L'Objet de ma Rancoeur

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On le connait tous, non, ce vieux voisin acariâtre, incapable d’ouvrir la bouche ne serait-ce que pour dire bonjour ? Dans cette nouvelle, il

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Faire court ? Ah oui, c'est le principe du site ! Alors... 1999 = 1 nouvelle 2018 = 130 nouvelles + 1 roman Polar. Thriller. Un peu de fantastique. Humour. Du long. Du court. Tout est dit  [+]

Image de Hiver 2020

C’est une certitude.
Dans chaque ville et village du monde entier, une poignée de femmes ou d’hommes tels que Monsieur Renart peuple l’ombre.
Je suis sûr que vous savez de qui je veux parler. De ces êtres totalement hermétiques au moindre contact, à la moindre politesse, qui évitent soigneusement votre regard dès lors qu’ils vous croisent, ou au contraire répondent à votre sourire bienveillant par une paire de prunelles sombres rehaussées de sourcils accusateurs. Vous ignorez ce que vous leur avez fait. Rien, sans doute. Mais vous fouillez tout de même dans votre mémoire, à la recherche de bribes d’indices qui pourraient expliquer la raison de leur extrême froideur mêlée à la plus épaisse des méfiances. Jusqu’à ce qu’un jour votre point de vue se décale, que vous remarquiez le même obscur coup d’œil envers un ou plusieurs autres passants que vous. Deux solutions s’offrent alors à vous : soit, sans le savoir, vous faites partie d’un complot à l’échelle de l’humanité orienté vers une seule et même personne. Soit, votre accusateur présente les symptômes d’une misanthropie aiguë dont vous êtes malgré vous à la fois la cause et la conséquence.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu peur de Monsieur Renart. Maman me disait souvent qu’il suffisait que nous le croisions dans la rue au retour de la boulangerie pour que je sois pris de tremblements incontrôlables, ma petite paume tressaillant dans la sienne, priant intimement pour que Maman choisisse d’emprunter le passage piéton afin de ne pas croiser le Monstre. Larmoyer, pleurer, hurler aurait eu tôt fait d’attirer plus encore son attention vers le petit être que j’étais. Alors, je me retenais d’exprimer toute émotion, fixant le regard vers le ciment du trottoir lorsque nous arrivions à sa hauteur. Immanquablement, Maman gratifiait Monsieur Renart d’un « Bonjour ! » jovial auquel il ne répondait jamais. Était-ce un instinct protecteur primaire qui m’obligeait à lever les yeux bien malgré moi vers la physionomie du bonhomme lorsque Maman lui assénait sa politesse, de façon à pouvoir adapter ma réplique physique si d’aventure celui-ci réagissait de façon incontrôlable envers ce que j’avais de plus cher au monde ? C’était toujours à ce moment-là que Renart en profitait pour me lancer sa colère sourde en froncement frontal majeur, ce qui avait pour conséquence de me faire devancer Maman d’un bon mètre, lui tirant le bras à l’extrême, persuadé qu’elle ne remarquerait rien. Entendre la porte de notre demeure derrière nous représentait alors pour moi l’assurance d’une protection sans failles et d’une mise en sécurité bien provisoire, jusqu’à la prochaine mise à l’épreuve de l’achat d’une paire de côtes de porc chez le boucher ou de la mise à la Poste d’un recommandé, synonyme de confrontation potentielle avec le Renart sorti de sa tanière. Lorsque, rassuré, je demandais à Maman pourquoi elle s’obstinait à dire bonjour à un voisin qui ne lui rendait jamais son attention, elle me répondait de la façon la plus naturelle qui soit que feindre l’ignorance aurait représenté une défaite sur l’empathie et sur le genre humain, qu’adopter le même comportement que Monsieur Renart reviendrait à devenir à notre tour une partie de Monsieur Renart. Elle finissait en ajoutant que Monsieur Renart devait avoir de bonnes raisons pour nous défier ainsi, qu’une part de lui était sans doute malheureuse et qu’elle ne désespérait pas qu’un jour, à force d’efforts, elle lui arrache un bonjour, aussi ténu et bourru soit-il.
Dire que Maman – Annette pour les intimes, Nette, pour les plus proches des intimes – était d’un naturel optimiste était un euphémisme. Elle dont la vie lui avait arraché le père à l’âge de trois ans. Elle dont la vie lui avait arraché le mari (si tant est que la vie porte le nom de Nathalie, une couturière originaire de Mouzay – vous connaissez sans doute si le destin vous a un jour conduit sur les routes du département de l’Indre – pas très loin du village de Varennes ou de la ville de Loches). C’est ainsi que nous avons quitté mon village natal de Vou – peut-être l’un des noms de village les plus courts du pays – deux-cent-cinquante habitants au bas mot pour nous installer à Tours, où sans aucune aide masculine et paternelle, Maman Nette m’a élevé du mieux qu’elle a pu entre petits boulots et dimanche gris où, paradoxalement, elle ne laissa aucune place apparente pour la mélancolie et la rancœur. Jusqu’à ce qu’elle me quitte à son tour, ma majorité tout juste atteinte.

