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FINALISTE
Sélection Public

Pourquoi on a aimé ?

Une histoire fantastique, emplie de mystère qui nous tient du début à la fin. Qui est ce peintre ? Comment fait-il ? Un lieu, un mystère, deux ...

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Monsieur Duval se déplaçait rarement avec en tête un but, une destination. Il marchait pour marcher, pour user les organes qui lui dispensaient encore de l’énergie. Une voiture, c’est fait pour rouler. L’être humain, c’est fait pour marcher. C’était sa logique. Et marcher l’aidait à faire le vide dans son esprit. Un pas et puis un autre. Un mécanisme, un automatisme. Il n’allait nulle part mais il suivait toujours le même itinéraire depuis son immeuble, un circuit qui lui faisait traverser la rivière au Pont de l’Union, puis obliquer à droite sur le quai. Vide le quai, à cette heure. Car c’est aux premières lueurs de la matinée qu’il sacrifiait à ce rite. Pour ne rencontrer personne.

Il n’avait jamais été très sociable, mais c’était pire avec les années. C’est sa fille qui lui avait asséné ce diagnostic : « Jusqu’alors, tu étais grognon, mais depuis tes soixante-dix ans, tu es devenu atrabilaire. » Atrabilaire ! Il avait fallu qu’il cherche la signification exacte de ce mot dans le dictionnaire. Elle aurait pu dire ronchon, râleur. Alors, évidemment, il marchait seul. Il aimait écouter le léger chuintement de ses baskets sur le sol.
Le trajet du retour s’effectuait infailliblement par la passerelle du terrain de camping.

C’est là que ce mercredi matin, M. Duval fit sa connaissance. Un peintre... qu’immédiatement il qualifia d’amateur, si pauvres étaient ses connaissances en la matière et ses idées, préconçues : un véritable artiste ignorerait superbement les charmes de R. ! On n’était ni à Pont-Aven, ni à Barbizon, ni le long d’un littoral riant et pittoresque, ni à Delft, ni à... ni à...
Le peintre avait installé son chevalet en bordure de rivière, au pied de la passerelle ; il baignait dans la brume, fréquente à proximité de l’eau, ce qui, ajouté à la myopie du marcheur, rendait son image indistincte.

Le marcheur ne vit cet étranger qu’au dernier moment. Sa vision était altérée par une sorte de sfumato mais il se rendit compte qu’un importun se mettait en travers de sa balade solitaire : il devait obligatoirement passer à ses côtés. Que ce gars ne vienne surtout pas à lui adresser la parole ! Le matin, il n’était pas d’humeur à engager une conversation, moins encore qu’à tout autre moment de la journée ! Et il tenait à ce que son esprit demeurât en état de quasi inconscience.

Or l’importun l’importuna.

— Holà ! Bonjour ! Quel rythme ! Vous préparez le Paris-Colmar ?
Monsieur Duval grogna un bonjour en réponse, mais l’artiste le saisit familièrement par le coude et le promeneur n’eut pas le temps de s’offusquer de ce geste inattendu, l’autre enchaînait, lui désignant son œuvre :
— C’est assez ressemblant, n’est-ce pas ?

Il faillit l’envoyer paître, qu’en avait-il à faire de son tableau ! Mais, saisi de stupeur, il se reconnut sur la toile !
— Mais... c’est moi !
Intrigué, il se tourna vers cet inconnu, à la recherche d’une explication. Était-il un ancien collègue ? Un vieux camarade d’enfance ?
— Ah ! mon cher Anthelme, le miracle de l’Art !...
— Et vous connaissez mon prénom !
Il était face à lui, interloqué, stupéfait, perturbé.
Fichtre ! il se serait appelé Pierre, Paul ou Jacques, il se serait dit : il a eu du pot, il a tapé dans le mille... Un peu comme les veinards qui empochent le Loto. Un coup de chance ! Mais tomber pile sur Anthelme !... Ce ne pouvait être le fait du hasard... Ou ce type le connaissait ou c’était un de ces illusionnistes qu’on voit à la télé, un mentaliste qui lit dans vos pensées et va jusqu’à révéler au public votre numéro de sécu.

Or, des pensées, le vieil homme n’en avait plus. Il s’efforçait de ne plus en avoir. Depuis la mort de sa femme, il s’interdisait de penser. À vivre en solitaire, l’esprit se désintègre, se désagrège. À quoi bon penser, réfléchir, supputer, anticiper ? À son âge, on n’avait plus que des habitudes, ou pire, des réflexes. Comme les grenouilles. Ou plus grave encore, comme une moule dans sa coquille.

Le peintre le regardait, Anthelme Duval regardait sa toile.
— Mais qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi m’avoir représenté, moi ?
Il était peint traversant cette passerelle. Il reconnut son pantalon gris, son blouson marine et même la casquette de loup de mer que sa fille lui avait envoyée de Bretagne pour la fête des pères.

— C’est un de ces moments de grâce, murmura, sentencieux, son interlocuteur. J’avais imaginé un homme traversant au petit jour ce pont suspendu... et vous êtes apparu. Voyez de plus près...

