L'ogre de banc public

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« Ah ! vous dirai-je, maman
Ce qui cause mon tourment ?
Papa veut que je raisonne
Comme une grande personne
Moi je dis que les bonbons
Valent mieux que la raison. »


C'était l'été hors du square Montholon, mais sous les platanes centenaires, l'automne s'installait déjà. À trente mètres du sol, leur canopée drue plaçait une main gigantesque entre le ciel d'un bleu violent et le bac à sable sale où Pierre jouait enfant.
Pierre avait grandi au 4 de la rue Rochambeau, dernier étage, balcon filant couvert de toile rayée orange et blanche. De la fenêtre de sa chambre, il voyait très bien l'espace de jeu, son toboggan et la tonnelle où sa mère lui achetait, pour calmer ses pleurs, des roudoudous cerises. La nuit, il veillait. Le front contre la vitre claire, rayée de la lumière fade d'un unique lampadaire. Il voulait le voir. Ou plutôt ne pas le voir, avant de s'endormir poings serrés.
L'homme assis sur le banc.
Parfois, il hurlait au cœur de l'obscurité. Le même cauchemar, pendant cinq ans, au quart de lune. Sa mère ne venait que pour ponctuer ses cris d'un doigt mouillé d'alcool et de sueur, plaqué sur ses lèvres.
— Chuuuut ! Tu vas gêner maman, tu ne voudrais pas me contrarier mon petit chéri ?
— Viens ! Laisse ton gosse, Daisy. Allez reviens, tu casses l'ambiance !
En fond sonore de ces soirées-là, les rires étouffés, le parquet grinçant, la musique trop forte, « si maman si, maman si tu voyais ma vie... »
Elle était belle et gracieuse, sa mère, coiffée en toute saison d'un chignon strict, paré d'un bibi fou désuet. Pierre suivait le trot de ses petits talons ferrés, sans jamais qu'elle ne lui tienne la main au retour de l'école. Son horizon d'alors se résumait à ce trait noir dessiné à l'encre sur ses mollets serrés. Les gens la suivaient du regard. Les hommes se perdaient dans un silence plein de possibles. Les femmes caquetaient et pressaient leurs maris, pour qu'ils n'imaginent pas la ligne de fuite qu'offrait son sillage chaloupé.
Pierre vivait seul avec elle, d'autres hommes qui n'étaient pas son père lui offraient des cadeaux, le dimanche, quand ils revenaient échevelés, de longues promenades, le regard flou, d'elle la lèvre blessée. Il n'aimait pas le dimanche, car il restait seul avec la vieille-qui-vivait-sous-les-combles. Sa peau sentait le pauvre. Une odeur de rance mêlée d'eau de javel. Et puis, la vieille le laissait seul dans le square, pour s'en débarrasser, pendant qu'elle s'enfilait des petits blancs limés avec la pièce de sa garde. Quand elle s'était grisée plus que de raison, mais moins qu'elle en eut envie, elle se posait. Assise devant la porte du hall, sur le trottoir, la main tendue, elle dodelinait de la tête les rides au soleil. Elle marmonnait... Come prima... Più di prima... T'amerò... Per la vita... La mia vita... Ti darò. Lui ne quittait pas le bac à sable, armé d'une petite pelle jaune et d'un seau flanqué d'une étoile de mer joyeuse dont le dessin avait passé. Il ne restait de la jolie image qu'un œil borgne et un sourire de crocodile.
Ce souvenir lui pétrissait le cœur. Encore aujourd'hui, il détestait les squares, lieux de ses terreurs infantiles. Il n'y mettait jamais les pieds.
— Vous auriez du feu ?
— Oui, bien sûr, tenez.
Pierre tendit machinalement le briquet gravé à ses initiales que lui avait offert le dernier homme à avoir vu sa mère vivante. Pierre avait quinze ans, et fumait des Gauloises brunes. Le cadeau l'avait touché, c'était rare qu'un des réguliers maternels se donne encore la peine de lui prêter attention.
