L'inconnu d'une nuit

il y a
6 min
47
lectures
3

Je suis un étudiant de 21 ans, et j'ai toujours aimé lire, écrire, et les arts en général. Depuis l'année dernière j'ai décidé de me lancer plus sérieusement dans l'écriture, je me suis  [+]

Un lampadaire vient de s’allumer, compensant de ses rayons l’incertitude nébuleuse de la nuit tombante, qui enveloppe la rue de son aura mystérieuse et effrayante. Seul, le cercle de lumière incandescent formé sous l’ampoule semble résister à l’attrait vicieux de l’obscurité et, tel un phare prévenant le marin égaré des écueils meurtriers qui en avaient fait périr plus d’un, engloutissant ses victimes dans ses flots acérés, il paraît prévenir les rares passants des dangers imminents qui les attendent s’ils osent s’aventurer hors de son étreinte rassurante. A moitié éclairé, un banc profite de la temporaire protection de ce havre. Il paraît incongru, ce banc, posé là, au milieu de cette rue dépeuplée aux allures de vestiges apocalyptiques, pareil à ces églises miraculeusement épargnées par les bombardements qui surprennent les soldats victorieux lorsqu’ils entrent dans la ville assiégée. Il n’est pas neuf non plus, mais les traces des années passées semblent plus provoquées par l’entropie naturelle des choses de ce monde qu’à l’érosion d’une utilisation intensive de passants aux jambes fatiguées. Dans cette rue, personne ne s’arrête jamais. C’est juste une de ces artères secondaires, dont le seul intérêt est de relier deux centres névralgiques de la ville, et que les gens empruntent avec mauvaise humeur sans même prendre le temps de lui accorder un regard, afin d’aller de dortoir en corvée, puis d’en revenir le dos courbé et les yeux lourds.
Personne n’y semble jamais prêter attention, et pourtant un homme vient de s’y asseoir, dans la pénombre du côté que l’ampoule n’éclaire pas. Il semble cacher sa honte dans la nuit et même le craquement du bois lorsqu’il s’assoit le fait sursauter dans un accès d’énervement incontrôlé. Son visage, caché derrière une barbe mal entretenue dénotant avec le luxe du costume qu’il porte négligemment, a l’air aussi vide d’émotions qu’une statue de cire et seuls ses yeux d’un bleu profond laisse transparaître la tristesse infinie qui le torture. Il a les traits encore jeunes, mais sa stature recroquevillée lui donne l’apparence d’un vieillard portant sur ses épaules le fardeau des années comme autant de sangsues aspirant son énergie vitale, incrustées depuis trop longtemps dans sa peau pour en être retirées et faisant partie de lui-même depuis lors. Il tient sa tête dans ses mains, pressant ses tempes de toutes ses forces, comme pour les faire imploser, ou bien les empêcher d’exploser d’elles-mêmes. Après quelques instants, son visage s’illumine d’une anxiété nouvelle, et il se lève alors précipitamment, pour traverser la rue d’un pas décidé.
De l’autre côté se trouve une cabine téléphonique, relique d’une époque révolue qu’elle arbore fièrement au travers de sa peinture écaillée mais malgré tout encore vivace. Personne ne s’en était servi probablement depuis des années ; d’ailleurs personne ne savait plus s’en servir. Mais, sans raison particulière de l’enlever, et peut-être par excès de précaution ou désintérêt complet, elle était restée plantée là, obstruant le trottoir et faisant grommeler des dizaines de travailleurs pressés aux heures de pointe de la journée. L’homme l’atteint en seulement quelques pas, se saisit de la poignée, puis après un instant d’hésitation, entrouvre la porte en un concert de bruits de ferrailles se frottant l’un à l’autre, qui s’élève inopinément dans le calme de cette nuit de fin d’été encore chaude. Il esquisse un rictus gêné, mais il ne rentre pas dans la cabine, y jetant à peine un léger coup d’œil pour vérifier que tout y est bien en place. Au lieu de cela, il traverse la rue dans l’autre sens, et revient s’assoir à sa place antérieure.
