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Galactia

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Adèle et Armand somnolaient dans le TER, visages tournés vers la vitre. Le rideau d'arbres s'entrouvrit, pour laisser apparaître la Loire, paisible et glaciale. Sur le pont, le train survola le fleuve endormi avec lenteur, comme pour laisser aux voyageurs le temps de le contempler.
- La Loire... ça faisait longtemps, soupira Adèle.
Les hauts sièges du wagon isolaient les rares passagers. Armand avait presque couru vers le carré à quatre places, comme un gamin, pour qu'ils puissent être tous deux côté fenêtre et jouer à reconnaître et nommer avant l'autre les lieux de leurs vacances d'enfance.
Adèle souriait, et Armand en fut heureux.
- Je t'ai parlé de l'étude à laquelle je participe ? Sur le sommeil ? lui demanda sa sœur en tournant ses grands yeux bruns vers lui. Il sentit une pointe d'excitation inhabituelle dans sa voix et vit son visage s'illuminer.

Depuis plusieurs années, il reprochait à sa sœur la léthargie dans laquelle elle s'était plongée peu à peu. D'après lui, elle se satisfaisait d'un boulot austère d'assistante juridique, auquel elle consacrait de trop nombreuses soirées sans se plaindre. J'aime mon travail, disait-elle. Tu aimes travailler, pour n'avoir le temps de rien d'autre, corrigeait son frère. A trente-deux ans, elle vivait seule car aucune de ses rares relations amoureuses ne lui avaient donné l'envie de sortir de sa petite bulle d'habitudes et à prendre la moindre décision inconsidérée. Ton renoncement aux passions de l'âme tient-elle plutôt du scepticisme antique ou de l'idéal bouddhiste ? aimait-il se moquer. Armand, qui vivait avec Solène depuis neuf ans, assurait à sa sœur qu'elle pouvait tout à fait trouver dans le couple une forme de confort médiocre et sans vagues, puisque tout sentiment extravagant l'effrayait.

Il haussa un sourcil.
- Non ! Vas-y raconte !
- Une étude sur le sommeil. On est cinquante filles à participer.
- Mais comment ils peuvent mesurer ton sommeil ? s'étonna Armand. Tu dors dans une capsule ou quoi ?
- J'ai des capteurs sous mon lit, expliqua Adèle. Ça mesure tout : la durée d'endormissement, les cycles, les réveils, les mouvements... Je pensais que ça allait m'empêcher de dormir mais pas du tout !
- Mais comment toi, tu en es arrivée à participer à ça ?
*
Adèle feuillette un magazine scientifique, s'attardant surtout sur les images - une succession de schémas complexes et de macro-photographies de choses organiques molles et colorées - , en attendant que son amie Eva finisse d'allaiter son fils. Qui ne lui pompe pas que du lait, se dit Adèle en pensant au visage exsangue de son amie. Elle a toujours été indifférente aux couvertures de revues scientifiques empilées dans le salon d'Eva et Mario, tous deux profs de SVT. Qui pouvait avoir envie et de répondre à des questions telles que « Le temps a t'il une fin ? » « A quoi ressemblera l'humain de demain? », « Quelles découvertes sur la mort ?». Quelle angoisse, pense t-elle. A la dernière page, un encart attire son attention : « L'institut des études du sommeil - IES - recherche de bonnes dormeuses ». L'article précise : des femmes entre 18 et 40 ans, au mode de vie sédentaire car l'étude doit se dérouler sur 4 mois. Ça tombe bien : Adèle sort peu, n'a pas beaucoup de vacances, ses nuits sont impassibles, et le centre dédommage ses cobayes à hauteur de six-cent euros. Elle déchire la page et repose soigneusement le magazine sur la pile.
*
- Tu veux que je te montre les résultats du premier mois ? Regarde c'est marrant, je reçois tout sur une appli. Elle saisit son téléphone et avec le pouce, effleura plusieurs fois son écran avant de le tendre à Armand par dessus la table. Il plissa les yeux puis haussa les sourcils :
- Je comprends rien à ton schéma !
Avec une certaine exaltation, Adèle se pencha au-dessus de la table :
- Tu sais en combien de temps je m'endors ? Dis un chiffre !