— Tu ne devrais pas fumer, Pierre. Ça jaunit les dents, et donne mauvaise haleine. Les filles n'aiment pas les hommes qui sentent mauvais, même si elles ne leur disent jamais.
Les mots de sa mère ne l'avaient pas convaincu d'arrêter. Encore aujourd'hui, en avalant la rue de Chabrol qui descendait de la gare de l'Est, puis la rue Lafayette qui le conduisait jusqu'à chez lui, il pouvait en fumer six ou sept. L'une après l'autre, sans se donner la peine de respirer entre chaque tige qu'il cramait jusqu'à se brûler les doigts.
Il était revenu dans le quartier par hasard voilà cinq ans. La naissance de sa première fille l'avait pris au dépourvu, il fallait acheter plus grand, plus central, plus en accord avec sa nouvelle position. Père et directeur régional. Quand votre ville est la plus obscènement riche de France, pour un courtier en assurances obsèques, ce n'est plus une aubaine, c'est une orgie. Sa femme avait insisté pour un Haussmannien, un deuxième étage, comme si ce genre de détail avait encore de l'importance de nos jours. La hauteur sous plafond, les corniches garnies de fruits surannés aux angles des murs, les rosaces ornementées de palmes ou d'acanthes, tout l'apparat de la réussite d'un autre siècle. Et ce blanc déprimant, uniforme, omniprésent. Un linceul de craie. Mais, peut-être cela en avait-il finalement, de l'importance, puisque son beau-père avait avancé les fonds, et choisi l'appartement.
— Ce sera plus simple pour vous, et nous ne serons pas loin. Tu ne pouvais décemment pas faire grandir ta fille au-delà du périph ! Allez, on se voit lundi au bureau, tu vas casser leur tirelire à tous ces vieux friqués. Ma femme compte sur vous dimanche, tu sais comment elle est.
Il avait dit ça comme on cloue un cercueil, sans se soucier de celui qu'on enferme.
Aujourd'hui, il avait trois femmes à la maison, dont la plus puérile était certainement la mère de ses deux filles. L'appartement était déjà trop petit, la rue trop bruyante, le quartier plein de bobos. Il se prenait lui-même à grimer son quotidien d'insatisfactions, à faire de son ennui des désirs.
Il s'arrêta, comme chaque jour, pour regarder le square. Le 9e arrondissement était le moins vert de Paris. Peu d'espace pour que les filles s'égayent, courent ou crient un peu, hors du long couloir qui menait de la cuisine au salon, transformé en piste de danse par ses petites furies. Un peu d'air leur ferait du bien avant qu'elles ne sombrent dans la monotonie stéréotypée que sa femme leur préparait. Enfermées à vie dans une féminité dépassée, modèle caduc bouleversé par l'explosion des genres, de la parole, des corps. Il rêvait pour elles d'une vie hors cadre, libre des mots du passé, du récit familial, asséné encore et encore, moulé d'hypocrisie et de renoncements. Mais il ne savait pas comment faire. Il se sentait dépassé, impuissant. Castré par ce besoin d'argent, censé apporter sécurité et confort, mais qui ne lui avait donné que trente kilos de trop et un amour déjà mort.
Pierre se rallumait une huitième Gitane quand il le vit.
Assis sur un banc dans le square Montholon, face au bac à sable, l'homme avait vieilli. Mais c'était bien lui. L'œil torve, le menton fuyant, la fossette criarde. S'il s'était dégarni, son front portait toujours la trace en étoile d'un coup d'escarpin qui aurait dû le tuer. Aucun doute.
Pierre hésita. Son briquet lui échappa des mains et vint tinter contre la grille, avant de sauter et se perdre dans la haie qui ceignait le square. Il tenta de l'atteindre, mais vacilla. Une main froide contre sa nuque l'avait mis à genoux. Pierre toussa comme un bœuf, le goût du sang dans la bouche. Il s'était mordu la langue et sa salive brune et rouge tacha sa main.
