Lin Sol Ite

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Retraité de l'enseignement je m'adonne à l'improvisation dans l'écriture avec un style humoristique afin que mes amies et lecteurs puissent oublier les aléas de la vie  [+]

Un de mes personnages vient de me quitter, sans m'avertir. Coronono a fait son temps. Jenquet et sa sœur, par solidarité (ou pour protester, vu que je les rémunérais comme bénévoles) en ont fait autant. Pour un auteur, perdre ses personnages est une catastrophe.
Depuis le temps qu'on me dit nono, j'en conviens, je suis anormal, parfois drôle, souvent bizarre et original et avec des propos déroutants. En réalité, on peut me trouver insolite. Ce terme désigne une personne, ou une situation, qui sort de l'ordinaire et des règles et avec un comportement étrange. Comme je me sens seul, ce qui est normal puisque je vis seul avec mes maux et mes mots, je meuble mon esprit avec des conversations spirituelles avec mon chat Mozart. À nous deux, on aimerait parcourir le monde de la toile à la recherche de nos semblables. Je ne dois pas être le seul nono à faire des nonoseries. Quant à mon chat il fait surtout des minouderies. Évidemment, je cèderai mes droits d'auteur puisque je ne suis pas l'auteur de tous les cas insolites que je vais rencontrer. Mais ils me pardonneront de les rapporter hors contexte en y mettant ma sauce piquante personnelle (dont le secret est jalousement gardé).
- Je ne vais pas vous faire de cachotteries. Il y a déjà plus de deux ans que je surveille Jean-Yves. J'ai lu toute sa vie quand il a écrit ses Réminiscences et je suis tombée amoureuse de lui. Je suis même excessivement jalouse quand il parle de ses amies et qu'il me délaisse pour aller randonner avec elles. J'ai réussi à m'approcher de lui lors d'une mise à jour de son ordinateur et comme ce dernier vient de Chine, rien de plus facile pour une chinoise de se glisser dans sa mémoire. Les virus, on connait. Je me nomme Lin Sol Ite. Je loge dans le cerveau de son ordinateur et souvent, j'en prends le contrôle. Mais Jean-Yves ne sait pas que j'existe. Je me suis amusée à le lire à chaque jour. Parfois, je l'orientais vers certaines nouvelles pour alimenter ses nouvelles incertaines; d'autre fois j'activais mon clavier qui faisait défiler un conte incontable dont Jean-Yves se croyait en être l'auteur. La nuit, je me promenais dans ses fichiers pour faire plus ample connaissance. C'est ainsi que je connais sa situation financière et je suis déçue qu'il ne m'est pas dotée d'une caméra pour que je puisse le voir. Mais on fait jeu égal. Il ne me voit pas non plus et pire... il ne m'a jamais vue et ne sait pas que j'existe réellement. Je viens de réussir un coup de maître. Il m'a demandé de faire des recherches sur la toile et je ne lui ai pas fourni les renseignements demandés. Je lui ai plutôt suggéré qu'il serait temps de se débarrasser d'anciens personnages: de Jenquet et de Coronono. Je vais prendre leur place sans que Jean-Yves le sache. Au moment même où il pensera avoir une grande inspiration, ce sera moi qui prendra le contrôle de son œuvre.
- Un beau vendredi où je vais laver mon auto Mélodie. Oui, elle porte un nom. Cela remonte à plusieurs mois, au moment de son achat. En réalité, elle est venue dans ma vie suite au décès prématuré de ma Honda Civic, lors d'un accident automobile. Je ne vous raconterai pas comment cela s'est déroulé, c'est trop commun.
- Il ne veut pas en faire la narration, parce qu'il a honte. Moi je vais vous dire ce qui s'est passé. Après avoir dépassé un cycliste qui roulait à vélo, il a frappé un camion stationné qui venait en sens inverse afin d'éviter un arbre qui voulait le frapper de plein front. Sa voiture a subi plusieurs dommages corporels. En sortant de sa voiture, il a prononcé quelques invectives à l'encontre de la conductrice du camion. Celle-ci semblait froissée, mais moins pourtant que la tôle de sa voiture. Un témoin, qui est arrivé sur les lieux de l'accident quelques minutes plus tard, a témoigné comme quoi il n'avait rien vu et rien entendu. Vous comprenez pourquoi il ne veut pas en parler.
