégradés. Plus tard, pour adapter les motifs aux fuseaux, les fils de métal précieux ont été remplacés par la soie et le lin ».
Le grand cahier était devenu le compagnon indispensable aux échanges. Manuela avait noirci des dizaines de pages gauches. Lui, traduisait en face, sur la page de droite, et en apprenait un peu plus chaque jour : « Les soirs d'hiver, dans les livres et dans les dictionnaires, j'apprends les langues étrangères », « Grand-père m'a cédé sa ferme pour que j'aie un métier et sois indépendante. J'élève deux races de chèvres : vingt et une laitières pour le fromage, sept angoras pour la laine. J'ai aussi vingt ruches et les amandiers. Des amandiers, ici, sont une anomalie encore inexpliquée ». Parfois, lorsqu'il ne comprenait pas un mot « ¿túmulo? », elle dessinait un cairn, le légendait « túmulo monticulo », et précisait : « Pour renouveler les vieux amandiers, nous avons fait des essais de plantations hors des murets qui entourent notre terrain. Tous ont échoué. Papa pense que la parcelle de deux hectares pourrait être le sommet d'un immense tumulus, recouvert de terre apportée d'ailleurs. Une terre complètement différente de celle, aride et caillouteuse, qui la cerne et où poussent les herbes aromatiques. Un jeune homme est venu une fois. Un étudiant. Il est resté neuf jours autour du site. Il a fait des prélèvements de terre et de pierres. Il est passé partout avec un détecteur de métaux. J'ai eu peur... j'ai encore peur parfois, parce que s'il découvre un site archéologique majeur, peut-être aura-t-il l'idée d'entamer une procédure d'expulsion ».

Un jour, au réveil, la maison était devenue étrangement silencieuse. Le vent était tombé. Manuela était ravie et tout sourire. Sur le tableau, elle avait effacé le flocon, dessiné un grand soleil jaune et écrit la température extérieure 1°. Cet espoir de dégel le rendait moins heureux. Il n'avait plus envie de partir. Un instant, il se prit à espérer une nouvelle tempête. Il se leva et sortit. Il ne devait pas y penser ! Il devait prendre chaque jour comme il vient. Et puis, il savait qu'il avait quelques jours de sursis : Manuela avait programmé d'isoler les chèvres à tarir, deux mois avant les mise-bas. Elle connaissait tous ses animaux. Chaque soir, elle les lui désignait, il les attrapait pour les ramener dans la chèvrerie.
Le 20 décembre, il ne restait plus beaucoup de chèvres à traire, moins de fromages à faire. Le thermomètre affichait 9°, la neige n'était plus qu'un souvenir. Après le déjeuner, Manuela avait écrit sur le tableau un texte qu'il mit longtemps à traduire. « Antonio, le voisin, viendra surveiller les chèvres. Noël, c'est toujours avec la famille. J'ai écrit à Maman et à Papa. Nous vous invitons à la messe de la Nativité à la cathédrale Saint-Jacques-de-Compostelle. Qu'en pensez-vous ? » Très ému, il s'était appliqué à répondre dans un espagnol balbutiant « Merci Manuela. Vous me faites un très beau cadeau ! »