La mort, pour l’occasion, ne prit pas de surnom.

J’ai connu Monsieur Renart, mes cinq ans à peine révolus, tout en muscles et maxillaires.
J’ai aujourd’hui quarante ans. J’habite depuis plus de trente-cinq ans la même maison et chaque matin, mon mug de café à la main, j’observe Monsieur Renart ouvrir inlassablement ses volets à 7 h 15 tapantes, semblant transpercer le rideau opaque qui me sépare de lui – en plus de la rue et du trafic du petit matin – de son regard vengeur. Avec le temps, ses pectoraux et ses biceps ont fondu, tout comme son assurance et les chairs de son visage taillé à coups de serpe. Il n’affiche plus la même droiture, le poids des ans a eu raison de sa verticalité mise à mal, mais je défie le plus endurant des élèves perturbateurs des classes de zone sensible de ne pas frissonner au contact de ses noirs iris.

* * *

Voilà cinq jours que Monsieur Renart n’a pas ouvert ses volets. N’a pas pointé son museau au-dehors. Quatre jours que la raison m’intime le statu quo, mais que le cœur – dont une moitié de celui de Maman Nette doit battre dans ma poitrine – me pousse à sonner chez lui, juste pour savoir si tout va bien. S’il ne manque de rien. Je sais, c’est idiot. C’est ce que je me dis au moment de presser le bouton de l’interphone à son nom qui déclenche un bruit de cloche strident venant mourir dans l’écho, derrière la porte. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je patiente, persuadé du ridicule de ma démarche, puis je m’éloigne. À ce moment précis, une camionnette de La Poste vient se garer à quelques mètres. Un employé en sort, un colis à la main, me gratifie de salutations de surface avant d’insérer son passe dans la serrure de la porte menant à la cour intérieure commune à la maison de Monsieur Renart et à une poignée d’autres habitations. L’employé disparaît derrière la porte qui se referme avec lenteur. Sans trop réfléchir, j’emboîte le pas du postier, je retiens un temps le vantail puis le repousse afin de m’engouffrer dans le passage.
La porte de la maison de Monsieur Renart se situe juste à ma gauche. D’instinct, j’abaisse la poignée qui n’opère aucune résistance. Pas même un tour de clé ne verrouille la seule entrée de la demeure.
Entrer ?
J’assène quelques coups légers au bois patiné, histoire de me donner bonne conscience et j’entre sans même tenter d’appeler son occupant. Car dès le vestibule, l’évidence me saute aux yeux.
Ou plutôt aux narines.

Monsieur Renart est mort.

Dénué du moindre sens du suspense, j’avoue que je ferais un très mauvais auteur de romans policiers. Pourtant, même si les effluves du trépas m’étaient jusqu’alors inconnus, il ne me suffit que de peu d’expérience pour comprendre la situation. Je suis l’odeur de décomposition qui s’intensifie au fil de mon avancée et me conduis vers l’escalier au sommet duquel deux portes se présentent à moi.
Celle de droite est entrouverte. Je la pousse dans un silence feutré, le bois du bas de la porte caressant une moquette bouclée hors d’âge.
Renart est là, tristement là, classiquement là. Las. Étendu dans son lit, recouvert d’un drap jauni et d’une couverture sombre que le faible rai de lumière issu de la montée d’escalier éclaire à demi. Seule sa tête émerge du linceul improvisé. Curieusement, l’odeur de mort me semble moins présente qu’à mon arrivée, supplantée par l’odeur de poussière et de renfermé qui m’entoure. Je pourrais tout arrêter là. Composer le 18 et attendre qu’on vienne chercher Renart. Le tout commenté en trois lignes dans le quotidien régional, avec supplément apitoiements sur les vieux qui meurent tout seuls.
Non. En lieu et place, j’appuie sur le bouton d’une vieille lampe de chevet à abat-jour ocre qui vient éclairer la chambre d’une pâleur blafarde de circonstance. Renard paraît dormir. Beau cliché. Façon de parler. Les chairs relâchées se liquéfient encore au contact de l’ampoule anémiée.
Mon regard est soudain attiré par la table de chevet dont l’unique tiroir est entrouvert. Je sais que je ne devrais pas faire ça. Pourtant, l’envie, la curiosité sont plus fortes. Peut-être parce que cet homme a su cultiver le mystère toutes ces années durant. Même si, à défaut de culture, ses sentiments semblaient davantage en jachère.
J’ouvre le tiroir.
Une simple enveloppe blanche apparaît. Au centre, deux mots :