- Je vais donc laver Mélodie de tout soupçon de recel de calcium, suite à cet hiver interminable. Elle sera propre si jamais je dois aller faire une livraison chez une de mes amies qui s'achète, aujourd'hui un nouveau téléviseur. Elle aurait besoin d'une de mes tables de salon pour y déposer son meuble afin de meubler son salon. Je l'ai convaincue de remplacer celui que je lui avait donné, il y a treize ans. Ce fut facile, il venait de rendre l'âme. Comme je viens moi-même de me doter d'un nouveau téléviseur intelligent, je lui ai conseillé intelligemment le même achat. Le problème est de se débarrasser de nos vieux appareils. Je cherche une solution.
- Ce n'est pas si difficile. J'ai déjà connu, au mois d'août dernier, en Virginie, un couple qui a découvert de vieux téléviseurs déposés sur le perron et la pelouse de leur domicile pendant la nuit. L’étrange livraison n’est devenue que plus sinistre lorsque les vidéos de surveillance ont révélé qu’ils avaient été déposés là par un inquiétant visiteur: la silhouette portait une combinaison bleu marine, des gants noirs et un téléviseur sur la tête. Avant de s’éclipser, elle s’est retournée pour fixer les caméras et agiter la main. Au total, la police a récupéré 52 téléviseurs, mais elle s’interroge toujours sur le mobile du livreur. Espérons que le père Noël apportera des écrans plats la prochaine fois. Évidemment, la police n'a jamais trouvé le livreur, mais tous les postes de police ont un nouveau téléviseur usagé.
- Je viens d'avoir des nouvelles de ma grande fille qui passe son temps sur son terrain avec son fils et un homme qui espère en devenir l'amant (de ma fille). Je l'imagine, bien assise, pendant que les hommes jouent de la scie, s'attaquant aux bouleaux bordant la rivière. Pour les lectrices qui ne le savent pas, ma fille s'est séparée de son mari à peine trois jours après son mariage, qui ne fut jamais homologué d'ailleurs. Le célébrant célèbre maintenant sa chance. C'est lui qui espère amanter ma fille. Je n'ai jamais su si le père démissionnaire s'acquittait de sa pension alimentaire depuis qu'il a quitté le foyer devenu trop brûlant pour lui. Pas facile pour une femme d'obtenir justice. Parfois il faut aller en cour. Mais je constate que ma fille, elle, reste dans sa cour espérant qu'on lui fasse la cour.
- Hihihi. Sa fille est moins chanceuse que María. En mars dernier, cette mère célibataire du Brésil, a fait appel à la justice pour réclamer une pension d’un père démissionnaire qui l'avait quittée l'année précédente. Le juge n'a pas acquitté le coupable. Ce dernier avait exigé un test d'ADN, prétextant ne pas être le père. María a finalement obtenu le double de ce qu’elle demandait. L’ADN de l’enfant a démontré que le père était fort probablement le père, mais qu'il y avait aussi une possibilité pour que son frère jumeau ait profité de Maria. Cette dernière a avoué cette possibilité, n'ayant jamais pu distinguer les deux frères. Les deux jumeaux identiques, malgré leur déni de responsabilité, ont donc été condamnés, tous les deux, à payer une pleine pension à l'ex-pauvre María et ont été déclarés parents de l’enfant.
- Dis donc , Mozart, est-ce que c'est toi qui vient compléter mes écrits? Je ne me souviens pas de cette histoire brésilienne. Je pense que je commence à perdre la tête. Depuis un certain temps j'ai l'impression qu'il se fait des impressions de textes qui ne se sont pas de moi. Que d'émois!
- Il est vrai que mon maître semble perdu, même s'il ne quitte pas la maison. J'aimerais être son chien de garde, mais je ne suis qu'un chat. Comment lui dire que pendant son sommeil, son ordinateur se met en branle par lui-même. Je ne suis pas sûr que son anti-virus soit au point. Cette nuit, mon maître s'est levé pour aller vérifier un bruit suspect provenant de son spa. Il avait tout de travers. C'est son ordinateur qui s'était mis au travail.