Monsieur Duval nettoya machinalement ses lunettes, se pencha vers le tableau... Incrédule, il se reconnaissait pourtant, c’était bien lui. Ses cheveux blancs qui avaient besoin d’une bonne coupe, ses yeux bleus de myope et jusqu’à cette fine cicatrice au menton, souvenir d’une bagarre à l’école de son quartier quand il avait douze ans.
— Mais vous connaissez aussi mon prénom ! Comment est-ce possible ? Est-ce qu’on s’est déjà côtoyé ? Ou alors nous avons des amis communs ?

L’autre émit un pffftt ! léger dans un geste d’indifférence.
— Ne cherchez pas à comprendre ! C’est le hasard qui se joue de nous.

Et sans plus d’explications, il se remit à son pinceau, fignolant les croisillons d’acier de la structure métallique.

Après tout, pensa Anthelme Duval, je me fiche de lui avoir servi de modèle. Il reprit sa marche. Ce qui le troublait cependant, c’était que ce type ait connaissance de son prénom.
Bah ! il aura surpris le Père Baptiste, toujours à m’interpeller celui-là quand je passe devant chez lui. « Eh ! Anthelme, prends donc cinq minutes pour boire un verre ! » Ou bien il aura lu mon nom sur la boîte aux lettres...

Il chassa toutes ces questions qui lui empoisonnaient l’esprit. Quelle importance !...

* * *

Le lendemain, dès 7 heures, il se remit en marche. Une précision digne des meilleurs chronomètres suisses, un rythme de métronome. Le ciel était menaçant. Prévoyant, le promeneur avait enfilé le vieux ciré jaune qu’il réservait autrefois à la pêche. Mais il avait abandonné ses escapades halieutiques à la mort de Louise.
« Tu ressembles à un pêcheur d’Islande ! » aurait dit ma fille.
« M’en fous ! À 7 heures, il n’y a pas un chat dans les rues. »

Il repensait vaguement au peintre de la veille. Certes, le personnage peint lui ressemblait, mais quoi ! lui ressemblait à tous les gens de son âge ! Il était habillé comme eux. C’était le peintre qui l’avait influencé en lui faisant croire qu’il s’agissait de lui, là, sur cette peinture ! D’ailleurs, il était bien certain de ne plus le revoir, ce drôle de sire. Que ferait-il à R. deux jours de suite ? C’était un original, un gars à courir les pays. Il s’était amusé de sa crédulité.

Anthelme allait donc droit devant lui, de son pas cadencé. Il pleuviotait... Une petite pluie fine qui glissait sur son ciré et caressait les rides de son visage mal protégé par la casquette. Il avait bien fait de mettre son ciré d’un jaune éclatant : il le signalait aux automobilistes.
Arrivé à la passerelle, notre homme chercha des yeux l’artiste. L’autre l’interpella comme une vieille connaissance ; il semblait l’attendre, il lui fit signe. Le marcheur alla vers lui, mû, il se l’avouait, par une certaine curiosité.

— Salut Anthelme !
— Salut... euh ?...
— Moi ? C’est Auguste ! Comme Renoir...
Il éclata de rire.
Le chevalet présentait une œuvre différente de la veille. Malgré sa mauvaise vue, Anthelme le constata immédiatement à la couleur, un jaune lumineux sous la grisaille du ciel.
Il prit le temps de mieux ajuster ses lunettes, écarquilla les yeux... Il était à nouveau le sujet de l’œuvre, mais habillé du vieux ciré qu’il portait ce jour-là.

Son cœur bondit dans sa poitrine, il ne sut si c’était dû à l’effet de surprise ou à un malaise diffus. Qui donc était ce personnage qui l’observait, silencieux, mais avec une sorte de sourire sardonique ? Ce matin, il le voyait bien plus jeune que lui... Il lui semblait même plus jeune que l’image qu’il en avait gardée de la veille.
— Mais comment pouvais-tu savoir qu’aujourd’hui, je porterais cette chose ? fit-il en désignant le ciré qui l’enveloppait.
— Il pleut ! Les gens s’habillent en fonction du temps. Un peu de réflexion et de bon sens, c’est tout !
— J’aurais pu choisir ma gabardine grise !
— Un coup de chance ! Et puis du jaune sur ce fond gris, ça ensoleille la peinture !

Ce satané barbouilleur avait réponse à tout, le vieillard était dubitatif.
La pluie redoublait, Anthelme y vit une excuse pour prendre congé. Ce type le mettait mal à l’aise.

* * *

Le jour suivant était un vendredi. Sa fille lui avait téléphoné la veille au soir pour lui souhaiter son anniversaire.
— Ça va, Papa ?
— Mais bien sûr que ça va !
— Tu ne t’ennuies pas ? Tu pourrais venir quelque temps en Br...

Il lui coupa la parole. Pratiquement à chaque coup de fil, elle renouvelait son invitation à les rejoindre, elle et sa famille, en Bretagne ! Et qu’est-ce qu’il y ferait ? Il pleuvrait là-bas tout autant qu’à R. ! Quant au brouillard, c’était du pareil au même ! Il ne voulait plus bouger. Il y eut encore quelques échanges. Des mots vides. Père et fille n’avaient rien à se dire. Et le vieil homme prit vite congé.
— Je te laisse, il y a un match à la télé...
— Ah ! tu t’intéresses au foot maintenant, c’est bien !