Les heures s’écoulent inexorablement, mais il ne bouge pas. Maintenant la ville entière s’est endormie, on n’entend plus que le grésillement de l’ampoule, abîmée par les années d’utilisation mais que personne ne prend l’effort de changer, et le vrombissement singulier qu’ont toutes les villes du monde, ce bruit sourd dans le lointain qui résonne jusqu’à nous, battements de cœur reposants d’une cité qui sommeille. Le temps semble s’être arrêté, les secondes paraissent chacune plus longue que la précédente, mais l’homme reste attentif, scrutant le trottoir en face de lui, le questionnant sans arrêt du regard. Tout d’un coup, son attention est dérangée : on entend un aboiement léger au loin. Il tourne la tête dans sa direction. Un grand labrador couleur sable s’avance vers lui, la langue pendante. Il marche difficilement, boîtant d’une patte, et il semble avoir vécu plus d’un mauvais traitement au cours de sa vie déjà bien avancée. Sa queue est coupée, son pelage sale, la peau sous ses yeux s’affaisse, formant des cernes profondes qui lui donnent un air étrangement humain, comme s’il avait été un jour un vieil enchanteur qui, fatigué des hommes et de leurs infamies, s’était transformé en animal pour veiller sur la nature le restant de ses jours. Mais à ce moment, une lueur d’excitation illumine ses yeux : il a reconnu un ami de longue date, et il se dirige vers lui gaiement. L’homme l’a reconnu aussi, il sourit. Le chien arrive à sa hauteur, où il hésite un instant. Il observe l’homme, cherchant à reconnaître sous cette barbe hirsute et ce costume inhabituel son ami, mais cela ne prend que quelques secondes, et il pose finalement sa tête sur les genoux de ce dernier. Il se sent bien, là, faisant entièrement confiance à celui qui lui caresse lentement la nuque, d’un geste machinal qui le berce et qui ne tarde pas à le faire somnoler. L’homme, diverti temporairement de son but, semble heureux pour un temps à son tour. Mais bientôt ses soucis reprennent, son regard s’assombrit de nouveau, et, redressant le dos pour repartir au combat face à son désespoir, il se remet à scruter devant lui.
Un peu plus tard, un autre évènement vient déranger son attente : un groupe d’étudiants, ivres, passent devant lui. Ils chantent, dansent, crient, la vie leur sourit et pour la remercier ils n’ont trouvé d’autres moyens que de la savourer dans l’instant présent, sans se soucier du reste du monde ou de ce que l’on pourrait penser d’eux. Ils ont raison d’ailleurs, l’homme s’en rend bien compte, car il les regarde passer avec regret, se remémorant probablement les propres instants de sa vie où il avait été à leur place, et où il lui était encore permis d’espérer. Ils le voient à leur tour, et l’un d’entre eux, avec impertinence, s’avance vers lui pour lui adresser la parole, à ses dépens et à la grande hilarité de ses camarades. Mais il croise son regard, et son élan est coupé net. Ses amis l’encouragent à continuer mais il esquisse un geste des épaules comme pour s’excuser d’avoir forcé l’inconnu à contempler son bonheur, et revient pudiquement se mêler au groupe déconcerté. Puis l’ensemble, ne portant plus aucune importance à l’incident - comment le pourraient-ils d’ailleurs alors que le futur leur paraît si réel, si palpable qu’ils pensent pouvoir le capturer dans les filets de leur ivresse et le dompter sans effort - se remet en marche d’un seul mouvement chaotique et hésitant vers une destinée immédiate que le prochain coin de rue semble pour eux receler.