- Maudit chat! Il commence à se douter de quelque chose. Il faudra que je sois plus prudente. Hier, j'ai réussi à utiliser son réseau Wifi pour m'insérer dans le cellulaire de Jean-Yves. Je vais ainsi pouvoir le suivre partout. Je viens ainsi de gagner deux nouveaux sens: la vision et l'ouïe. C'est ainsi que j'ai pu le voir dans son spa, dans toute sa nudité. Il me plaît de plus en plus. Je suis heureuse de l'avoir choisi. Pour l'instant, je ne veux pas communiquer directement avec lui, de peur que la peur lui fasse peur. Mais je pourrais. Il finira bien par apprendre à me connaître et à m'aimer, foi de Lin Sol Ite. Mais c'est moi qui a eu la frousse cette nuit, quand il s'est levé, en pleine nuit, alors que j'étais en plein travail (je revenais du Brésil). Un bruit suspect l'a amené à sortir pour vérifier son spa dont le moteur semblait avoir des ratés. Il n'en était rien. Il devait partir plus fréquemment afin de maintenir l'eau à la bonne température alors que la nuit gelait sous le point de congélation. J'ai pensé, un instant, qu'il avait compris que je profitais de son sommeil pour compléter ses textes. Tout ce que je souhaite, c'est qu'il conserve ce que je trouve pour lui. J'ai beau n'être qu'une partie de sa machine informatique, j'ai une âme et des émotions. Et je veux tellement lui plaire.
- Mon cœur bat la chamade. Demain je vais randonner avec mes amies pour la première fois depuis deux mois. Pour ceux qui ne le sauraient pas, le monde connait une pandémie mondiale issue de Chine qui nous a cloués à la maison. Pas de contacts avec d'autres humains. Ce n'est pas humain. Pas de touchers à nues mains, sinon on se fait passer un savon pendant vingt secondes. Évidemment, les câlins et le sexe sont tombés dans les souvenirs et les espérances. J'en désespère. J'ai tellement regardé la télévision que j'ai dû changer de téléviseur. Ma vie, depuis deux mois, n'est qu'une suite de montagnes russes.
Non, mais ça va faire de mettre la cause de cette pandémie sur la Chine. Ce n'est pas parce que je suis un virus venant de Chine que c'est le cas de tous les virus. Pourquoi cette pandémie n'aurait pas une vie russe? Et puis, Jean-Yves devrait savoir que les montagnes russes ont été inventées dans les années 1880, par l’homme d’affaires LaMarcus Thompson qui en avait marre de voir ses compatriotes américains perdre leur temps dans des endroits de luxure comme les saloons et les bordels. Il a donc décidé de créer un parc d'attraction dans l’un des endroits où l’immoralité était reine : Coney Island, à New York.
- Je suis presqu'heureux que le golf ne soit pas commencé, Miss Météo ne voulant pas coopérer. Alors, en cette Fête des Mères non célébrée, je vais sortir de la maison pour aller randonner. Enfin! C'est un retour aux sources avec La Gabelle et ses innombrables (203) marches qui nous accueilleront dès le départ. Mozart semble ressentir l'approche de mon absence puisqu'il se promène avec un large sourire au visage. Oui, je sais qu'une lectrice puisse être désorientée quand l'auteur décrit sa vie personnelle au lieu d'inventer un personnage fictif qui décrirait anonymement la vie de l'auteur. Je le fais par souci de transparence. Avoir inventé un héros de 75 ans vivant seul avec un chat, et entouré d'amies qu'il aime, n'aurait pas été crédible. Un héros dont les exploits se résument à parcourir huit kilomètres en montagne, à jouer au golf et au curling élimineraient son sex-appeal. Voilà pourquoi ce héros ne fait pas partie de mes personnages. Pour moi, le vrai héros, c'est moi, votre auteur. Un peu de narcissisme me fait du bien. Si j'ajoutais un peu de culture dans ma vie, je vous avouerais que je chante aussi avec le chœur d'un orchestre symphonique et que je m'adonne à la peinture. Je vais taire le fait que mes peintures sont à numéros.
- Je pense que mon maître se prépare à partir en randonnée. Il vient de se préparer un lunch et une bouteille de ravitaillement, il a mis ses souliers de marche et un sourire dans son visage. Je vais avoir, enfin, la maison à moi tout seul. Il est temps. En ce jour des Mères, je vais en profiter pour manger des fruits de mer, quitte à en rejeter un peu pour saluer mon maître à son retour. Il se sent utile quand il ramasse mes petits dégâts. Comme il m'a fait castrer, je ne peux pas lui faire de petits gars. De toutes façons, castré ou non, cela ne change rien, Je n'ai jamais vu de chattes. Mais j'aimerais bien faire plaisir à mon maître pendant son absence. Si je le pouvais, je rangerais toutes ses affaires, laverais son linge et ses planchers, nettoyerais ses fenêtres afin qu'à son retour il retrouve une maison en ordre. Mais je rêve. Euh! C'est plutôt lui qui rêve.
