Livide

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Marguerite.

Ma belle Marguerite.

Comme je suis désolé Marguerite !

Je suis si confus de te faire, pour la première fois une grande, une immense peine. Ma pauvre Marguerite. Lorsque tu me rejoindras, ne m'en veux pas. Ne me garde pas rancune de t'avoir ainsi abandonnée. J'aurais du ce soir là, te chuchoter un dernier « je t'aime », mais comment pourrais-je revenir à cet instant ? Ce passé si proche me paraît si lointain maintenant.

Cet été, nous voulions aller ensemble voir Caroline et les petits à Vannes. Ne renonce pas à les visiter, va-y pour nous deux. Je serai bien triste de te savoir cloîtrée à la maison, avec pour seules compagnes ta solitude et une pelote de laine. L'air de la mer te fera le plus grand bien. Tu l'as toujours aimé. Rappelle-toi comme tu étais heureuse avec notre toute petite Caroline dans les bras lorsque nous nous promenions sur la plage. Tu riais si fort quand un coup de vent a emporté ton chapeau de paille dans les algues, alors que notre bébé pleurait parce qu'elle pensait que le ruban bleu serait perdu et tout trempé.
Paye-lui en un nouveau, ne sont-ils pas indémodables ces chapeaux qui te vont si bien ? Les larges rebords cachaient les petites mèches sur ta nuque, c'étaient leur seul défaut. Elles sont adorables ces petites anglaises. Tu as les mêmes qui frisent sur tes tempes, mais tout le monde peut les voir, elles n'ont pas le même parfum de secret, un secret que j'aimais tellement enrouler autour de mes doigts.
Oh, Marguerite, ne m'en veux pas ! Je les passerais encore mille fois dans tes cheveux, jusqu'à ce que tes maux de têtes soient chassés. Ma belle Marguerite, ne sois pas triste, ne pleure pas, tu sais bien que tes migraines empirent.

Qui ? Qui t'apportera ton café le matin au bord du lit ? Qui lavera ta tête de tes innombrables chagrins ? Qui épluchera les carottes en prenant soin d'empaqueter les pelures dans un vieux papier journal ? Qui fera pousser ces carottes ? Qui ? Marguerite, ma belle Marguerite, écoute-moi encore une fois, entend-moi. Ne laisse pas le voisin planter ses haricots dans notre potager, il n'est pas assez soigneux et te donnera du souci en abandonnant ses pieds aux mauvaises herbes. Demande à Caroline de t'aider à arroser, ton vieux dos ne supportera pas de porter toute cette eau.

Joue toujours au piano, comme avec moi. Les touches jaunes portent tous nos apprentissages, à deux puis à trois quand notre petite à voulu faire de la musique. Te souviens-tu d'elle les premières fois ? Elle ne frôlait pas les pédales du bout de ses petits pieds. Elle était amusante. Quand elle enchaînait deux notes et que le son lui plaisait, elle arrêtait tout et battait des mains avec un grand sourire ! Nous avons beaucoup ri, n'est-ce-pas ? Nous étions fiers d'elle à son entrée au conservatoire... Quel âge avait-elle ? Huit ou dix ans, pas plus. Je me rappelle d'elle, nous avons encore une photo dans l'armoire. Elle portait un chapeau de paille, un tout pareil à celui que tu avais à la plage.

Ouvre l'album de temps en temps, et souris en pensant à ces moments. Tes larmes sont aussi les miennes, tes colères aussi, tes rires aussi. Sois joyeuse, et je le serai. Tant que dans ton cœur battant mon souvenir aura une place, je ne serai pas tout à fait parti. Je t'aime trop, ma belle Marguerite, pour m'abandonner ainsi.

Marguerite. Ma pauvre Marguerite, mille fois pardon. Depuis ce jour où tu es entrée dans l'église au bras de ton père, ce brave homme, j'ai toujours veillé à te protéger, ma petite perle toute fragile, comme un écrin. J'ai failli à ma promesse, à ma parole et je t'ai chagrinée.

Ma fleur, mon soleil, comme j'aurai besoin de toi ici ! Il fait si froid, tout est de glace, tout me brûle et me gèle, tout me désespère et me tue ! Un seul de tes sourire, comme un rayon de soleil pour réchauffer mon cœur inerte ! Marguerite ! Ma pauvre Marguerite ! Aie pitié de ton mari, ce lâche, offre-lui un peu de douceur, lui qui meurt encore plus qu'il n'est déjà mort !

Quelle triste grimace m'as-tu faite... Tu t'es éveillée et as regardé notre photo au mariage de Caroline. Nous étions beaux, enlacés comme au premier jour, les cheveux grisonnants comme au dernier et les yeux pleins d'étoiles comme pour l'éternité. Tu as cela d'immortellement séduisant : ton regard doux et maternel. Avec lui, tu me grisais mieux que l'alcool le plus brûlant, me chavirais mieux que la houle la plus puissante et me faisait fondre mieux que les flammes les plus ardentes.

Pense bien à moi, que je me lève chaque matin à tes côtés encore dans ton esprit si je ne le peux plus entre les draps. Je prierai les oiseaux de remplacer ma voix pour te bercer, la brise mon souffle pour te rafraîchir et les pivoines mes mots pour te dire mon amour. Si sur la commode tu gardes vive une fleur en ma mémoire, je serai content. Marguerite, tu restes pour toujours à mes yeux, la plus belle des fleurs. Ne fanes jamais, ma splendide Marguerite.

Dans l'ombre je me cacherai et te protégerai encore. Je serai la lueur livide de l'aube qui naît sur la campagne blanchissante qui se perd sur nos draps et vient d'enlacer comme je le faisait de mes bras. Je serai livide mais contre toi je serai éclatant. Tu restes ma force et ma joie, quand bien même je ne suis plus là pour te le dire. Marguerite, ma belle Marguerite, offre encore à cette lueur ce sourire matinal qui fleurissait sur tes lèvres gercées au son de ma voix.

Si je ne puis plus te le dire en paroles je te le susurrerai en songes et te l'écris une dernière fois, ma resplendissante Marguerite,
Je t'aime.
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Maimai · il y a
Très, très beau!
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est magnifique, merci !
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JadeGo · il y a
Et que dire de vos poèmes !
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Elena Lmr · il y a
Plus je te lis, plus j'aime te lire... tes mots sont si beaux !
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JadeGo · il y a
Vous m'en voyez honorée !
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Miss Free · il y a
Superbement écrit et très émouvant!
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JadeGo · il y a
Je rougis de votre commentaire... Merci beaucoup !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Trop beau ! Cet amour qui dure et veille toujours sur l'être aimé. C'est bouleversant.
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JadeGo · il y a
Comme vous l'avez dit sur le côté féminin de cette histoire, l'amour peut être plus fort que la mort.
Je suis touchée de voir que vous les avez autant appréciés, merci beaucoup de vos lectures !

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