C’est bien, tu parles !
Bon ! ça avait l’air de la rassurer. Mais il s’en fichait, du foot !

Sept heures sonnaient à l’église comme il fermait la porte de son appartement.
Pas de pluie ce matin-là, mais un froid vif, une bise glaciale lui cingla le visage à peine était-il sorti. Il avait revêtu son anorak marron pour avoir chaud, mais aussi pour tester ce drôle de peintre : serait-il capable aujourd’hui de prévoir dans quelle tenue son modèle allait apparaître ? Ce blanc-bec se jouait de lui, c’était bien à son tour de lui rabattre le caquet.

L’anorak lui tenait chaud, mais une écharpe aurait été bienvenue. En début de mauvaise saison, c’est une précaution qu’on oublie. Cette bise ! Il devait avancer tête baissée pour se protéger des tourbillons du vent. Il aurait pu faire demi-tour, mais avait hâte de vérifier si le peintre serait présent malgré cette fichue météo.
Certes, ce gaillard-là était malin, assez finaud pour prévoir la parka, mais quelle couleur lui donnerait-il ? Anthelme était sûr de lui, il riait d’avance, comme un gamin, du tour qu’il s’apprêtait à jouer à ce donneur de leçons. Mais il avançait avec peine, regardait où il posait les pieds : quand on s’approchait de la rivière, le vent forcissait et se mêlait à la pluie en un voile opaque. Anthelme sentait l’humidité transpercer ses vêtements. Il fut pris d’une douloureuse quinte de toux et se reprocha d’être sorti ce jour-là.

Il avait parcouru une dizaine de mètres sur la passerelle quand il ressentit soudain une douleur fulgurante au bras gauche et un poids sur la poitrine ; il s’effondra brusquement... Le peintre ! le peintre... Il allait bien venir à son aide...

* * *

— Oui, j’ai trouvé ce monsieur inanimé au milieu de la passerelle. Depuis combien de temps il était là ? Comment le savoir ! Moi, j’allais au pain, et c’est par hasard... Il est mort ? Vous dites qu’il n’y a plus rien à faire ! Infarctus foudroyant... Quelle tristesse ! Mourir ainsi tout seul...

Le Samu était venu, appelé par cette passante que deux policiers interrogèrent à leur tour comme ils interrogèrent les habitants du voisinage. Quelqu’un connaissait le vieillard, il donna son nom de famille et indiqua son adresse.

Mais ce qui surprit les uns et les autres, c’est cette toile peinte, laissée sur son chevalet à proximité de l’endroit où le pauvre homme avait succombé. La peinture était bien sèche et protégée par un tissu plastifié, imperméable. Elle représentait le défunt – chacun s’accorda à le reconnaître –, accroupi sur les planches de la passerelle et visiblement tordu de douleur. Il portait une casquette de marin breton et un anorak marron.
De l’auteur de ce tableau, personne ne savait rien.
On n’avait remarqué aucun peintre dans les environs ces derniers jours.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Florence Cohen · il y a
Chose promise, texte lu.
Ok c'était bien mais je reste sur ma fin.
Comment dire ? Je n'en sais rien.
Peut-être un goût d'inachevé, quelque chose que j'aurais aimé savoir, lire, surprendre.
C'est superbement décrit et écrit, bien ficelé, bien joué.
Ce qui est surprenant c'est que c'est à nous lecteurs de nous inventer...quoi au juste ? ou qui ?

Bref je suis dans un état indessinable en me demandant si c'est une farce.

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Flore · il y a
Bravo pour cette recommandation.
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JACB · il y a
Forcément quand il y a un peintre dans l'histoire, ça m'intéresse. Mais quand il est diable ou devin ça rajoute du sel aux couleurs et votre grincheux suscite beaucoup d'empathie. Je vous ai lue avec plaisir Eva.
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Evadailleurs · il y a
Merci de cette visite !
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Fred Panassac · il y a
Un artiste qui peint le destin, il fallait y penser. Rusée Camarde a emporté le promeneur solitaire.
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Evadailleurs · il y a
Encore merci, Fred :)
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Delo · il y a
je vote loin du pinceau de votre artiste, dans ma page l'amour se lève.
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Evadailleurs · il y a
Merci !
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Epicurien78 · il y a
Joli texte, plein de mystère... Quand la Camarde se fait artiste-peintre... ;)
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Evadailleurs · il y a
Merci !
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Geny Montel · il y a
Belle finale Eva !
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Evadailleurs · il y a
Un grand merci, Geny, mais... je suis très lucide...
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Isaloulo · il y a
Bonne finale ! Le vieux monsieur est très touchant !
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Evadailleurs · il y a
Merci beaucoup !
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Christiane Tuffery · il y a
bonne finale !
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Evadailleurs · il y a
Merci Christiane !
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Didier Lemoine · il y a
Déjà aimé, je vote à nouveau pour cette finale
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Evadailleurs · il y a
C'est très sympathique, merci beaucoup !
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