La cathédrale Saint-Jacques était bondée. Les fidèles étaient serrés les uns contre les autres. Manuela n'avait jamais été aussi proche de lui. Sur sa longue chevelure bouclée, elle avait posé une mantille noire, une demi-lune brodée, ton sur ton, de fleurs d'amandier. De minuscules fils de soie ornaient de rose pâle les cœurs, d'écru les filets de l'étamine, de jaune soleil les anthères.
Plus que les vingt-trois jours passés, il était troublé. Il ne pouvait détacher son regard de la jeune femme, agenouillée sur le prie-Dieu près de lui, et repensait à leur vie des trois dernières semaines. Le handicap de Manuela, ses silences, ses sourires et ses yeux pétillants, ses taquineries, son activité permanente, lui donnaient une beauté intérieure exceptionnelle. En ce moment de communion intense, il sut qu'il n'entrerait pas au monastère. Sa vie, maintenant, était ailleurs. À cet instant précis, Manuela s'était relevée, avait tourné la tête, cherché son regard et glissé sa main dans la sienne.
Deux heures après l'office, ils étaient arrivés chez les parents de Manuela où devait avoir lieu le réveillon. Tous avaient apprécié la chaleur de la maison qui, le temps de recueillement passé, bourdonnait comme une ruche, résonnait des cavalcades des trois petits frères et des éclats de rire de toute la famille. Clarita, la sœur de Manuela, d'un an son aînée, parlait un français correct et traduisait. Dans la bousculade de l'installation autour de la table, Clarita avait dit « Manuela a dit que vous allez entrer au monastère ». Un peu déstabilisé, il avait répondu simplement : « C'était mon projet ». Il s'était abstenu de regarder Manuela mais, sous la table, sa main avait effleuré la sienne. Il n'avait pas osé lui rendre ce signe. Ce n'était pas le lieu : toute la famille l'observait, à la dérobée mais avec insistance.

Au printemps, il était toujours à Ampudia. Chaque jour, il découvrait de nouvelles activités de la vie de Manuela et s'initiait : surveiller les chevrotages, réparer les enclos malmenés par les intempéries, couper les arbres et les branches cassés par le poids de la neige et les rapporter, préparer les denrées pour les marchés de la semaine à Palencia et à Valladolid : les bouquets d'herbes sauvages, les sacs d'amandes, les fromages, frais, sec et demi-sec, les pots de miel et la gelée royale. Fin mai, ils chargeraient dans la Land Rover tous les ouvrages de l'hiver que Manuela vendrait au marché annuel de la dentelle à Tordesillas. Mi-juin commencerait la récolte des amandes fraîches.

Les pierres roulaient sous les chaussures du marcheur. Le pas s'était fait plus lent, le dos plus voûté, mais, dans moins d'un mois, il aurait atteint Saint-Jacques-de-Compostelle, le but de son voyage. Il pouvait s'éloigner. Manuela reposait. L'amandier en fleurs veillait sur sa tombe. Depuis longtemps, leurs enfants et petits-enfants soignaient le troupeau, faisaient le fromage et la dentelle, allaient aux marchés.
En traversant le village, il fredonnait « Gracias a la vida. Gracias a la luz ». Arrivé au pied de la tour penchée d'Ampudia, il se retourna. Là-haut, sur la colline, l'amandier, seule tache colorée dans le paysage hivernal.
Dans la cuisine baignée de soleil, Manolo tenait dans sa main gauche le téléphone mobile offert la veille, dans la droite le petit billet griffonné par son père : « Pas de nouvelles ? Bonnes nouvelles ! Liberté, mes enfants ¡Libertad! »

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RAC · il y a
Compliments pour cette histoire très agréable agrémentée de jolies références (Donizetti par exemple !). A bientôt chez vous ou chez moi...
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Yoann Bruyères · il y a
Très beau texte, le style est impeccable, d'une grande fluidité. On vit la scène et le chemin parcouru, bravo.
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Sylvie Talant · il y a
Beau. Il y avait d'autres textes aussi...dommage qu'ils aient disparu
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Reveuse · il y a
superbe
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Annick R · il y a
Bravo ! J'ai bien aimé ce cheminement...
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J.H. Keurk · il y a
Un sacrément beau récit.
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Pascale Sadok · il y a
Un récit magnifique et très bien écrit ♡
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Jean-Michel FAURE · il y a
Avec retard je viens de prendre connaissance de votre nouvelle... Elle est superbe.
Lauréat vous êtes et c'est bien normal
Bravo

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Alain Chenoz · il y a
Jolie parabole de la vie, long chemin de Compostelle, avec des étapes de longueurs différentes, des reliefs variés et des rencontres qui vous nourrissent parfois.

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