Deux retardataires ayant perdu le reste du groupe arrivent quelques minutes plus tard. Ils se tiennent l’un contre l’autre, comme si un aimant les unissait en une étreinte indéfectible, et se murmurent des mots d’amour à l’oreille. Lui est grand, svelte, et son regard troublé par l’alcool semble se perdre à l’horizon en une expression de suprême satisfaction. Elle, plus menue, s’abandonne avec difficulté à son embrassade trop puissante, mais elle ne lui en veut pas, elle le regarde avec passion, lui pardonnant tous ses torts tant qu’il voudrait bien ne jamais la lâcher. L’homme les regarde, un sourire triste au coin de la bouche. Arrivés à sa hauteur, ils échangent quelques mots hésitants, puis, dans un effort douloureux, l’amoureux se sépare de sa compagne et s’approche du banc, ne pensant déjà plus qu’au moment où il retrouverait l’être aimé, qu’il s’imagine déjà s’évaporer dans les airs s’il ne la touche pas, tel Orphée sur le point de sortir des Enfers. Il demande alors à l’homme s’il n’a pas vu ses amis. Celui-ci tend le bras dans une direction et, rassurés, les amoureux se réunissent, se collent encore plus fort qu’avant pour rattraper les quelques instants qu’ils ont perdu, et repartent en titubant. Il les regarde marcher jusqu’au bout de la rue, son sourire s’est métamorphosé en grimace de douleur, et une larme lui coule sur la joue pour finir son périple au coin de sa lèvre, d’où il ne prend même pas la peine de l’essuyer.
Le soleil éclaire timidement la rue de ses rayons orangés, semblant aux prises de flammes invisibles qui ne peuvent la brûler. L’inconnu est toujours là, impassible, les yeux ouverts et ayant perdu tout espoir. Le lampadaire s’est éteint et le chien est parti, l’un ayant terminé son travail et l’autre le commençant seulement. Quelques travailleurs matinaux commencent à s’empresser dans la rue, fatigués, et ne pensant déjà qu’au moment où ils la reprendront le soir même pour aller se blottir de nouveau dans leur berceau et oublier tous leurs problèmes jusqu’au lendemain, même heure. La porte de la cabine, toujours ouverte, reflète une partie des rayons dans les yeux de l’homme, qui n’y prête pas plus attention qu’à un moucheron qui lui tournerait autour. Il attend encore quelques instants, indéterminé, espérant encore un miracle alors même qu’il n’a plus de raison d’y croire. Il ne sait pas quoi faire, devrait-il partir maintenant ou rester une minute, deux minutes de plus ? Il semble compter et recompter le temps qu’il lui reste dans sa tête, retardant toujours un peu plus le moment fatidique. Puis soudain, comme mu par un élan irrépressible que rien n’aurait pu arrêter, il se lève et commence à marcher lentement, écrasé par le chagrin qui l’enveloppe de façon si opaque qu’il l’empêche de voir autre chose. Arrivé au bout de la rue, il se retourne une dernière fois et regarde avec mélancolie, les yeux emplis de larme séchées ne pouvant plus couler à force de l’avoir trop fait, la cabine qui l’avait fait tant espérer, puis dans un dernier effort, tourne et disparaît dans le tumulte d’une autre artère, gardienne d’un avenir inconnu et incertain.
Tout d’un coup, telle une bombe lâchée en plein désert, le téléphone retentit, emplissant la rue de sa sonnerie assourdissante. De longues minutes s’écoulent et il continue à sonner, à proclamer fièrement son existence au monde qui l’ignore. Un passant, furieux, décroche le combiné et repart d’un pas alerte, le front plissé. Le calme revient alors sur la rue, et la vie semble revenir à la normale, laissant sur le côté ceux qui n'ont pas eu la chance de s’y raccrocher en oubliant au passage les instants que le hasard a fait et défait dans l’inarrêtable torrent des secondes qui s’écoulent.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une atmosphère , une écriture ruche en images , une action contenue dans l'attente d'un événement qui ne viendra pas.
Un temps arrêté.

Image de Georges Saquet
Georges Saquet · il y a
J'aime ! Mon vote.