L'oeuvre de Shanti

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En compétition

Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Été 2020

— Que fait Ramesh Khan ? La date approche et il faudrait déjà qu’il ait une idée du cadeau qui va le distinguer de celui de l’année précédente.
— Il arpente les rues du centre-ville, il entre dans les boutiques, il en ressort nerveux.
— Quel genre de boutiques ?
— On n’a pas réussi à savoir ce qu’il cherche vraiment. Il entre dans toutes les boutiques et semble à l’affût de la rareté. La nouveauté récemment, c’est qu’il est entré dans l’atelier de broderies de la rue coloniale.
— Quoi ?
Et le cri fut entendu jusqu’au bout de l’immeuble. C’était un rugissement. Bilal Kadi se sentait déjà empoigné par les mains en battoirs de Gupta, il devrait supporter stoïquement les insultes et les coups frappés sur son torse. « Je ne te paye pas pour lambiner. J’avais dit que je veux connaître les moindres faits et gestes de Ramesh Khan ! »
— J’allais vous le dire en dernier ressort. Cela ne me paraissait pas intéressant. Ce n’est pas la première fois qu’il entre dans cet atelier. Pourquoi referait-il le même cadeau ?
— C’est à moi d’en décider de ce qui est intéressant ou pas. C’est l’atelier le plus convoité, mère Angélique n’emploie que des ouvrières expérimentées ! Dégage ! Va chercher à savoir ce qui se trame derrière ces murs !

Bilal Kadi baissa la tête. Il se faisait moucher une nouvelle fois, parfois l’ire de la haine révulsait son regard. La vie de ruffian demandait un mental d’acier, il ne pouvait pas flancher quand les liasses de billets que cela lui rapportait enrichissaient sa subsistance, mais il jurait dans son for intérieur qu’un jour la roue pouvait tourner à son avantage.

Dans l’atelier de broderie, la vie s’écoulait derrière les blanches colonnades de l’ancien hôtel particulier encore fringant des splendeurs passées. L’empreinte du dix-huitième siècle donnait à la bâtisse une aura de suave vétusté que les couleurs rose saumon de la façade accentuaient. Le porche s’ouvrait sur un jardin dessiné comme un édifice où les branches du jasmin étaient taillées selon un art géométrique conservé depuis des générations dans ces lieux porteurs d’une douce nostalgie. Une vasque continuait d’égoutter sa plainte régulière avec majesté libérant autour d’elle un certain charme. Un théâtre de verdure se courbait sur les roses trémières, un lys découpait ses longues tiges dans la moiteur du jour et dans cette précieuse révérence, l’atelier pouvait s’enorgueillir de perpétuer une activité manuelle : la broderie ancienne sur canevas.
À l’intérieur, les brodeuses avaient trouvé un refuge et leur travail agencé selon un ordre méthodique avait eu raison d’une vie de souffrance et de misère. On entendait distinctement le cliquetis des ciseaux affûtés et reposés sur la table. Les silences concentrés des femmes qui tiraient sur leurs aiguilles, les bobines de fils qui parfois roulaient sous la table et qu’il fallait récupérer prestement, les froufrous des plis d’un vêtement drapé avec habileté, tout répétait l’atmosphère d’une époque qu’on croyait ensevelie. Les nombreux coloris des fils s’unissaient aux teintes chatoyantes des châles de ces ouvrières aux cheveux parfumés de guirlandes de jasmin odorant.
La mère Supérieure parfois venait poser un regard critique sur le labeur, donnant un conseil, dirigeant l’aiguille sur une reprise délicate, expliquant une difficulté. L’atelier formait les ouvrières aux points de broderie des plus classiques aux plus sophistiqués, du point de feston au point de plumetis. Le clou de la formation était dans la technique des gerbes et des lancés du nœud colonial. Par groupes de trois ou quatre femmes, autour de tables en bois massif ayant survécu à des années de présence française, l’atelier prospérait, dispensant un savoir aussi recherché que le linge blanc des Vosges, la broderie traditionnelle de Margot ou celle de Chevreuse. Des mots magiques qui renforçaient l’imaginaire de ces femmes qui s’étaient aménagées au milieu des vieilles pierres, un quotidien rehaussé d’un galon de distinction.

