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Mathéo Feray

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Minuit douze. J’observe des êtres se déhanchant sur '' Spanish Harlem '' de Ben E. King au beau milieu d’un pub anglais. Au mur, seule trace de notre nation, perdue entre une multitude de vieilles photographies sépias, une publicité pour la bénédictine de l’Abbaye de Fécamp. Sur cette publicité, un homme d’environ trente-cinq ans, smoking, fines moustaches rousses et monocle, contemple d’un œil sévère le délicat petit verre qu’il tient face à lui, rempli du fameux digestif, comme une curiosité de laboratoire, tandis que sa main droite, posée sur la douillette table du restaurant inconnu où il déjeune, effleure un cigare. En face de lui, une jeune femme, peut-être son épouse, cheveux noirs, yeux orientaux languissants, robe jaune et bijoux, l’interroge d’un regard étrange. Au loin, derrière une vitre colorée travaillée telle un pan de dentelle, on distingue les flèches hérissées du palais Bénédictine, sous un doux coucher de soleil orangé. Fantasque architecture ! Encore plus loin, on devine les mats des bateaux, masse compacte, reposante. Que se disent-ils, ces deux étrangers d’un autre siècle ? Sans doute évoquent-ils la bénédictine, son goût, ses charmes. Ils incitent le client, tout en douceur. L’homme me fait penser à Charles Swann. Elle, je ne sais pas. Moi, je suis juste en dessous, confortablement installé sur une vieille banquette en cuir. J’observe les danseurs. Je savoure '' Spanish Harlem '', la belle voix de King, les bois qui font tant rire Billy. Je rêvasse. Je pense à Céline et Le Vigan. Je les imagine, dans le luxe désuet et suspect de Zornhof, tandis que l’Allemagne tourne folle. Je reconstitue le visage de Robert Le Vigan, accablé de tristesse sous les traits du Christ battu. Presque immédiatement, Shakespeare me revient à l’esprit, par association de martyrs. Je me revois, moi, le bien peu de chose, l’infime rien, ligoté sur la scène du petit théâtre, en Antonio, tandis que Loïs, passionné Bassanio, tente de racheter mes entrailles au cruel Shylock. Shylock, c’est Gino, sautant et trépignant de haine, aiguisant déjà son coutelas. Plus loin, Barbara et Gwendoline parlementant sur ce qui m’attend, s’apprêtent à trancher. Oh, juges intègres ! Cœur ? Pas cœur ? En face, le public, morne, désintéressé, puceau et débile, à peine visible dans la pénombre, guette la fin, excepté Heidemann qui se marre. Et moi, je suis toujours là, disloqué entre les cordes de ma potence. C’est qu’ils ont mis le paquet, les bougres ! Vraies cordes et tout... J’ai les poignets rouges. Garcia et Rodolphe, déguisés en bourreaux, tirent à leur aise Enfin, on accable le juif, on me libère, Loïs m’embrasse, me passe ma chemise... et l’affaire se clôt. Comme ça. Forcément, ça me rappelle un peu Jésus Le Vigan. Et le Vigan me rappelle un peu Céline. Et Céline me rappelle un peu que je suis toujours là, sous l’affiche de la bénédictine, méditant, m’égarant. King a fini de chanter mais le pub se remplit toujours. Les vieux partent, les jeunes arrivent. Assez vaguement, j’imagine Céline prononçant cette phrase ; '' L’homme devient humble quand il se torche le cul ''. Ce n’est pas de lui mais je l’imagine bien dire ça, tout aigri, à Meudon, tandis que La Vigue pourrit en Argentine. J’ai encore une autre image qui me vient (j’arrête pas...). Le Vigan, d’une part, et Jean Gabin, de l’autre, en Ponce Pilate, un peu gauche. Je manque de rire ; j’imagine Barbara en Ponce Pilate, engoncée dans sa grande toge noire et son écharpe écarlate ! Avec la magnificence de Gabin ! ‘’ Je m’en lave les mains ‘’ ! La France, cinématographiquement parlant, n’est plus très ouverte au talent depuis quelques années. Au mieux compta-t-elle quatre étoiles ; Dewaere, Gabin, Le Vigan, Haudepin frère. Et