— Putain ! Putain, ce n'est pas possible !
Il l'aurait reconnu entre cent, entre mille. Même trente ans après. Cet enfoiré n'était pas mort. Il le savait. La charogne, ça ne meurt pas, ça se tanne, ça sèche sur pied. On ne sait même pas si ça crève comme tout le monde, dans la solitude et la douleur. Non, la charogne, ça survit à tout, nourrie du mal qu'elle a donné aux autres, puis ça disparait. Comme sa mère avait disparu. Un dimanche. À l'angle de la rue Mayran, à moins de cent mètres de la maison.
Mais l'enfoiré était là. Assis sur un banc, sous la statue de Sainte-Catherine. Le comique de la situation lui arracha un sourire féroce. Sa mère aimait comparer la martyre et la sinistre pantomime festive des catherinettes.
— Cela fait bien longtemps qu'il s'écoule autre chose que du lait des filles de vingt-cinq ans. Enfin, celles qui n'ont pas cédé au chantage du mariage.
Son rire était cristallin, ses dents blanches, ses yeux lilas. Voilà, c'était tout. Son visage était flou, ses étreintes trop fugaces pour en garder une trace dans sa mémoire. Par contre, il se souvenait très bien de l'homme du briquet. Celui qui avait abandonné sa mère à la nuit noire, le corps piqué de rêves chimiques, près de Saint-Lazare.
Il mit en branle les cent-dix kilos de sa carcasse mal vieillie et courut jusqu'à l'entrée du square. Faut pas penser que ça l'aurait essoufflé. La haine est le véritable moteur du monde, pas l'amour. Pierre regretta un instant d'avoir arrêté ses cours de boxe. La violence qui parcourait son corps lui faisait mal. Comme un torrent de printemps, soudain et impérieux. Une cascade chutant des glaces de sa mémoire et qui auraient même arraché à sa contemplation béate des affres parisiennes, la tour de monsieur Eiffel. Tel un monstre de fer enfin mis en mouvement, Pierre contourna le Square pour s'engouffrer rue Simard.
Il s'arrêta face à l'entrée de son enfance, le corps battant, le cœur en sucre filé, un goût de rouille aux lèvres.
Il entra à pas mesurés, soucieux de ne pas effaroucher pigeons et poussettes. Il lui faudrait être prudent. Ne pas attirer l'attention. Les gardes d'enfants étaient une espèce à part, susceptible de vous arracher un œil à la moindre irrégularité comportementale. Elles étaient comme des suricates, guettant le cobra, le cou dressé, le regard infaillible, piaillant en petits groupes hiérarchisés, comme une junte militaire dévouée à la surveillance de leurs futurs tortionnaires. La campagnarde bretonne ou berrichonne avait laissé place à des filles plus hautes en couleur, Camerounaises ou aux Indiennes, plus dociles aussi certainement, et moins regardantes sur leurs droits. Les bourgeois le faisaient gerber, même si chaque matin, dans la glace, un haut-le-cœur lui venait tant sa face bouffie de réussite crachait sur son ascendance populaire.
L'ombre le saisit. Il se souvenait de cet air froid qui l'enveloppait enfant. L'humidité malsaine d'un bout de nature contraint à un enclot trop petit. Les troncs se cabraient, les branches ruaient, tout dans cette domestication n'était que mensonges. L'envie de griffer façades et fenêtres, devantures et passants se retrouvait partout. Dans la moindre feuille, le plus petit bourgeon. Le roucoulement guerrier des rats volants, émissaires transpercés de tumeurs honteuses qui les faisaient claudiquer comme des mendiants infirmes. Et puis, il la retrouva. Cette impression gênante d'être observé de tous. Cette nudité d'âme naïve, face au regard du monde.