Gupta n’arrivait pas à contenir sa fureur :

— Khan avait déjà commandé des pièces dans cet atelier ! C’est clair qu’il revient vers elle, Shanti, celle qui a des doigts de fée ! C’est à elle qu’il va demander conseil ! Sacré nom de Çiva !
— C’est aussi peut-être une sorte de mise en scène. Ne tombons pas dans le panneau. Khan nous lance sur de fausses pistes pour brouiller les éventuels curieux. Il sait qu’on l’épie !
— Y a-t-il un moyen de savoir si Shanti a reçu récemment une commande ?
— D’après les dires de Parvati, ma belle-sœur qui travaille aussi à l’atelier, rien ne bouge. Tout le monde s’active comme à l’accoutumée. La mère Angélique propose des travaux qui sont exposés dans la salle des ventes à la curiosité des visiteurs.

Shanti pouvait mener une vie tranquille dans cette congrégation religieuse. Elle pensait déjà au salaire assuré qu’elle rapporterait en fin de mois. Elle avait épargné sou par sou pour obtenir un logis agréable qu’elle dotait au fur et à mesure de son épargne de tous les appareils électroménagers et des derniers produits électroniques dont plus personne ne pouvait se passer. Ses enfants pesaient lourd dans la balance des dépenses. La tentation était toujours grande, un téléphone mobile, un appareil de radio numérique, un scooter, le dernier rêve de la jeunesse. Elle avait cédé à toutes les demandes des enfants qui avaient aussi préparé leur père Kiroz à suivre le mouvement. La vie avançait, ils ne pouvaient pas freiner le balancier. Même le dernier des déshérités de la rue exhibait une vieille radio qui crachotait quelques airs sirupeux sur des ondes répétitives.
Kiroz travaillait à l’entreprise du bâtiment. Il rentrait épuisé tous les soirs. À peine avait-il le temps de lui demander si elle avait besoin de quelque chose pour le lendemain. C’était sa formule favorite pour lui dire son attachement et pour gommer ce sentiment lancinant de lassitude qu’il sentait tomber sur lui. Il ne demandait qu’à manger les plats qu’il aimait savourer en fin de journée. Il avalait ses plats favoris épicés qui fouettaient son palais. Quand il sentait couler la brûlure du paprika dans la gorge puis descendre dans l’œsophage, il parvenait à oublier combien sa journée avait été éreintante. Shanti veillait à ces instants de bien-être avant de tomber éreintée elle aussi sur son bat-flanc sachant que le lendemain elle devait se rendre tôt à la maison rose saumon pour le compte-rendu matutinal.

