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FINALISTE
Sélection Public

« Mange l'assommé ! » hurlait l'Ogre en m'obligeant à finir mon assiette, un infâme ragoût, toujours le même. J'étais en pension tout l'été chez l'Ogre et impossible de m'échapper, on m'avait déposé chez lui pour les vacances. « Mange donc, répétait-il, ça tient au corps ! » Rien de plus important pour un ogre que la nourriture ! Il se levait de bonne heure tous les matins pour dévorer une belle viande rouge et saignante, un bifteck qu'il faisait cuire lui même alors que sa femme dormait profondément. Il accompagnait son premier repas matinal d'un litre de vin blanc qu'il buvait joyeusement. Ensuite il parlait ou chantait tout seul avant de crier : « Lève-toi l'assommé ! »
Je regardais le lavoir dans cette pièce sombre et faiblement éclairée par un soupirail. Le lavoir servait non seulement à battre et laver le linge (la femme de l'ogre était lingère) mais dans la profondeur de ce bac en ciment, l'ogre prenait son bain chaque semaine. On utilisait le lavoir pour tout faire : lessive, toilette, vaisselle ; on y tuait même à l'occasion volailles et gibiers.

« Alors tu rêves l'assommé ? » J'étais absorbé par une lumière d'ambre qui tombait du soupirail en éclairant la pièce au dessus du lavoir comme dans une peinture hollandaise. « Bois donc un coup, ça passera mieux ! »
L'Ogre me servait un grand verre de vin rouge et me regardait finir mon plat en riant très fort avant de déclarer dans un éclat de voix : «  Mange ! On ne sait pas ce qui te mangera ! »

Tout le monde connaissait l'Ogre dans le village, il n'était pas méchant et je peux même dire qu'il n'avait jamais mangé personne. Il avait eu deux filles d’un premier lit avec une épouse un peu simple d’esprit qui avait fini ses jours dans un hospice pour grabataires. Il s'était depuis mis en ménage avec une brave femme, peu bavarde, travailleuse et lingère de son état. C'est pour elle qu'il avait fait installer un lavoir dans la salle à manger. C'était une femme forte comme un bœuf qui donnait la main aux champs à pousser la charrue, à gratter la terre, à biner, à faucher, à tailler, à faire mille besognes en toutes saisons. Tous les jours elle battait et lavait le linge avant de l'écarter* sur des lignes en plein air au soleil où dans la grange pleine de courants d'air. Cette pauvre femme, cette force de la nature n'a jamais pu avoir d'enfants et s'est trouvée bien aise de rencontrer l'Ogre à l'époque ou elle faisait des ménages chez le monde. Elle était sans famille et supportait depuis l'enfance les épreuves de la vie avec cette résignation, ce fatalisme face au destin que l'on observe souvent chez les petites gens des campagnes.

L'Ogre ne voyait pas souvent ses deux filles, celles-ci étaient à la ville chez leur tante et poursuivaient je crois des études de médecine ; elles recevaient de leur père une pension car l'Ogre avait de l'argent et ne dépensait guère. Il était fier de la réussite de ses filles qui n'avaient hélas pour lui que mépris et indifférence. Elles avaient honte de venir chez leur père dans cette maison sans commodités et ne supportaient pas les manières de cette lingère un peu rustre. L'Ogre rendait visite à ses filles deux fois l’an. Il leur apportait des produits de la ferme, des fromages, des œufs, parfois un poulet, un ou deux saucissons et veillait à ce qu’elles ne manquent de rien.

*******

L'Ogre était économe comme le sont les paysans par ici, il était ouvrier-paysan comme bien des villageois. Il cultivait la vigne, l'orge, le maïs, le blé et la pomme de terre. Quand il ne travaillait pas la terre, il partait à l'usine de caoutchouc faire ses huit heures et prenait le car en bas de l'église. L'ouvrier-paysan a disparu, il n'y a plus ni paysans, ni ouvriers. C'était le temps où on pouvait dire « Quel est l'ouvrier qui n'a pas deux ou trois millions de côté ? » La paysannerie n'est plus, il ne reste que quelques gros exploitants agricoles et pour la classe ouvrière, elle est depuis longtemps au paradis !

********

Descendre à la cave c'était comme descendre dans les entrailles de la terre. L'ogre m'entraînait avec lui après avoir ouvert une porte en bois toujours fermée à double-tours. Lui seul avait la clé de ce qu'il appelait son bureau. Prudemment je descendais les marches de basalte alors que l'Ogre était déjà au fond et me criait : « L'assommé, viens boire un canon ! »

Cette cave avait l'odeur d'un cachot aux murs de salpêtre, de terre battue, de bois moisi. L'Ogre entreposait ici la plus mauvaise cuvée de la région, un vin aigre, acide, d'un rouge qui laissait au fond des verres un dépôt violet. Un vin abominable que l'Ogre gardait pour sa consommation personnelle.
« Bois l'assommé ! » Alors l'Ogre prenait un verre devenu presque opaque, un verre usé, rayé et sale, m'obligeant à boire avec lui. Il me servait de ce breuvage qui malgré son acidité étanchait les meilleures soifs et Dieu sait si l'Ogre avait soif en été. C'était un vin rouge et vif dont les bulles d'oxygène s'accrochaient aux parois du verre quand on levait le coude. La première gorgée était pleine d'amertume mais on finissait par s'y habituer car ce vin de pays aussi mauvais soit-il gardait toute sa fraicheur au fond de cette cave.
Ce pinard avait un autre avantage : il ne saoulait pas même en été. L'Ogre pouvait en boire plusieurs litres par jour et ne s'en privait pas. Un vrai vin de soif ! Par contre il fallait se méfier si on vous proposait d'aller au petit tonneau. Le petit tonneau contenait un vin de paille, jaune et sucré. Un seul verre pouvait vous rendre KO en sortant de la cave, surtout en plein soleil. J'ai bu une seule fois de ce nectar, j'en ai perdu connaissance !