Le bac à sable était toujours là, le toboggan avait été remplacé par une pyramide de cordes, le gravier transformé en bitume mou, rouge. Certainement pour dissimuler la trace des genoux fatalement écorchés, des nez pisseux, des mains collées de sucre. L'aire de jeu lui apparaissait pour ce qu'elle était, une arène de combat où se jouait et se déjouait une éternelle chorégraphie, celle d'embryons d'adultes et de parents suspendue à l'éclosion des plus terribles créatures. Joies inexplicables. Combats dantesques. Rites d'oppressions. L'enfance demeurait pour lui l'âge des tyrans, de l'explosion des sentiments désordonnés, balancés en vrac entre colères et chantages affectifs.
Sur le sable, seul un râteau jaune trônait, tel Excalibur, enchâssé dans son monticule dérisoire. L'odeur de terre et de gazon fraichement coupé envahit Pierre. Une peur irrationnelle le saisit, et il se retourna d'un bloc vers le banc où l'attendait l'homme veule, le lâche, l'instrument de chair responsable de la mort de sa mère.
— Où est-il ? Ce n'est pas possible !
Pierre, désemparé face au banc nu rassembla ses esprits. Le vieux était là, un instant auparavant. Impossible qu'il se soit volatilisé. D'un pas lourd, il arpenta le square, dont l'immensité dans ses souvenirs se réduisait à deux chemins encadrant un massif de camélias. Deux sorties, l'une rue Mayrand, l'autre rue Simard. Il avala le pavement clair avec colère, rageant intérieurement d'avoir laissé passer sa chance. Arrivé à la sortie opposée, il détailla la rue, vide à cette heure.
— Tu ne vas pas t'en tirer comme ça ! Tu vas payer !
Pierre reprit le chemin en sens inverse, fouilla chaque recoin, chaque buisson où même un chien n'aurait pas pu se cacher. S'il ne s'était raisonné, il aurait renversé les poubelles pour en extraire l'absolue certitude de n'avoir rien omis. Ne rien laisser passer. Tout tenter.
La tête lui tournait, ce n'était pas possible. Il n'avait pas rêvé, il était là. Il en était sûr. À moins. À moins que ses obsessions du passé ne reviennent le hanter. Ces visions enfouies derrière les ans et le voile obscur des certitudes.
Le corps mouillé d'une sueur étrange, il s'abattit sur le banc, face au bac à sable. Épongea son front de sa manche et toussa longuement.
— Il était là, j'en suis sûr.
— Qui donc ?
La voix de crécelle grinça comme une chaîne de balançoire. Un murmure soufflé au lobe de son oreille. Un baiser glacé.
Le temps s'arrêta, et le jour devint nuit. Pierre cligna des yeux deux fois, les larmes troublèrent sa vue. Immobile, il tourna très lentement la tête vers sa gauche. Le banc, plus grand qu'il ne devrait s'étirait, avec pour tout occupant un vieux journal, posé, ouvert à la page des sports, sur le succès du FC Nantes en championnat de France.
Ça recommençait. Comme avant. Avant qu'il n'oublie.
Pierre voulut se lever, mais son corps pesait une tonne. Les épaules lourdes des années passées à fuir. À ne pas se retourner. Ne pas savoir. Il releva la tête, fouilla dans ses poches à la recherche de son paquet de clopes. Mis une sèche entre ses lèvres mâchonnées et saisit son briquet. Ses doigts se refermèrent dans sa poche sur une coque en plastique remplie de sucre cerise.
Quarante ans. Le souvenir lui sauta à la gorge. Intacts, les crocs acérés.
Une nuit, enfant, une nuit où il guettait à la fenêtre le retour de l'homme sur le banc, de l'homme terrible, il prit son courage et sa pelle de plage jaune. Il avait tout préparé. Ses chaussures d'été sans lacets, son ciré rouge, un caillou à l'arrête tranchante. Un soir, il y a quarante ans, il avait affronté sa peur.