Tous les matins, elle arrivait devant la porte cochère surmontée de frises. Une onde de fierté l’envahissait, elle avait conscience de sa chance de pouvoir travailler dans un cadre aussi fastueux et évocateur. C’était comme si elle participait à l’épopée de son village riche d’une histoire conservée, préservée des vicissitudes de l’érosion saline. La bâtisse donnait un sens à sa vie, le triomphe sur un destin figé, la possibilité de sortir d’un chemin imposé. La maison entourée d’un jardin où elle pouvait s’asseoir sur un banc, avec son canevas de brodeuse, se laissant caresser par un léger vent marin qui venait du golfe tout proche limité par une côte aux rochers noirs lui soufflait des pensées apaisantes. C’était à ce moment-là que sa force artistique se décuplait et qu’elle sentait la sève de la création l’envahir. Son art lui permettait de mener sa vie sans se laisser fléchir par les influences ambiantes. Elle avait acquis à force de ténacité et de persévérance une spécialité. Son travail de brodeuse, on en parlait jusque dans les faubourgs. Son nom franchissait les obscures ruelles des quartiers misérables pour aller se répandre dans les artères des riches boutiques du centre-ville. Les premières difficultés franchies, il y avait eu les autres, les plus tenaces et d’une tout autre nature. On cancanait dans l’atelier comme on intriguait dans les anciens palais des sultans entourés d’une flopée de courtisans. Elle avait su cheminer dans la salle aux lourdes boiseries, témoins d’une époque qui avait mêlé sa culture à celle des visiteurs, elle avait su apprécier les tableaux à l’encadrement chantourné, les chandeliers en laiton, les meubles lourds, les moulures au plafond, s’attachant davantage à la présence immuable des objets qu’à la compagnie de personnes aux sentiments fluctuants.
Les ouvrières attablées occupaient une salle de classe et les diableries circulaient à grande vitesse. Shanti avait fini par échoir dans une coterie qui se soutenait d’abord, mais qui à la longue, n’avait pas pu accepter l’adresse exceptionnelle de Shanti qui fut davantage considérée comme une rivale que comme une bonne amie. Shanti avait beau leur apporter amitié et enjouement, rien n’y faisait. Shanti renvoyait une image qui les affectait.

Shanti savait qu’elle s’aventurait en zone trouble. Penchée sur son travail, elle imaginait mille scènes bucoliques que son aiguille abordait avec hardiesse. Les motifs, elle en avait plein la tête, fleurs, faune ou personnages, tout était propice à devenir une matière à sa création. Elle ne cherchait pas loin : une scène de rue suffisait à lancer son aiguille dans le point choisi, que ce fut pour figer le geste du transporteur qui filait sur son rickshaw ou celui de la marchande de fleurs avec son panier de jasmin que Shanti reproduisait finement par un fil blanc courant sur un fil ocre d’un jonc qui entrelaçait les guirlandes. Un enfant en costume, un peintre en sandales et pour son regard attentif, les tableaux cristallisaient sa pensée sur un napperon en coton ou en lin. Son dernier motif était celui de l’éléphant saluant une foule en dévotion. De brodeuse, elle était aussi devenue chercheuse de motifs et mère Angélique ne s’y était pas trompée : les mains de Shanti valaient de l’or. Cette subite promotion, certaines femmes la vivaient mal, pensant davantage à discréditer la favorite plutôt qu’à la soutenir. Un vent de sédition ne tarda pas à souffler dans la salle aux travaux pratiques. Mère Angélique confiait désormais à Shanti la tâche de créer des motifs pour chaque saison. Shanti s’en acquittait en créant des motifs de plus en plus sophistiqués qui demandaient des mois de travail. Les commandes personnifiées affluaient.
Une certaine classe de clients fortunés s’attacha à lui commander des ouvrages particuliers qui nécessitaient des entretiens. Shanti comprit qu’à l’issue d’un entretien avec le client, elle pouvait trouver le fil conducteur de la formule souhaitée. Il lui appartenait de donner une imprégnation esthétique particulière qui allait faire de chacune de ses créations une œuvre d’art unique.

Elle reçut Ramesh Khan, le dirigeant des entreprises des filatures qui inondait le marché de ses étoffes au toucher velouté. Khan restait attaché aux travaux des artisans en les valorisant par des subventions conséquentes.