********

Je n'ai passé qu'une seule saison chez l'Ogre, à dormir au grenier qui servait de chambre commune, à utiliser les latrines disposées à l'entrée du hangar en face de la maison. Ce hangar servait à entreposer des engrais, du matériel agricole ainsi qu'un bric-à-brac d'outillages avec une antique Motobécane hors d’usage. Plusieurs vélos sous la poussière et la rouille, dormaient enchevêtrés contre un mur.

L'Ogre entreprit de m'apprendre à monter sur un vélo et c'est ainsi qu'il m'installa sur cette petite bicyclette que j'avais gagnée pour mes douze ans. Il me retenait par la selle, face à la pente. J'avais la trouille, mais je ne voulais rien faire paraitre. Il m'expliqua que pour garder l'équilibre il fallait pédaler puis il me lâcha sans même m'expliquer le principe des freins avant et arrière. « Tu t'arrêtera bien tout seul ! »
Je prenais de la vitesse, je zigzaguais, j’essayais de freiner avec les pieds ; j’entendais : «  Mais pédale donc l'assommé ! » J'étais entraîné dans ma course folle et mon inexpérience alla me projeter en contrebas de la rue contre l'abreuvoir à l'entrée du village.

C'est complètement sonné que je me relevais. Ma tête avait du heurter la margelle du réservoir et j'avais les genoux et les coudes en sang.

Je distinguais tout en haut la silhouette massive de l'Ogre et j'entendais :
« Assommé ! Assommé ! » Avant de m'évanouir.
C'est ainsi que finirent mes vacances d’été. Je compris de longues années plus tard que l'Ogre m'avait fait accomplir les trois épreuves initiatiques nécessaires pour faire de moi un homme : boire, manger et pédaler.

 

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* Étendre le linge - parlé auvergnat.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Dranem  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à tous ceux et toutes celles qui ont permis à l'Ogre d'être en finale pour le GP d'Hiver 2018-2019 - à ce jour l'Ogre a encore plus de voix cumulées que le Grand prix des lecteurs ! merci à ceux qui me lisent encore et permettent à ce texte d'exister - Reconnaissance à Jarrié qui m'a encouragé à publier ce texte !
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Philippe Crespeau · il y a
Bravo pour ce texte que je découvre tardivement!
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Dranem · il y a
Merci Philippe et pardonnez-moi de vous répondre seulement maintenant.. sur cet Ogre aux 2000 lectures aujourd'hui ( notification de Short )
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Alunissage · il y a
bravo bravo!
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Dranem · il y a
Merci pour votre encouragement... et au printemps peut-être viendrez-vous lire Le Volcan ?https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-volcan-3
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Ahahah · il y a
Pour ceux qui en douteraient encore, les ogres sont bienveillants lorsqu'ils quittent les contes pour "la vraie vie". Celui-là n'échappe pas à la règle. Un texte savoureux, une sorte de souvenir à la Marcel Aymé qui dit tout tranquillement des choses importantes.
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Dranem · il y a
Votre commentaire me touche profondément par sa vérité .. je ne pourrais pas trouver meilleur résumé pour cette nouvelle , merci de lire ce texte qui n'est plus en compétition !
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Sobral · il y a
Bonne chance. Je viens d:écrire deux poèmes
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Dranem · il y a
Merci d'être venue lire cet ogre; mon invitation à lire ce dernier voyage en finale pour le GP d'hiver :https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-dernier-voyage-4 j'ai découvert vos deux premiers poèmes en ligne , merci pour le partage .
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Madeleine Duval · il y a
Félicitations
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Dranem · il y a
Merci infiniment pour votre lecture et commentaire !
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Tubal Amiot · il y a
C'est superbe et très évocateur. Hélas je suis venu trop tard!!
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Dranem · il y a
Si vous avez aimé ce texte , c'est formidable... d'avoir de nouvelles lectures en dehors de toute compétition !
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Guy Pavailler · il y a
Doux et piquant comme un vrai sucre d'ogre.
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Dranem · il y a
Toute mon enfance ! merci d'être venu sur cet Ogre gourmand !
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Samia.mbodong · il y a
Bravo Un cœur pour vous
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Dranem · il y a
Merci de tout cœur !
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Nihal · il y a
J'ai passé un très bon moment à vous lire ! Merci pour ce récit enchanteur !
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Dranem · il y a
Merci d'être passée découvrir cet ogre ... j'en profite pour vous inviter sur le dernier voyage, en lice pour le GP d'hiver !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-dernier-voyage-4

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Nihal · il y a
Oh, merci beaucoup, j'irai avec plaisir lire cet autre texte ! :)
Merci par ailleurs d'être aller découvrir mon "Errance Terrienne" !

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