Armand souffla et renversa la tête en ronflant, pour la faire rire.
- Allez essaye, idiot !
- Je sais pas... Disons huit minutes.
- Une minute ! Adèle pouffa de rire. Tu te rends compte ? Je me demandais pourquoi j'avançais pas dans mon bouquin ! Tu m'étonnes, une minute !
Deux rangées en amont, une jeune femme leva la tête de son livre, dérangée par leurs éclats de rire.
- Adèle, je suis content qu'on vienne ensemble ici ! On va se marrer comme avant !
- Oui moi aussi, je suis heureuse. Elle se tourna vers le paysage qui filait maintenant à toute vitesse. Armand observa les grands yeux scintillants de sa sœur et osa lui dire le fond de sa pensée :
- On dirait que tu donnes plus d'importance à ce qui t'entoure, tu sembles moins indifférente à tout. Quand je t'ai demandé de venir passer le week-end ici, avec maman, tu n'as même pas soupiré comme si c'était un effort surhumain, tu as dit oui tout de suite. Jusqu'au dernier moment, j'ai pensé que tu allais annuler.
- Je donne son juste poids à la vie, répondit Adèle, solennelle. A cause de ces foutus capteurs.
- C'est à dire ?
*
La médecin qui dirige l'étude lui a laissé un message sur son portable, sec et direct : « Bonjour, c'est Mme M., de l'IES. Je vous remercie de venir dans nos bureaux dès que vous le pouvez, entre 16h et 19h. A tout à l'heure. »
A 18h, après avoir quitté plus tôt son bureau, Adèle prend place sur le siège libre face à Mme M. La chercheuse en sommeil a de grands yeux bleus très mobiles et légèrement écarquillés, qui semblent, eux, ne jamais vouloir se reposer.
- Vous auriez du me prévenir que vous n'aviez pas envie de faire l'étude sérieusement, lui lance celle-ci.
Adèle se défend immédiatement :
- Comment ça ? Bien sûr que je souhaite continuer. J'ai tout bien fait !
Mme M ouvre le dossier qu'elle tient entre ses mains et pose devant elle un graphique coloré formant une constellation de points, de barres et de cercles. Adèle regarde la feuille quelques secondes sans comprendre, puis, comme dans un de ces stéréogrammes qu'elle a dorait étant enfant, le sens caché se révèle d'un coup : c'est la courbe régulière de la durée de son sommeil, jour par jour, combinée avec la durée d'endormissement et le nombre de mouvements.
- Au début, continue Mme M., vous faites des nuits de 8h15 / 8h20, ni plus ni moins, très régulières. Puis, à cette date là - elle pose un doigt de maîtresse d'école sur le 20 mars - vous disparaissez.
Adèle lui adresse le sourire froid qu'elle réserve habituellement interlocuteurs incompétents.
- Je disparais ? Non, je ne suis pas partie, sauf une nuit, que je vous ai signalée, comme prévu dans le contrat. Mais là - elle pose elle aussi un doigt de défi sur la feuille - j'étais bien là, dans mon lit.
*
- Tu as disparu des radars ?
- Oui. Comme si mon corps n'avait plus aucune consistance. Et la chercheuse n'a pas dit nous avons visiblement un problème technique, non, elle a dit vous disparaissez.
Comme pour contredire cette pensée, Adèle colla son visage à la vitre pour profiter des rayons de soleil qui filtraient à travers les branches. Face à elle, Armand ouvrait des yeux ronds.
- Flippant. Comme une lévitation ! Tu as atteint le stade ultime du bouddhisme, le détachement total. S'il y avait une explication de type irrationnel à cela, pourquoi le 20 mars ?
- Armand, les gens normaux cherchent plutôt une explication rationnelle aux choses, sourit Adèle. Le 20 mars, il ne s'est rien passé. Justement.