« Pour vous. »

Vous singulier ?
Vous pluriel ?
J’ai la prétention de croire un temps que ce courrier m’est personnellement adressé. Je décachette l’enveloppe et à la lecture du feuillet qu’elle contient, mes ambitions s’envolent.
Je suis ce « vous ».
Mais cela aurait pu être n’importe qui d’autre.

« À vous qui lisez ces quelques mots,

Puisque vous êtes là, c’est que j’ai quitté sans regret ce monde. Pas d’apitoiement, c’est ainsi.
Inutile de contacter qui que ce soit. Je n’ai plus de famille. Encore moins d’amis.
Je ne mérite pas d’éloge funèbre. Les éloges et moi, cela fait bien plus que deux.
Peut-être ne nous sommes nous jamais croisés. Ou bien peut-être que si.
Quoiqu’il en soit, si vous êtes ici, autant que vous soyez là pour quelque chose.
J’ai quelque chose à vous dire.
Quelque chose que j’ai appris durant ces longues années.
Quelque chose que j’ai toujours tu.
Et que vous êtes en droit de savoir désormais.

Libre à vous de vous en donner la peine.
De continuer à vivre dans l’ignorance.
Ou d’enfin savoir.
Libre à vous.
Renart. »

Dire que Renart a piqué ma curiosité au vif était un doux euphémisme. Par cette missive qui m’est autant destinée qu’à ceux qui l’ont croisé une fois dans leur existence, quotidiennement, ou bien à aucun moment, mon acariâtre voisin propose de lever un coin de voile sur son existence saupoudrée d’aigreur non feinte.
Je tire un peu plus encore le tiroir vers moi et un inventaire de curieux objets apparaît au fond du logement. En vrac, un trio de dés, une carte postale, un bâton de craie blanche et un bouquet d’herbe séchée que je reconnais à première vue, mais que je saisis et porte aussitôt à mes narines pour confirmation, quelques minuscules feuilles tombant sur le sol.
Un banal bouquet de thym.
Après avoir reposé la végétation sèche sur le petit meuble, je m’essuie machinalement les doigts sur mon pantalon avant de saisir la carte postale qui repose au fond du tiroir. Il s’agit d’ailleurs davantage d’une photographie noir et blanc aux contours grossièrement crénelés. Sur celle-ci s’affiche en vue d’ensemble un hameau d’une poignée de maisons aux façades blanches et aux toits quasi plats. Le village se perd au creux d’un enchevêtrement de branchages rachitiques et noueux au possible, tandis qu’en arrière-plan se dessinent les contours de reliefs abrupts où des arbrisseaux faméliques semblent se partager leurs racines, tels les ultimes survivants capillaires sur le crâne de Renart. Une légende succincte en haut du cliché m’informe que la vue générale représente le hameau de Saint-Roman de Tousque, dans le département de la Lozère. On est bien loin de Tours. Je retourne le morceau de carton sur lequel s’imprime un simple mot de la main de Renart :

« Origines »