— Quels sont les objets que vous avez déjà offerts à votre épouse au cours des anniversaires passés ? Si vous souhaitez que celui-ci soit unique, j’ai besoin de connaître les objets qu’elle a déjà reçus.
— J’avais commandé il y a trois ans des mouchoirs. Ils ont été travaillés avec soin avec des motifs de paysannes penchées dans les rizières.
— Que fait votre épouse chaque jour, je veux dire quels sont ses centres d’intérêt ?
— Moti aime chanter, elle danse aussi. Elle enseigne le chant aux enfants et elle fait des travaux manuels avec eux.
— Donc c’est une personne très sensible qui a le goût des choses rares et confectionnées avec soin. Un travail difficile, raffiné qui suppose patience et labeur.
— Oui c’est cela, mais je ne voudrais ni fruits ni fleurs. J’ai pensé à quelque chose qui se rapprocherait de notre culture. L’an dernier et les années passées ainsi qu’à nos anniversaires de mariage, je lui ai offert des cadeaux venus des pays où je me déplaçais pour mon travail. J’ai ainsi pu lui offrir des pièces de la porcelaine de Limoges, un peu de la cristallerie d’Arques et quelques articles des grands noms des arts de la table. Cette fois, je voudrais quelque chose bien de chez nous.
— Je vais y réfléchir, j’ai déjà quelques idées. Je vous apporterai rapidement l’ébauche du motif et le schéma de ma proposition.

Ramesh Khan acquiesça avec en lui la conviction que Shanti avait tout compris. En quittant les lieux, il eut un aparté avec la mère supérieure : «  Son prix sera le mien, mais je voudrais que l’affaire ne s’ébruite pas. Ni vos brodeuses ni quiconque ne doit savoir que je vous ai passé une commande. Rien ne doit parvenir aux oreilles de Moti. C’est une surprise. ».
Mère Angélique dodelina de la tête, repoussa une mèche rebelle qu’elle réintroduisit sous sa coiffe de moniale puis, triturant les grains de son chapelet de buis enroulé à sa ceinture, rapprocha la croix du Christ de ses mains jointes en signe d’acceptation.
Cette visite fut cependant commentée, décortiquée, ramenée à l’état de sciure par les cancanières. Une bactérie insidieuse se répandait. Même les plus amicales de ses consœurs ne purent cacher leur impatience : « En quoi consistait cet entretien ? »
La dernière fois que Ramesh Khan était entré dans la bâtisse d’un vieux rose suranné, c’était pour acheter une série de mouchoirs que Shanti avait composés. Ils avaient été exposés dans la galerie des ventes. Ramesh khan était venu, avait vu, avait choisi, avait acheté la série complète, avait payé rubis sur l’ongle. Devant le succès de cette pièce, mère Angélique avait proposé le motif comme exercice pratique exposant une autre série de mouchoirs brodés avec la même délicatesse.
L’entretien avec Ramesh Khan se situait à un autre niveau, chacun l’avait senti en voyant le personnage s’isoler dans le bureau de mère Angélique. Cette fois, il y avait eu une demande particulière, le mode de commande et d’achat avait suivi une tout autre filière. Cela fut suffisant pour alimenter une cabale désobligeante. L’intrigue prit rapidement de l’allure, festonnée d’un côté, défigurée de l’autre. La ruche avait trouvé un nouveau point de bavardage : le point de filature. Car ces commères n’eurent de cesse que de filer Shanti, de la traquer dans ses gestes et ses humeurs. Mais mère Angélique avait fait entrer Shanti dans la salle réservée aux sœurs de la congrégation et pendant l’heure où les brodeuses travaillaient dans la salle, Shanti restait confinée dans la salle conventuelle à se concentrer sur sa composition sous l’œil bienveillant et vigilant de mère Angélique.