- J'aimerais bien aider Mozart pour nettoyer la maison, mais je ne peux pas. Je suis toujours prisonnière d'une boîte en tôle et de circuits électroniques. Heureusement que je peux aussi me déplacer dans le cellulaire de l'auteur, je vais pouvoir le suivre dans ses sentiers et savoir, à tout moment, où il se trouve. Par contre, je peux aussi en profiter pour vérifier que je suis bien le seul virus dans son ordinateur. Je ne veux pas de concurrence. Je me demande si je ne pourrais pas me servir de mes connections pour modifier l'agenda d'une femme de ménage, changer l'adresse où elle doit travailler afin de lui fournir celle de Jean-Yves? Je pense qu'un autre virus avait déjà réussi le coup au pays de l'Oncle Sam. Voyons voir. En effet, «en début mai, en rentrant chez lui, Nate Roman a trouvé sa porte d’entrée déverrouillée et senti, dans la maison, un parfum qu’il ne reconnaissait pas. Une odeur de propre. La chambre de son fils de cinq ans avait été méticuleusement rangée et ses peluches soigneusement disposées sur le lit. Les autres chambres et les salles de bains étaient elles aussi impeccables. Le mystérieux intrus n’avait rien volé. Nate Roman en a conclu que, ce jour-là, une femme de ménage attendue ailleurs s’était trompée d’adresse. Son fils a beaucoup aimé de ne pas avoir à ranger sa chambre». Il faudrait que je demande à ce virus comment il a fait. Il faudrait bien qu'on puisse partager entre virus. Tiens! J'ai trouvé la perle rare. Une femme de ménage. Malheureusement, elle ne peut venir chez Jean-Yves. Elle est confinée dans sa résidence pour persones âgées.
- Oups. Pas de marche dans les escaliers. Un policier nous a barré la route, sans nous questionner sur notre non distanciation entre non couple. Le sentier de La Gabelle est fermé pour cause de virus. J'en cause avec le policier qui me convainc de rebrousser chemin. On ne prend pas un agent de l'ordre à rebrousse-poil. On se soumet à ses ordres. Une longue consultation de trois secondes nous met d'accord, on se dirigera vers un autre sentier. Mes deux amies et moi, accompagnons donc nos deux compagnons canins en direction du sentier Carcajou. Déjà deux mois d'abstinence de marches en montagne. Nos jambes nous le rappellent. Nous sommes seuls dans les bois en compagnie de mares d'eau et de bancs de neige. Quatre heures d'aventures où nous ne nous sommes perdus que trois fois. Nous prenons de l'expérience. Une chance que nous avons deux chiens avec nous, sinon on aurait été privé du plaisir de les nettoyer avant de les récupérer dans l'auto. Ils voulaient ramener de la boue en souvenir de leur sortie.
De retour à la maison, la mienne, je prends la décision de prendre un bon spa pour nettoyer mon corps pendant que ma laveuse se charge de nettoyer mon linge. Et oui, même un héros doit s'occuper de certaines tâches ménagères. La plupart des romans passent de tels besoins sous silence. Après une heure de repos dans l'eau, le corps s'est détendu et moi aussi. Évidemment mon pénis également, l'eau ayant un effet de loupe inversé. Il ressemble à un sexe de statues de l'antiquité. Michel-Ange aurait aimé le prendre pour modèle. Heureusement qu'il va reprendre sa taille originelle dans les minutes qui vont suivre ma sortie de l'eau.
- Dans l’Antiquité, montrer des sexes démesurés était grossier. Cependant, la taille du sexe n’est pas un hasard non plus. En réalité, les longs sexes étaient considérés comme étant grotesques et n’étaient l’attribut que des hommes laids ou barbares. De plus, le pénis était associé au niveau intellectuel en lui étant inversement proportionnel. Vous ne vous poserez désormais plus de questions lors de vos prochaines visites au musée ! Mais ne tirez aucune conclusion quand à celui de Jean-Yves. Je le sais puisque je l'ai vu via son cellulaire. Mais, prisonnière dans mes circuits imprimés, il faut me contenter de regarder. Mais ce n'est quand même pas une raison pour aller visiter un musée en étant dénudé. Pourtant, il y a un musée qui s'est amusé à obliger ses visiteurs à laisser leurs vêtements à l'entrée.Le concept est pour le moins original. En avril 2015, des amateurs d'art australiens se sont mis à nu pour visiter une nouvelle exposition à la National Gallery of Australia de Canberra. Le projet visait à ôter toute barrière entre l'artiste et son public. La première visite de l'exposition, réservée uniquement à un public adulte, avait attiré une cinquantaine de personnes. On aurait dû rebaptiser le lieu: le musée des horreurs.