Les débuts. Là où l’existence d’un véritable misanthrope a débuté. Comment en vient-on à détester ses semblables ? Est-ce inscrit dans les gènes ?
Le mot de huit lettres n’a pas été écrit à l’encre, mais à la craie. Curieux.
Je pivote d’un demi-tour sur moi-même et contemple pour la première fois l’intérieur de la chambre à demi-masquée par la pénombre, ignorant presque que celle-ci abrite un macchabée. Je devrais appeler les pompiers. Je devrais. Ma présence pourrait être taxée d’obscène. Mais qu’est-ce que je risque, après tout ?
Je parcours le mur tapissé d’immondes rayures verticales grenat et vert bouteille et m’arrête devant une vieille carte de géographie scolaire Vidal-Lablache. En plein cœur du Gévaudan, un cercle tracé à la craie ceint le vide. L’emplacement présumé de Saint-Roman de Tousque, ce qui doit être le village natal de Renart. Là où il a dû en tous cas passer sa prime enfance.
Trop petit pour être référencé.
Trop insignifiant pour être mentionné.
Je poursuis ma visite improvisée dans l’existence de mon voisin et tombe sur un cadre dépoli dans lequel trône une vieille photographie de classe. Semblable à tant d’autres, présentes à l’identique ou presque dans tous les bons albums de n’importe quelle famille française. En tons sépia, des écoliers en blouse et chaussettes montantes, à la bouille trop boudeuse pour un si jeune âge, contemplent l’objectif d’un œil torve, à l’exception d’un gamin un peu plus déluré que les autres qui tente une semi-grimace, provoquant par là même le courroux du maître qui ne remarque rien, trop occupé à immortaliser son autorité d’une baguette fièrement levée, à l’instar de son menton et de son sourcil aussi fiers que les pointes de sa moustache masquant toute velléité de sourire. La bonne trentaine de mômes pose au beau milieu d’une cour dont on devine les latrines en contrechamp. Tous sauf un. Je pense un instant qu’il s’agit d’un montage. Que quelqu’un a découpé une photo qu’il est venu grossièrement coller au cliché scolaire. Pourtant non. L’image semble être constituée en un seul morceau.
À gauche de la ribambelle de mioches embrochés, un autre gamin pose debout, un bonnet d’âne sur la tête dans un tout autre décor. Une salle de classe. Un bras dans le dos, l’autre bras pendant le long de sa jambe aux mollets et aux genoux dénudés. Les doigts tenant mollement un bâton de craie. Derrière lui, le tableau est recouvert de bribes de mots en pleins et déliés :

« Je ne dois pas… le maître… la sagesse est… je ne… pas… je ne… rai plus… persévérance… la clé de la… je ne ferai plus de… »

Une punition.
Un redressement.
Une sentence.
Une humiliation immortalisée. Renart traîne pour l’éternité sa sanction pour une quelconque bêtise de gosse sur un quart de la photo de classe. En marge des autres, pour bien appuyer encore.
J’ignore ce qui me pousse à saisir le cadre et à le décrocher du mur. Parfois, certains gestes ne s’expliquent pas. J’en viens à me dire que c’est l’esprit de Renart lui-même qui me pousse à effectuer pareil acte, mais me ravise devant les prémisses de spiritisme bon marché qui m’envahissent. Néanmoins je retourne l’objet. À l’arrière de celui-ci, un mot encore.

« Drame »

Enfin, j’hésite.
L’écriture est malhabile.
La lettre « a » est hésitante. Devrais-je lire :

« Drôme » ?

Comme le département.
Je retourne à la carte de géographie aux tons ocre.
Quelques centimètres à droite, une croix. En pleine Drôme provençale. Entre Orange et Montélimar. Entre pulpe et nougat. Entre acide et sucre.
Renart aurait quitté sa Lozère natale pour la garrigue. C’est ce que je crois comprendre en détaillant un autre cliché un peu plus loin sur la gauche. Photographie couleurs. Mais de ces couleurs saturées où l’ancien noir et blanc semble lutter contre le progrès de la polychromie en se diluant aux pigments, donnant aux bleus, aux jaunes et aux verts des teintes souillons et baveuses. Un ciel quasi turquoise. L’azur provençal a des allures de Mexique. Dans un champ émeraude d’où des touches d’améthyste flamboyante émergent ça et là, une dizaine d’ouvrières et d’ouvriers posent tout sourire, entourant un septuagénaire au chapeau de paille, barbe blanche épaisse et costume trois-pièces parfaitement coupé. Une sorte de Monet du Midi. Légèrement en retrait du groupe, je reconnais instantanément les traits juvéniles de Maître Renart, en salopette et bras de chemise. Je porte à nouveau mes doigts aux narines et l’odeur poivrée du thym vient se superposer aux taches de couleur artificielles. Le groupe pose tout sourire en plein champ de thym où alternent les rangées végétales ordonnées et les allées arides et caillouteuses. Même Renart semble esquisser un rictus qui semble s’apparenter à une certaine idée de la joie, malgré ses réticences. Le gros bonhomme jovial, c’est le patron. Monsieur Lespinasse. Honoré Lespinasse. Horticulteur et producteur d’épices pour la cuisine traditionnelle ainsi que d’huiles essentielles. Sur une autre image, plus petite, autre décor. L’ouvrier Renart pose à côté du patron Lespinasse. Je peine à reconnaître mon voisin d’enfance tant un sourire que je ne lui ai jamais vu lui barre la face. Ils sont attablés dans ce qui ressemble à un troquet sans prétention, levant leur verre en direction du photographe. Lespinasse pose sa lourde pogne sur l’épaule de son ouvrier. Sur la table, une piste de dés affichant distinctement un double six et un simple feuillet retourné difficilement lisible.