Sortir de l'appartement avait été facile. Le petit groupe dans le salon entourait sa mère d'attentions, de flatteries vaines, de sourires grivois. Un vinyle crachait sa mélopée toxique... He went into the room where his sister lived... And then he paid a visit to his brother... And then he walked on down the hall... And he came to a door... And he looked inside... Father?...
La fumée irisée par le halo discret des lampes couvertes de foulards de soie sauvage découpait les visages. Kaléidoscope d'œil et de bouches, de mains aux ongles peints, d'un sein.
L'escalier qui menait au hall d'entrée avait été ciré. Pierre avait glissé de marche en marche, comme un fantôme. Pas de porte magnétique, pas de digicode, la vie d'alors n'était pas sur ses gardes. Il savait où trouver le tabouret de la vieille-du-dernier-étage, dans le réduit sous l'escalier. Pierre était déjà fort pour son âge et la lourde porte d'entrée ne lui résista qu'un moment. Il cala le tabouret pour qu'elle ne se referme pas. Il avait tout prévu.
Le square était paisible la nuit venue. Pépiement d'enfants et roucoulades s'étaient tues. La rue était déserte. Le petit café du coin avait fermé tôt, l'ivresse populaire ne sied pas aux nuits de semaine, tout au plus elle fait passer le pain rudement gagné.
Pierre était seul, avec sa pelle.
Il se dirigea vers le banc et s'assit. Il était bien décidé à attendre le temps qu'il faudrait pour chasser de ses nuits la créature qui les hantait. Il resta un long moment, sans que rien ne bouge. L'air était clément, l'été charmant, l'obscurité percée de feux lointains aux fenêtres des noctambules. Pierre balançait ses pieds sans frôler le gravier, son arme dérisoire serrée dans sa main gauche, son ciré couinait à chaque mouvement. Son cœur se gonflait de la certitude qu'il avait raison. Que tout cela était dans sa tête ! Que l'homme sur le banc n'existât pas, que ce n'était que le fruit de ses cauchemars d'enfant.
Soudain, il fut là.
La présence monstrueuse écrasa le banc. La nuit pliée, suspendue. Comme si le monde entier s'était concentré en un seul point. Dense, lourd de menaces interdites. Le silence s'était épaissi, assourdissant.
Il était là. L'homme du banc public. Assis à côté de l'enfant qu'il fut. Il ne faisait rien. Il ne bougeait pas. Sa respiration profonde et sifflante n'était pas normale, comme le souffle rauque d'un animal gigantesque.
Pierre, son petit cœur battait. Interdit. Immobile. La présence à ses côtés grandissait. Enflait de méchanceté. L'homme grossissait encore, il en était sûr, sans même lui jeter un regard. Pierre ne pouvait pas. Il regardait droit devant lui, fixait le bac à sable comme s'il voulait en compter chaque grain. Une infinité de petites particules sombres dont l'innombrable faisait un tout, et ce tout, une réalité.
Que pouvait-il faire ? Le confronter, se retourner d'un coup, pelle dressée et le frapper, frapper jusqu'à ce qu'il disparaisse ? Se lever et courir, retrouver la sécurité de sa chambre, son lit, la fenêtre d'où il attendrait l'homme sur le banc, encore et encore, toutes les nuits à venir ?
L'instant s'éternisait. Pierre avait mal au ventre. Ses dents claquaient. Il sentit l'urine chaude couler contre sa jambe. Il l'entendit rire. Un rire grave et métallique. Le bruit d'une brosse aux brins d'acier contre des dents de plomb.
Tout n'était plus que menaces. Horreurs des possibles. Des images trop rapides irriguaient son petit crâne fragile de terreur pure. Têtes arrachées. Membres éparpillés. Foie dévoré. Le corps fouillé de doigts aux griffes sales. L'odeur de sueur et de fumée âcre répandue sur sa peau. Suaire acide de muscles noueux. Gras fripé contre peau saine.