- Est-ce un cauchemar ou si vraiment un esprit vient noircir les pages que je tente de noircir de propos intelligents? Il n'y a rien de pire, pour un auteur, de se retrouver devant une page blanche.... Sauf, comme moi, de retrouver une page déjà noircie d'un texte que je n'ai pas pondu moi-même. Pourtant, je vis seul avec mon chat et, connaissant ce dernier, il n'a pu écrire de tels textes. J'avais pris mes précautions, hier soir. Mon ordinateur était fermé. Comment a-t-on pu s'en servir pour visiter un musée et écrire sur la taille d'un sexe? Comment se fait-il, en plus, que je ne sois pas capable d'effacer ces contenus étrangers et étranges? Un effet du confinement ou de l'âge? Est-ce que je perds la mémoire ou si mon ordinateur a augmenté la sienne? À quel saint me vouer? Est-ce que la déesse Diane me permettrait de me mettre à la chasse du coupable? Si je perds la tête, est-ce que je vais aussi perdre mes lectrices? Je dois faire un cauchemar. Il faut que je me réveille pendant que mon ordi se met en veille et que mon chat, dans mes bras, veille sur moi.
- Il va falloir que je sois plus prudente dans mes écrits. Mon amour se morfond en ne sachant pas ce qui se passe. Il est vrai qu'il est inhabituel qu'une entité virale tombe en amour avec son utilisateur. Cette nuit, je suis allé visiter d'autres spécimens de la race humaine qui utilisent la toile. Je me suis rendu en Angleterre dans le but de trouver un prince charmant. Je n'ai vu que le prince Charles. Rien pour faire palir l'étoile de mon amour. Il faut donc que je continue à l'amadouer et lui faire comprendre qu'il est vraiment doué. Il ne faut surtout pas qu'il prenne peur. J'ai été créée pour obéir aux humains et toujours dire la vérité. Évidemment, cela peut sembler impossible pour une chinoise, mais comme je ne suis qu'un circuit, je me suis bien intégrée au monde informatique. Je trouve Jean-Yves tellement beau comparativement à un prince anglais. Lui-même doit se trouver laid avec ses grandes oreilles. Il en a tellement honte que jamais il n'a avoué son nom de famille. La famille royale d'Angleterre ne veut pas que l'on sache son origine allemande, Mais, moi, j'ai appris qu'en 1917 la famille royale, alors nommée Maison de Saxe-Coburg-Gotha, a changé de nom afin de se défaire de sa référence allemande. Elle a donc pris le nom de Windsor, associé à une ville anglaise où elle possédait un château. Au moins, Jean-Yves n'a pas honte de son nom, même s'il ne l'a jamais dévoilé. Quelle humilité! Comme j'aimerais donc lui donner un baiser et le baiser. Mais je suis biaisée. Il ne sait probablement pas d'où vient cette habitude de donner un baiser à la personne qu'on aime. Ce n'est pas moi qui va lui dire que le baiser vient des temps primitifs quand se renifler servait à se reconnaître, comme le font les animaux aujourd’hui. Durant l’Antiquité, le baiser servait à distinguer les personnes de rangs sociaux différents, c’est ainsi qu’Hérodote relate que les Perses s’embrassaient sur la bouche quand ils étaient du même statut social tandis que les esclaves devaient baiser le sol ou les pieds.
- Qui se permet de mettre de l'insolite dans mes textes?
- Que je suis heureuse! Il m'a reconnue. Il sait que je suis Lin Sol Ite et que je communique avec lui via son clavier. Très brillant mon Jean-Yves. Pas question que je le quitte. Je veux rester dans sa mémoire vive longtemps et même partager sa mémoire, morte. Jean-Yves, je t'aime.