Le même feuillet trône sur le mur des souvenirs, fièrement encadré.
Un acte de propriété.

Sur ce document calligraphié main et certifié par un notaire, Monsieur Honoré Lespinasse cède tout bonnement, à titre gracieux, l’exploitation du Domaine de Montségur à Monsieur Paul Renart, ouvrier agricole.
Il n’y a rien de logique dans tout cela. L’employeur bien établi et d’un âge assez avancé décide sur un coup de tête de léguer sans intérêts son bien le plus cher à l’un de ses plus jeunes ouvriers. En quel honneur ? Et où est le drame annoncé, si tant est que ce soit ce mot qui soit écrit au verso de la photo de classe ?
Le jeu de piste de Renart me mène un temps vers le plus sombre des culs de sacs. Tandis que Renart, au fond de son avant-dernière couche, poursuit son repos éternel, je me mets à parcourir des yeux les documents restants sur la cloison, mais ceux-ci ne m’offrent aucun élément de réponse. J’avance un peu plus dans la chambre à coucher, le cerveau en ébullition, afin de lever les incohérences de ce puzzle. Il y a peu de mobilier dans la pièce : une lourde armoire sculptée, une commode basse et un guéridon insignifiant. Mettant de côté le moindre scrupule, j’ouvre en grand les deux battants de l’armoire.
Rien que des chemises, des vestes, des costumes, des imperméables sagement alignés sur une paire de tringles. Je lève la tête et d’un des deux casiers supérieurs émergent les contours arrondis d’une piste de dés. Je me hisse sur la pointe des pieds et saisis l’objet par la bordure accessible. Je me recule quand une masse informe manque s’abattre sur mon crâne et vient s’échouer sur la moquette.
Deux journaux.
Trois exemplaires du Dauphiné Libéré.
Je me saisis du plus ancien de ceux-ci.
En gros titres s’imprime l’innommable :


« Honoré LESPINASSE Assassiné

L’ancien propriétaire du domaine de Montségur a été retrouvé hier soir, le corps sans vie, baignant dans une mare de sang, dans son appartement du centre de Montélimar (details pp. 2–3) »

La double-page relate avec force détails les circonstances supposées du meurtre, recueille témoignages de proches ayant côtoyé Lespinasse au quotidien et s’accordant sur l’extrême bienveillance du personnage. Comme je pouvais m’y attendre, un long paragraphe s’interroge sur les raisons de la vente récente et rapide du domaine de Montségur à un simple ouvrier – Monsieur Paul Renart, pour ne pas le nommer – et vient le placer de façon fort habile, avec toutes les précautions stylistiques et journalistiques de circonstance, en bonne place sur la liste des suspects.

En une du second quotidien, daté d’un jour de la semaine suivante, l’héritage de Lespinasse occupe encore une place de choix :


« LE DOMAINE DE MONTSÉGUR RÉDUIT EN CENDRES

L’exploitation de Paul Renart, l’un des principaux suspects dans l’affaire du meurtre d’Honoré Lespinasse, a été victime la nuit dernière d’un incendie ravageant l’intégralité des bâtiments et une bonne partie de la végétation. »

L’article en pages intérieures fait la part belle au sensationnalisme et oscille entre atermoiements forcés et satisfaction d’une certaine justice rendue. On apprend de surcroît que Paul Renart a refusé de se livrer à tout commentaire et qu’« il persiste à s’engouffrer dans un mutisme de plomb ».
J’ignore si la rédaction du journal s’est livrée à un mea culpa conséquent les jours qui ont suivi la parution du troisième numéro qui m’est tombé sur la tête quelques minutes auparavant. Plusieurs mois séparent celui-ci des deux autres éditions.