L’affaire prit des proportions inquiétantes quand la secte des mercenaires avides de semer la zizanie offrit ses services aux compétiteurs. Une guérilla sourde et malsaine opposait les grands entrepreneurs. Gupta cherchait la faille par laquelle il se projetait de s’infiltrer dans la discorde générale et de rafler les marchés concurrentiels. Ramesh Khan ne l’ignorait pas, mais il avait de multiples bras. On le comparait volontiers à l’une de ces divinités du panthéon sacré. « Avoir le bras multiple », expression qui signifiait avoir l’occurrence de toucher à tout. Comme il avait aussi ses entrées dans les arènes politiques, son vœu secret était de laminer les gangs qui prêtaient le flanc aux intrigues des bureaux.
L’adversaire le plus sérieux que Gupta redoutait, c’était Ramesh Khan. Il ne pouvait souffrir de se sentir supplanté par Ramesh, que ce fût dans le domaine professionnel ou privé. Gupta voulait empêcher Shanti de réaliser un ouvrage précieux pour Khan. Il demanda à voir Shanti et doubla la mise. Il commanda une composition florale et offrit un pont d’or si la commande était réalisée en priorité en moins d’un mois. Il connaissait la famille de Shanti et les besoins d’argent toujours d’actualité n’étaient jamais refusés ; on ne dédaigne pas l’argent.

Pourtant Shanti refusa. L’offre était tentante, assortie de compensations collatérales comme ce scooter dont mourait d’envie son fils. Mais Shanti était lucide. Son art ne pouvait pas rivaliser avec les véritables artisans qui avaient laissé des merveilles de ciselures avec la pointe de leurs outils. Elle n’avait qu’une aiguille et quelques fils. L’art ne souffrait pas de compromissions. Elle avait promis à Khan, elle avait élaboré l’œuvre, elle commençait la composition. Elle comprenait le désir de Khan. Elle le savait musicien, elle broderait une œuvre musicale, une rhapsodie qui s’entendrait à travers les courbes des figures qu’elle allait définir. Une base mélodique déjà surgissait de la commande de Khan. C’était comme s’il voulait offrir à sa femme une offrande musicale. Shanti en avait décelé l’arpège amoureux, elle voulait en tirer toutes les harmoniques. C’était un des délices de Khan que de s’asseoir auprès de Moti et de lui jouer des ragas enamourés sur la cithare, reprenant de vieux morceaux classiques qu’il grattait, tirait, reprisait, rapiéçait en les revisitant avec passion.
Shanti avait écouté les confidences de l’homme à la haute stature, au visage de marbre comme sculpté au burin, l’arête droite du nez, les yeux de braise, les cheveux de jais, le front barré d’un pli soucieux, la moustache fournie. Il avait une prestance, une maîtrise dans la manière de s’exprimer. Rien dans son comportement n’avait fait sentir à Shanti qu’il la situait sur les dernières marches de l’inévitable tissu social, Khan ne souhaitait que faire comprendre l’essence de son désir.
Shanti avait assimilé tous les éléments de sa demande et depuis elle lui vouait une fidélité indéfectible, incorruptible. La proposition de Gupta avilissait et ternissait son grand projet. Elle ferait tout pour l’empêcher de passer la barrière de ce qu’elle avait érigé entre elle et le monde dans lequel elle évoluait louvoyant entre agitation et sérénité.
Quand elle entrait dans le lacis indicible de l’inspiration, elle écoutait le trille ténu qui palpitait, elle vivait l’arpège qui guidait le fil, la danseuse dans ses atours prenait vie à mesure que le point de remplissage dessinait la silhouette, les grelots aux chevilles, les fils dorés au bout de chaque mouvement. La partition une fois composée, Shanti ne désirait plus que jouer les notes de sa mélodie.
Le costume de danse s’évasait dans les plis chaque fois que la pose de la danseuse était affinée. Tout autour de la nappe circulaient les danseuses rythmant les mesures d’un orchestre que Shanti s’efforçait de placer au centre de la nappe. Petit à petit, le travail se dévoilait dans sa tyrannique exigence.
Quand Shanti montra la première esquisse de son œuvre, Ramesh Khan ne cacha pas son admiration. « Elle sera folle de joie » dit-il en admirant les douze figures de base de la danseuse du ballet classique. Tout y était : les costumes éclatants par le choix des couleurs rouge carmin, vert jade ou bleu électrique. Les bijoux étincelaient. Shanti n’avait pas lésiné sur le fil doré brodant sur un maillage au point de nœud et de chevron. La danse elle-même était suggérée par les différentes expressions du visage, de la joie à l’adoration extatique, de la surprise à la douleur, le cœur frémissait au-delà de l’ouvrage, l’émotion jaillissait. Shanti avait choisi de reproduire les poses les plus connues de la chorégraphie, les mains tournées vers les hauteurs signifiant l’élévation de l’âme, les pieds tantôt écartés tantôt pliés par l’offrande qu’un point de chaînette répétait. La broderie rendait toute la mesure du langage gestuel, Ramesh Khan fut ébloui. Les différents pas de danse, les positions des membres, les expressions du visage, les pliures des mains, les écartements des pieds, les signes symboliques, la danse lyrique se préparaient à exprimer la passion amoureuse raccordée aux expressions de vénération imprimée sur les visages.
Au centre de la nappe, c’était l’orchestre lui-même qui trônait avec un joueur de vinay de teinte fauve à sept cordes reposant sur ses deux résonateurs en calebasse. Un joueur de flûte de bambou ambre portait l’instrument à ses lèvres et un autre assis en tailleur martelait des tablas au bois ocre.