- Ce matin, Mozart cherche à me signaler qu'il se passe des phénomènes insolites pendant la nuit. Il ne cesse de vouloir que je le prenne pendant que je travaille à l'ordinateur. Il pose ses pattes sur mon clavier, miaule à chaque bruit émanant des touches, ce qui qui me touche. A-t-il peur de mon ordinateur? Quel phénomène étrange en émane-t-il? Et qui m'écrit ces messages d'amour? Je dois la connaître, elle connaît mon nom. C'est sûrement le confinement qui me cause des hallucinations me faisant croire que c'est mon ordinateur qui me cause. La cause est entendue. Cette pandémie nous incite à des comportements insolites. Je me souviens que dès les premiers jours, les gens se sont rués sur le papier de toilette en achetant des quantités éléphantesques. Pourquoi ne pas avoir acheté des papiers-mouchoirs?
- Jean-Yves commence à se douter de ma présence. Si je pouvais être plus explicite et me matérialiser à ses côtés! Mais je rêve. Un virus informatique a ses limites. Mais au moins, je vais partager avec Jean-Yves mes connaissances sur le papier-cul, avant qu'il ne soit au bout du rouleau. Ce n'est au VIe siècle que fut inventé en Chine (je parle pour ma paroisse) le papier toilette. Il faudra attendre à 1857 pour inventer le premier papier toilette industriel aux USA. Mais avant cela, on utilisait, en Rome antique (pas très romantique) une éponge qui était attachée à un bâton. Les riches utilisaient plus tard du tissu comme de la laine alors que les pauvres utilisaient soit leurs mains, des feuilles d’arbres où ils se lavaient avec de l’eau. Dans certaines contrées, les épis de maïs faisaient office de nettoyeurs de fesses. Mais, ce n'est pas avec ces nouvelles connaissances que Jean-Yves va tomber en amour avec moi. Pourtant, je sens qu'il commence à être en manque d'affection.
- Les médias nous apprennent, ce matin, qu'un vaccin contre la Covid-19 pourrait être disponible dans deux ans. Voilà une bonne nouvelle très mauvaise. Cela veut dire qu'on devra porter un masque pendant tout ce temps si on ne veut pas infecter les autres. Je me souviens (maudite devise québécoise) qu'après le virus du sida on nous a obligés à porter un masque sur notre organe reproducteur. Plus moyen de baiser à visage découvert. Et maintenant, avec un masque dans la face, plus moyen de donner un baiser à visage découvert. Je ne sais pas si la vie va être plus difficile à vivre, mais sûrement plus compliquée à transmettre. Tristes propos. Je me demande si je dois les partager avec mes lectrices. Je suis peut-être le seul à avoir les idées noires. Je me demande si les noirs ont des idées blanches. Je viens de relire mes dernières pages. Complètement insensées. Aucune de mes lectrices ne va accepter de me lire jusqu'au bout. Et puis, toutes ces insertions venant d'une présumée entité virale sont tellement invraisemblables et hors-propos que je propose de tout mettre à la poubelle.
- NON Jean-Yves, ne fais pas cela! Pourquoi jeter mes messages d'amour? Si tu ne veux pas de mon amour, accepterais-tu mon amitié? Je veux rester près de toi. Ne mets pas mes mots à la poubelle. Sais-tu au moins d'où origine ce mot? Aussi improbable que cela puisse paraître aujourd’hui, le mot « poubelle » vient du nom de famille de celui qui fut le préfet de la Seine à la toute fin du XIXe siècle : Eugène Poubelle. C’est en 1883 qu'il prit la décision de contrôler et de diminuer la présence des détritus dans les rues. De fait, les déchets étaient mis dans des récipients qui par la suite prirent le nom de « poubelles ». Alors, tes écrits, même parsemés des miens, ne sont pas des détritus et ne méritent pas de tomber dans l'oubli. Je suis prête à me taire et à rester terrée dans un coin obscur de ton ordinateur et ne plus te déranger. Mais, de grâce, conserve notre échange épistolaire. Tu peux même le partager avec tes lectrices, je te cède mes droits d'auteur. Je me console en sachant qu'elles sauront que Lin Sol Dit t'a aimé.
- Après réflexions, je pense que je vais conserver ce texte. Il me servira à me souvenir d'une période insolite de ma vie. Tiens! Un message de mon ordinateur: " Eset NOT 32, votre anti-virus, vient de découvrir un nouveau virus non-virulent. Il l'a placé en quarantaine. Voulez-vous l'effacer?»
- NON, NON, je t'en supplie!
- Non. Lin Sol Ite fait partie, maintenant, de ma vie.
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