*
En sortant de l'institut, Adèle s’assoit sur le banc d'un square et rembobine le film des trois dernières semaines écoulées depuis cette date où elle a « disparu » de l'écran de contrôle. Elle consulte son agenda de boulot, son agenda perso, ses e-mails... Au téléphone, Eva lui confirme ce qu'elle sait déjà : elles n'ont rien fait de spécial. Elles sont allées au cinéma un soir, voir un film dont Adèle a déjà oublié la fin. Pendant ces semaines, elle n'a croisé la route d'aucun chamane indien, guérisseur africain, druide breton ou toute autre personne qui aurait pu lui infliger une lévitation éternelle. Adèle, peu encline à la mystique, liste ces suppositions par amusement. Mais les mots de Mme M., qui remettent en cause sa présence palpable sur terre, son existence, continuent de résonner dans sa tête.
*
Armand se pencha vers la fenêtre. Le TER traversa une petite gare endormie, puis longea de grands jardins fleuris bien entretenus, dévolus au repos bien mérité de retraités alertes.
- On arrive dans cinq minutes.
Adèle continua :
- En rentrant chez moi j'ai voulu faire une lessive, et j'ai trouvé ça dans mon jean.
Elle sortit un petit papier jaune de son portefeuille. Armand le déplia et lut les gros caractères : Cours de violoncelle avec Olga - niveau confirmé et d'un regard interrogateur invita sa sœur à poursuivre.
- Olga, je l'ai rencontrée dans le métro, elle jouait du violoncelle à la station Abbesses. Je l'ai écoutée pendant au moins trois quart d'heure.
*
Les passants bousculent Adèle qui s'est immobilisée, saisie par la musique. Certains jettent un bref coup d’œil, étonnés ou émus, à cette jeune femme qui s'adosse au mur blanc, qui pose son sac au sol et ferme les yeux. Ils regardent la violoncelliste en ralentissant le pas, peut-être parce qu'elle est jolie ou que l'air qu'elle joue leur rappelle quelque chose. Personne ne prête attention aux mains d'Adèle qui commencent à remuer, comme traversées par l'électricité. Sa main gauche, tendue, vibre sur des cordes imaginaires, la droite, souple, caresse l'air. La musique s'arrête et elle rouvre ses yeux emplis de larmes. La musicienne est debout devant elle. Elle lui tend son petit flyer en souriant. Adèle, abasourdie, se souvenant soudain où elle se trouve, murmure un « merci », fourre le papier dans sa poche et comme un automate repart en direction du métro.
*
- Depuis des années je n'écoute plus de violoncelle parce que ça me rappelle que j'aurais pu... tu sais.
Armand hocha la tête.
- Tu sais ce qu'elle jouait quand je suis arrivée ? La sonate n°3 de Beethoven.
- Ton morceau d'audition.
- Et ça c'était le 19 mars, en rentrant chez moi après le boulot. Pendant la nuit qui suit, tous les morceaux que j'ai travaillés comme une acharnée pendant mon adolescence me reviennent en rêve. Le lendemain matin, je me réveille épuisée. Je chasse mon rêve d'un clignement de paupières, autrement dit je balaye ma passion d'un revers de main, je sors de chez moi et je prends le métro pour aller travailler. Comme si de rien n'était.
- Le 20 mars tu disparais.
Armand serra la main de sa sœur doucement.
- Alors quand j'ai retrouvé le papier dans ma poche, j'ai compris où était passé mon corps. Il était avec mes rêves. Il était sur une scène, avec un violoncelle entre les mains.
Adèle se pencha vers son sac et en sortit un petit liasse de partitions griffonnées.
- J'ai retrouvé ça au fond de mon armoire. Maman m'avait interdit de tout jeter, elle ne pouvait pas se faire à l'idée que j'abandonne. J'ai appelé Olga ; je me remets à niveau, tout doucement.
Le TER s'arrêta. Adèle aperçut sa mère sur le quai, lui fit un signe de la main et se leva avec entrain du siège.
- Et l'institut du sommeil, qu'ont-ils dit ?
Adèle rit :
- Oh, j'avais raison, il y a eu un souci technique, mes données ont été échangées avec une fille qui était partie en vacances. Mme M. m'a recontactée 4 jours plus tard pour s'excuser.
Elle appuya sur le bouton lumineux de la porte, sauta sur le quai et serra fort sa mère dans ses bras.

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