Elle montra la reprise des figures sur les douze serviettes assorties du corps de ballet indien. Une composition qui exigeait une exécution précise de plusieurs fils de couleur se croisant sur divers niveaux de construction, chaque couleur présentant un détail du costume dans tous ses aspects. Le motif s’astreignait à représenter la danseuse dans le cheminement de chacun de ses pas de sorte que la nappe était juste la composition brodée de la rhapsodie jouée par le maître qui avait commandé l’œuvre. Chaque danseuse jouait le chant d’amour d’un cœur épris.

Gupta ruminait son idée, ivre de colère. Il fit courir la nouvelle que Shanti avait refusé son offre et était aux ordres de Khan qui se trouva confronté à un adversaire qui ne ménageait pas ses critiques. Khan resta impassible, sa philosophie « Les chiens aboient, la caravane passe » lui servit de bouclier. Il proposa à Shanti son aide lorsque la rumeur scanda : « Coupez-lui les mains ! Comme cela elle ne travaillera pour personne ; ni Gupta ni Khan ! Ses mains ne broderont plus ! »
Shanti se sentit épiée. Les lascars arrivèrent jusqu’à son domicile quand des bandes armées firent irruption dans son logis pour l’effrayer : « La prochaine fois, on brûle ta maison ! »
Mais Shanti était combative. Elle alla voir Khan qui lui offrit sa protection. Il envoya quelques sbires dans l’atelier de broderie, des gardes restèrent devant la porte empêchant Gupta de pénétrer le lieu sacré où se composait l’œuvre tant convoitée. La présence de mère Angélique empêcha Gupta d’aller au-delà de quelques imprécations.
Tandis que la ville spoliait les mains de Shanti par maints slogans et qu’une campagne de dénigrement la huait ouvertement, le battage médiatique martelé dans les rues eut pour effet de tisser la toile d’une légende, celle de la femme aux mains de feu. Shanti brodait, tirait les fils, pointait un fil en avant, un fil en arrière, munie parfois d’une loupe que Ramesh lui avait fait parvenir avec quelques outils de luxe. Dans l’atelier, Shanti travaillait seule pour éviter que le sujet de la composition ne s’ébruitât.
Shanti était galvanisée. Si son œuvre avait eu besoin d’adrénaline pour gagner en intensité, elle en trouvait dans ce climat tapageur ; elle vivait dans une tension apeurée, ses sens exacerbés échauffaient ses neurones. Elle brodait sans relâche. Après plusieurs lavages, la nappe fut amidonnée, séchée, repassée.