notre Gégé... ogre prodigieux... et notre Guépard... qui se meurt tranquillement en Suisse. Mais je m’égare. Je pars sur des considérations accessoires. Je songe à des tonnes de choses, sous l’affiche de la bénédictine. Les danseurs s’agitent désormais sur Depeche mode. Ce pub, baigné d’une douce lueur rougeâtre, aurait pu être un décor de Guignol’s band. Après tout, j’imagine bien Sosthène et Delphine s’excitant sur la piste, lui répétant des incantations incongrues, elle s’époumonant sur Macbeth. Pas impossible ! Et Ferdinand, à ma place, exaspéré. Exaspéré par cette vieillesse délirante. J’ai remarqué qu’en ce moment, des tonnes de gâteux me tombent sur le dos. Je ne sais pas ce qui se passe... Ce n’est pourtant pas la saison des enterrements ? Ils gueulent qu’ils ne comprennent pas ceci, cela... Ils viennent tout gâcher de leur académisme désuet. Ils se croient les lumières du monde parce qu’en fin de course. Je ne sais pas ce qui se passe. Je les aime bien, pourtant. J’ai observé des rancœurs autrement moins vaches chez des gosses de treize ans. Et pourtant, Dieu sait que c’est le mauvais âge ! Cruel et perfide ! Mais les vieux, quand ils veulent, dépassent tout. Si c’est pour finir comme ça... Cancer à cinquante ans et salut ! Brel et Desproges n’ont pas attendu d’être vieux ! Mourir, cela n’est rien (violons)... mais vieillir... oh... viellir... et cætera... Ou d’avoir l’Alzheimer. Autre problème. Sur cette piste de danse, qui remplace qui ? Les vieux se trémoussent, oublient, s’accrochent, donnent l’illusion que, tandis que la jeunesse, un peu folle, excentrique, s’agite dans tout les sens, indifférente aux aînés. Finalement, tout est carnaval. Je me remets en question. Je ne suis bien qu’un imbécile heureux. Qui peut comprendre mes rêveries, sous le clocher de Sortosville ? Celui qui ne rêve pas, qui attend le prix, qui se comporte en Boris, ne peut rien déceler, à part les coquilles. Vous savez Monsieur, c’est très grave, les coquilles ! Celui qui ne sait pas écrire est indigne d’être compris ! Qu’il soit le rêveur le plus sublime, le poète le plus complet, ne change rien... Trop de coquilles ! Inculte, point à la ligne ! Catalogué comme tel jusqu’à la mort. On préfère encore la merde bien écrite. Sans fautes. Voilà qui vaut le détour ! Adrien-le-pingouin et Panthéon ! Enfin... Tout cela m’est si indifférent, au fond, avachi que je suis sous l’affiche de la bénédictine. Réflexion faite, je suis mieux ici qu’ailleurs, au milieu des lueurs rougeâtres et des doux jouisseurs. Naturellement, tout ça ne durera pas. Rien ne dure jamais. Je n’ose même pas imaginer ce que sont devenus les modèles du couple à la bénédictine... Ni la fenêtre et les bateaux... ni le palais... Je distingue bien pourtant, accrochés sur la large cheminée du fond, attenants à la cabine-bus du disc jockey, et surplombant les danseurs, l’attitude ironique des deux créatures anthropomorphiques, semblant, pour leur part, défier le temps. L’invincibilité des deux chiens énamourés... Je me lève et gagne la cour extérieure, élégamment baptisée ‘’ fumoir ‘’, histoire de prendre l’air. Il est doux, rafraîchissant. C’est un soir d’été finissant. Quelques personnes errent, blablatent, rient... Au loin, on peut entendre l’écho des cloches de l’abbatiale, voguant sur les nuages, indifférent aux siècles et aux hommes...
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Dédé · il y a
Les Coquilles, Monsieur !... Très graves !... impardonnables Coquilles !
Étonnant ces déambulations !... La Bénédictine en serait-elle responsable, Monsieur ?
Ah ! Dewaere !... Qui a brûlé de l'intérieur comme Dewaere... à part Brel ?

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Loodmer · il y a
Continue les 4', c'est dans mes cordes et tes divagations me branchent bien
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