Pierre s'était retourné d'un bloc pour lui faire face.
L'homme était large comme un arbre, vêtu d'un costume sombre, le visage blanc mangé d'un sourire fou. Ses dents brillaient, ses yeux pleuraient, son front suintait. Une mèche collée dessinait sur sa tempe un crochet émoussé. Trois rides profondes barraient sa joue trop lisse. Ses lèvres fines tâchées de brun laissaient échapper des mots sans bruit.
Le silence les enveloppait. Il les tenait d'une même main monstrueuse, écrasait leur poitrine comme une bête assise sur eux dans leur sommeil.
L'homme tenait dans sa main un roudoudou sucré, dont un sang noir s'écoulait, goutte à goutte, sur le banc. L'espace qui les séparait collait de cette humeur au goût cerise.
Le square allait exploser. Il le savait. Il le sentait. Ils étaient l'épicentre d'un cataclysme. L'œil d'une tempête. Le point zéro d'un drame à échelle planétaire. Le temps ne s'écoulait plus. L'aiguille d'une horloge géante bloquée à un clic de son apocalypse.
Immobiles, l'enfant et sa peur, l'homme et ses erreurs.
Pierre se réveillait toujours avant que n'advienne la catastrophe. Son lit mouillé, les draps enroulés autour de son corps brûlant, le visage de sa mère au-dessus du sien. Ce visage dont il ne se souvenait plus.

Pierre reprit sa respiration. Il avait les mains qui tremblaient. Tout son corps vibrait. Le souffle déchiré, le visage exsangue. Il serrait dans son poing le petit coquillage de plastique blanc, que sa paume avait léché. Il sourit, dément, encore perdu dans ses souvenirs. Il ne retrouverait jamais l'homme au briquet, il le savait. Il l'avait toujours su. Il était mort en prison, condamné à vie pour le meurtre de sa mère.
Le soleil s'était levé, le bruit de la circulation le rassura. Il s'ébroua comme un animal blessé, en prenant soin de ne pas se faire plus mal. Assis à côté de lui, un enfant le dévorait des yeux. Verts, intenses. À ses oreilles, les écouteurs crachaient « On m'a dit : "Qu'est-ce tu veux faire quand tu seras grand ?", sans hésiter, je me suis retourné, j'ai dit : Ben j'veux tout niquer... »
— Votre briquet Monsieur, vous l'avez laissé tomber.
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A. C.H. · il y a
Hé ben ! Une claque. Vous êtes pour moi un grand écrivain! Le style est haut et imposant, les images sont uniques...le linceul de craie...

Bravo pour cette excellente production littéraire, dont la profondeur est renforcée par une histoire qu'on poursuit sans jamais vraiment la saisir, à l'image de Pierre courant après son vieil homme. Un cauchemar d'enfant qui tourne en boucle temporelle dont on ne sait pas si on sort à la fin.

Et puis la référence à B2O....cela achève de me séduire :-)
Qui sait, peut-être que ce petit garçon de la fin un jour finira par "tout niquer", et enfin réaliser le "rêve" de Pierre....!

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Hans Helskald · il y a
J'aime ce genre d'histoire qui nous rappel que certains humains n'ont pas grand-chose à envier aux croque-mitaines de notre imaginaire.
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire prenante qui se lit sans ennui.
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Fred Panassac · il y a
Un récit onirique étrange et très sombre qui possède un style très particulier, un fantôme du passé revient hanter un homme à moitié fou. L’intrigue parfois floue laisse place à l’imagination du lecteur.
J’aime et je pose un 💖 sur votre page, je m’abonne aussi.

Image de Carl Pax
Carl Pax · il y a
Une belle écriture, un texte qui tire vers le fantastique et empreint d'une certaine tension. De belles images aussi, le personnage narrateur est bien campé.

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