Le moment était enfin venu. Elle fit venir Khan qui cette fois resta muet de saisissement. Le résultat était vivant, éclatant, les danseuses semblaient bondir hors de la nappe. Shanti avait ajouté sa dernière idée, celle qui ne vient qu’en fin d’ouvrage comme résultat d’une énergie dominante. Au bout de chaque extrémité de la nappe, Shanti avait brodé une danseuse dans une dimension plus grande que les autres et lui avait donné les traits de Moti. À sa demande, Khan lui avait apporté une photographie de sa femme. Shanti avait brodé la coiffure et les bijoux de Moti sur les danseuses. Khan ne put s’empêcher de serrer la nappe sur son cœur. Aucune parole ne fut prononcée. Shanti enveloppa le cadeau dans une pochette de soie. Khan la remercia, lui remit l’enveloppe convenue et quelques bijoux « Pour la dot de votre fille » précisa-t-il.
Son factotum le suivait, son chauffeur attendait devant la berline noire métallisée. Khan dit un mot à son chauffeur qui se rangea au bout d’une ruelle sombre et déserte. Khan toqua à la porte d’une vieille masure. L’homme qui sortit, Bilal Kadi le ruffian, avait la mine réjouie. Khan lui remit une enveloppe en disant :

— Voici ce que je t’ai promis. Tu as bien fait ton travail. Trancher les mains de Shanti, ce n’est pas une chose à faire, juste à le suggérer pour qu’elle se surpasse !

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JD Valentine · il y a
DU cousu main… Une texte inspiré et inspirant. Bravo Ginette.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, JD Valentine
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Damoclès · il y a
Un texte qui se regarde, comme inversement on dit qu'on lit une peinture, voire même qui pourrait se tourner en court-métrage. Le passage des images représentant une danse pourrait même intéresser Bollywood.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Damoclès. Votre lecture et votre regard sont tout à fait atypiques et méritent d’être développés.
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Vrac · il y a
C'est brodé des fils du conte et de l'imaginaire, mais à lire cet ouvrage précis et riche d'une grande musicalité, on croit plutôt se trouver dans une réalité parallèle... peut-être le lecteur s'est-il fait broder à son insu, minuscule et humble, dans un endroit subtil de la nappe
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oui , peut-être. C'est un aspect qui m'interpelle : le souhait du lecteur .
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Elena Hristova · il y a
je me suis laissé porter par la danse de vos mots et j'en garde des séquelles très savoureuses.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Elena
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Gina Bernier · il y a
Et bien! dans une autre vie vous avez certainement pris les aiguilles pour confectionner des ouvrages dont la broderie est un art. J'aime vos descriptions sur ce travail que représente la composition musicale qui s'inscrit dans chaque point réalisé, l'adresse aussi bien manuelle que morale de Shanti... Et ce Khan amoureux fou de sa femme, mais qui teste en rémunérant ce Bilal pour avoir fait pression et peur....
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oui...il y a de quoi perdre tous les fils ..!!!
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Marie Quinio · il y a
Quelle écriture, Ginette !! Magnifique texte, cousu de fils d'or, somptueux, et toujours cet univers lointain, cette immersion dans la culture indienne. La chute nous surprend beaucoup. Bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Marie . Je suis vraiment touchée par ce beau commentaire si sensible.
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Frédéric Nox · il y a
Une fois encore, le style est formidable. Fluidité, élégance, au service d'une histoire très originale. Bravo Ginette. J'adhère, j'adore !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Frédéric. Merci pour tous ces encouragements à continuer .
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Houda Belabd · il y a
Quelle plume! Je vote ...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Houda.
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Jo Kummer · il y a
Jo. ne fait pas de broderie mais il a aimé (L'oeuvre de Shanti)!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup ,Jo d'avoir apprécié.
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Rupello O · il y a
Du bel ouvrage, de la dentelle où le fil du texte ne casse pas. Jusqu'à la chute qui nous laisse muet. Bravo. Mes voix.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup , Rupello. Une très belle analyse filée qui me fait plaisir.

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