En première page et en caractères épais :

« L’ASSASSIN D’HONORÉ LESPINASSE ARRÊTÉ

Jean-Claude Donzac, ancien ouvrier agricole du Domaine de Montségur, a avoué être le meurtrier de son ex-patron, ainsi que sa culpabilité dans l’incendie de la propriété de Paul Renart. »

Dans un dossier spécial, le quotidien revient sur la genèse de l’affaire Lespinasse, sur les circonstances qui ont permis l’arrestation de Donzac et sur les motifs de ses deux crimes, ou quand la rancœur côtoie l’absurde :

« Donzac avoue à demi-mots qu’il n’a pas supporté que son ancien patron cède son entreprise à un jeune ouvrier sans qualification. Lui, le préféré, ivre de jalousie, a décidé de passer à l’acte quand il a appris que Lespinasse, à l’aube de la retraite, avait, un soir de beuverie, joué aux dés contre Renart son exploitation de plusieurs hectares […]
Nous avons cherché à interroger Paul Renart, qui vit désormais dans le village de Mouzay, dans l’Indre, à quelques kilomètres de Tours, afin de recueillir ses sentiments. Mais, ni lui ni sa compagne Nathalie Fresnay n’ont souhaité répondre à nos questions. »

Nathalie Fresnay.
La Fresnay, ou plutôt La Traînée, comme j’entendais Maman l’appeler au téléphone quand je cherchais le sommeil mes soirs de jeunes années.
La couturière de Mouzay pour qui mon père avait quitté ma mère sans ménagements.
Nathalie Fresnay était l’ancienne concubine de Paul Renart. Ainsi Maman Nette et lui avaient subi les dommages collatéraux de l’union illégitime de ces deux êtres.

Je retourne vers la table de nuit au tiroir béant.
L’amas d’objets hétéroclites est toujours là.
Le bâton de craie.
La carte postale de Saint-Roman de Tousque.
Le bouquet de thym.
La paire de dés.
Tous les symboles d’une vie jalonnée d’échecs et d’injustices.
Et un troisième dé. Un dé à coudre. La couturière de Monsieur Renart, piquée par un autre.

Je repousse le tiroir de la table de nuit lentement, comme si je cherchais à ne pas tirer Renart de son sommeil profond, quand je perçois le bruit d’un bringuebalement léger.
Quelque chose a bougé au fond du tiroir.
Je tire à nouveau vers moi la poignée, passe ma main au fond et ramène les objets déjà mis au jour vers moi. Rien d’autre ne ressort de ma pêche improvisée. Alors, je sors tout ce bric-à-brac que je viens poser sur le bord du lit, en équilibre instable sur la couverture pelucheuse.
Un instinct.
Je pose ma main sous le tiroir dont le fond se soulève sans difficulté.
Ou plutôt « les fonds ».
Pris en sandwich, je découvre une vieille carte topographique Michelin de Tours et ses environs.
Le nom de Vou, mon village natal, y est cerclé d’un coup de feutre rouge épais. Je me retourne et remarque que, si la ville de Tours est entourée au mur sur la carte d’écolier Vidal-Lablache, une petite croix à l’emplacement de mon lieu de naissance est tracée au sud de Tours.
Renart a-t-il habité mon village ? Je déplie la carte à l’épaisseur certaine, et toute une liasse de cartes s’abat sur le dessus de mes chaussures.
Ou plutôt, des photos.
L’horreur m’envahit. Mais je n’étais plus à cela près.
Sur chacune de ces photos, prises à différentes époques, à différentes saisons, la même personne. Le même portrait. Souriant, immanquablement, malgré les affres de sa vie. Des photos prises à la dérobée, des photos volées. Paparazzées.
Maman.
Annette pour les intimes, Nette, pour les plus proches des intimes.
Au verso de chacune d’elles, le mot « Nette », calligraphié, répété des centaines, des milliers, des dizaines de milliers de fois.
Maman disait que je ne serais plus jamais que le seul homme de sa vie. Et elle n’avait jamais menti.
Tout au plus Renart n’était-il qu’un amoureux secret. Ou éconduit. Éconduit peut-être par Maman, peu après que Nathalie Fresnay l’ait quitté. Du temps où Maman et moi vivions encore à Vou.
Devenu un voisin discret, mutique, misanthrope.
Mais amoureux.
Jusqu’à habiter en face de chez nous.
Amoureux.
Même si cet amour a de quoi faire peur.

