Lit vide

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

La lueur diffuse de l'aube poudreuse traverse les rideaux de dentelle accrochés à la fenêtre. La grande chambre aux murs blancs abrite plusieurs meubles : la commode de ta belle-mère, ainsi que son chiffonnier avec des poignées en bronze, auquel elle tenait tant. A sa droite, un ficus dans un grand pot vernis apporte une touche de couleur à cette pièce terne. La grande armoire en chêne, qui en son cœur abrite ta chère robe de mariée, habille le mur à gauche de la fenêtre. Sous ces carreaux, le lit en bois massif étend ses parures cotonneuses.

Ce grand lit vide et froid dans lequel tu grelottes, toute seule sous tes draps rêches. A quoi bon les laver avec ce savon aux parfums de lavande qu'il aimait tant s'il n'est plus là pour les sentir ?
La lumière te réveille lentement. Entre les brumes de cerveau qui flouent ta raison ensommeillée, tu aperçois déjà son visage. Jamais il ne te quitte. Tes céphalées n'ont pas encore pris possession de ton pauvre crâne, tu savoures cette éphémère sérénité. Une longue chemise couvre tes jambes striées du bleu de tes veines rendues visibles par l'âge. Ce même bourreau de la beauté qui a marqué ton front et tes joues de milles rides, a peint sous tes yeux d'éternelles cernes violacées, a torturé ta peau ferme jusqu'à ce qu'elle ne soit plus que chagrin graisseux, a brûlé la blondeur de tes cheveux pour qu'il n'en reste que des cendres grises, ne t'a laissé qu'un corps guillotiné.
Et pourtant, lui l'aimait toujours, ce corps.

Lui qui, il y a quarante ans, t'attendait devant l'autel en costume immaculé, accordé à son sourire, aimait ta démarche lente, appuyée sur ta canne, brune comme ses joues. Son visage tanné par la rudesse de sa vie champêtre, portait autant de cicatrices que sa bouche comptait de dents, autant de rides que son épaisse moustache de poils, autant de stigmates que ses lèvres de sourires. Il avait ce don divin de rire de tout sans porter offense à personne, d'accueillir avec espoir les mauvaises nouvelles et de te donner courage lorsque tout semblait aller contre vous. Ses bras paysans étaient restés forts malgré les ans et te serraient contre son torse toujours puissant, et là, il savait te souffler les mots qui te consoleraient.

Ce matin, il dort loin de toi, il ne te réconfortera pas. Tu tournes la tête vers le chevet et aperçois votre photo, prise le jour du mariage de votre fille. Comme elle était belle, votre Caroline lorsqu'à son bras, elle s'avançait vers votre gendre ! Un jeune homme tout à fait charmant qu'il aimait beaucoup, à tel point qu'il n'en parlait jamais comme son gendre mais comme son propre enfant. Tu les observais avec bienveillance fumer devant la maison, assis côte à côte sur le muret, l'un une vieille pipe en mûrier soigneusement vernie et l'autre une cigarette sortie d'un paquet gondolé. Caroline les avait même pris en photo une fois. Elle te l'avais encadrée et offerte pour Noël. Tu l'avais accrochée au dessus de son chevet, de l'autre côté de ce grand lit, vide et froid.

Tu te souviens des heures passées au piano avec elle, et avec lui. Ils étaient deux artistes, un couple parfait. Toujours en retrait, avec un sourire, tu les accompagnais et les soutenais. Elle est devenue une vraie artiste, et il était fier d'elle. Il s'en vantait partout, au marché ou à la sortie de la messe et se tournait invariablement vers toi, te demandant d'appuyer ses louanges avec enthousiasme.

Vous étiez si heureux tous les trois... Il était protecteur, s'assurait toujours que sa petite fille travaille bien et que sa petite femme ne soit pas trop triste. Toi, toute discrète et réservée, tu ne parlais que très peu, tes rares mots allaient presque tous à Caroline. Tu taisais tes inquiétudes, toi qui étais si soucieuse, et lui savait voir au plus profond de tes yeux tes angoisses. D'un geste il les évaporait et souriait.

Ce sourire... Ce matin là, lorsque contre toi son cœur ne battait pas et sa main posée sur ta tête était glacée, il souriait, livide. La sombre camarade elle-même ne pouvait t'en empêcher, malgré tous les affres de l'agonie qu'elle lui avait fait subir.

Tu voudrais pleurer, quelques larmes au moins, mais cela ne ferait que hâter tes maux de tête. Seul un rictus étrange fleurit sur ton visage lorsque tes yeux mi-clos se posent sur les cadres du chevet.

La lumière ce matin est un peu livide, grisâtre et pourtant, au plus profond de toi, tu sens qu'il passe sa large main dans tes cheveux et te chuchote un « je t'aime » étouffé par les draps froids de ce grand lit vide. Et si ce n'est qu'une timide esquisse, te voilà qui souris, un peu comme lui, à cette lueur tiède.
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Dizac · il y a
Extrêmement émue, votre récit à l'écriture sensible et tres évocatrice m'a menée jusque dans cette chambre, . Solitude,, memoire, tendresse, ,simplicité, tout ce que j'aime. ..
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JadeGo · il y a
Votre commentaire me touche sincèrement...
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Elena Lmr · il y a
Oh ! Et je viens juste de remarquer que les deux titres se font écho! C'est subtil et très joliment fait, bravo !
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JadeGo · il y a
Merci, je suis contente que vous l'ayez vu !
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Elena Lmr · il y a
Voilà donc la fameuse Marguerite ! Souris, Marguerite.
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JadeGo · il y a
Elle sourit maintenant, elle sourit.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'amour si fort est plus fort que la mort !
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JadeGo · il y a
Beau commentaire !
Merci d'avoir lu ce texte, ainsi que son pendant masculin !

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