Naît-on misanthrope, ou le devient-on au gré des coups de poignard de la vie ?
Certains naissent, demeurent et meurent dans l’optimisme le plus complet, gardant foi en l’être humain jusqu’à leur dernière seconde.
D’autres non.

Alors que je m’apprête à ranger les reliques d’une vie compliquée au fond de leur tiroir, je jette un dernier coup d’œil à ces objets d’un éclectisme certain – mais légitime – alignés au bord du lit.

Étonnamment, la révélation de Renart ne me surprend pas le moins du monde :

« Vou – Nette – Tousque – Dés – Craie – Thym »

Je sais que c’est impossible mais, fort de mes suppositions muées en certitudes, au moment de composer le 18, je crois percevoir la bouche de Renart se pincer en un rictus narquois.

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Ozias Eleke · il y a
Mes félicitations David. Joli texte.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Burak Bakkar · il y a
Bravo David ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Mabe01 · il y a
Très bien écrit, fluide et agréable à lire. Une fin surprenante (dans le bon sens du terme évidemment) bravo !
Je vous invite sur le pacte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-pacte-11 si le coeur vous en dit...
Bonne continuation !

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David Lefèvre · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire et pour vos conseils de lecture ! Content que vous ayez pris plaisir à lire cette histoire. A très vite.
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Sylvain Bourjac · il y a
intriguant, du début, à la fin.
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David Lefèvre · il y a
Merci beaucoup Sylvain ! Content que la mécanique du récit ait ainsi fonctionné ! :)
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SLEMO · il y a
Mon vote, bien vu pour ma part j'ai l'impression que dans moins de 10 ans je peux devenir ce Mr Renart !
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David Lefèvre · il y a
Merci beaucoup Slemo ! C'est vrai qu'il pourrait y avoir de quoi parfois ! Même si les propos de la maman de Monsieur Renart sont sans doute les plus sages, encore faut-il savoir les appliquer ! :)
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D Rd · il y a
Très bonne histoire, on se laisse prendre au jeu au fil de la lecture ! si vous souhaitez aussi me lire
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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David Lefèvre · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire, Denis ! Au plaisir de vous lire ! :)
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benoit fabry · il y a
Salut David c'est Pierrot je viens de lire ta nouvel elle est très bien écrite et recherchée toutes mes félicitations. Cordialement
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David Lefèvre · il y a
Ouah ! Quel honneur d'être lu par toi, Pierrot ! Ca me fait ultra plaisir ! Merci beaucoup pour ta lecture et tes compliments ! Bonne soirée à toi ! :)
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benoit fabry · il y a
Bravo monsieur , j'ajoute bien volontiers mes félicitations à l'auteur de cette histoire qui m'a tenu en haleine de bout en bout. Cordialement
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David Lefèvre · il y a
Cher Benoît,
Vous me voyez là ravi de vous avoir tenu ainsi en haleine. C'est la plus belle des récompenses. Merci de votre lecture attentive. Je savais pouvoir compter sur vous. Cordialement vôtre.

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Gina Bernier · il y a
pourquoi je n'ajoute pas mes félicitations... Quand "on" habite un tout petit village, la moindre des choses que chacun fait, au cas ou des volets resteraient fermés d'un voisin, 'on' n'attend pas que cinq jours se soit écoulés, dès le lendemain ou dans la journée , et sans que cela soit de la curiosité , le proche voisin ou bien un autre va frapper à sa porte....
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David Lefèvre · il y a
Vous avez raison. Néanmoins les personnages n'habitent pas un petit village mais la ville de Tours (ce qui revient au même sur la nécessité d'avoir un comportement citoyen peu importe le lieu où l'on habite, mais les grandes villes justement rendent les gens encore plus solitaires). En outre, on peut imaginer que c'est la peur ressentie depuis l'enfance par le narrateur qui l'a fait hésiter à frapper à la porte. Une sorte de "contagion" aussi de cette misanthropie. Une certaine lâcheté aussi qui, au final, vient renforcer le message de la chute. Personne n'est tout noir ou tout blanc dans la vie et ces personnages en sont des exemples. Pas de volonté de manichéisme qui aurait dénaturé le propos. Et puis, cela reste de la fiction même si elle est empreinte de forte réalité. Merci de votre lecture en tous cas.

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