L'impasse

il y a
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Parfois, j'ai été un homme différent après une lecture. Un livre, un texte, avait ouvert un champ des possibles plus vaste, plus lumineux, juste pour moi! Et mon rapport au monde a changé  [+]



Une vie, ça se joue à rien. Ou presque.
Avec le recul, tout commence quand j'ai onze ans.
Mes parents achètent une maison. Vers le début du printemps, un samedi lumineux, on se rend au bas d'une large impasse qui monte franchement. Il y a une quinzaine de chantiers. On visite le pavillon témoin. Il y a deux autres couples avec enfants, un garçon et une fille. Nos parents attendent dans le jardinet en discutant. Les mômes, on se lie tout de suite.
Le garçon c'est Paul, et la fille Léa. On a le même âge. Léa est très belle. Elle a les cheveux courts comme un garçon, et des yeux verts très très clairs.
Le promoteur invite tout le monde à entrer. Il offre le café dans le living. La visite débute. Très vite notre trio de morveux devient infernal. Nous courrons dans les couloirs entre les pièces vides. On crie, on fait des glissades dans les vestibules. Les portes claquent. Les parents nous engueulent, et nous disent d'aller dehors.
On a le pass VIP. On explore la rue pentue, juste décoffrée à flanc de colline. L'asphalte noir est encore luisant, les crépis d'un blanc éclatant. Des fils électriques dépassent des lampadaires pas raccordés. On ouvre portails et portes. On musarde partout comme des chatons. Ça sent l'enduit neuf, la dalle humide. Des fois il y a du carrelage.
On est des pionniers, des cosmonautes, des voleurs. On chuchote, on se coule. Léa est inquiète, alerte. Paul et moi on la rassure. C'est le meilleur jeu de notre vie, inoubliable. On sait qu'on va être là pour longtemps. Peut être pour toujours ! Ici, c'est à nous.
On fini tout en haut après cent découvertes. Deux baraques jumelles dominent sur la crête, qui ferment l'impasse. Entre elles, un jardin mitoyen stérile.
« Celle-là je crois que c'est la notre » dit Léa vers celle de droite.
« Non, c'est la mienne. Mon père me l'a dit tout à l'heure. Toi c'est celle à côté, là. »,dit Paul
- Moi je sais pas laquelle on prend, je dis. J'aimerais bien que ce soit celle là.
Je montre la bâtisse perpendiculaire à celle de Léa, à notre gauche. Elle approuve. Whow! Je rougis. Paul hausse les épaules.
- Bah, on s'en fout. C'est toutes les mêmes.
De loin, soudain, on entend des éclats de voix. Ça se serre la main, se dit au revoir. Mes parents m'appellent d'en bas. Ceux de Paul et Léa montent dans notre direction. 
Je salue, cours vers la voiture. Le soleil est haut. On dirait que je vole. j'ai faim! Le temps a vite passé. Au moment de partir, le rose aux joues, je demande « C'est laquelle notre maison? ». Ma mère montre celle d'où ils sortent, des étoiles pleins les yeux.
« Elle est belle, non? »
Déception. Par la vitre arrière je vois Léa et Paul qui agitent les bras vers moi. Toute la longueur de la pente nous sépare. Et ça va rester comme ça. J' n' ai plus faim.

L'impasse, je la retrouve au milieu des grandes vacances. C'est mon premier jour. Les amis ont emménagé avant moi. Il y a d'autres familles, mais aucun gosse de notre âge. Tous plus grands ou plus petits. Du coup notre bande ne s'étoffe pas. Ça me va. J'aurais mes copains pour moi seul. Surtout Léa. Jusqu'à hier, je me suis langui d'elle. C'est la première fois que je ressens ça quand je pense à une personne. Ça picote, ça fait un truc dans le ventre.
Ça recolle illico. Mais moi loin, ils ont inventé des jeux, se sont disputé. Ils ont des choses a raconter sur eux. Ça me fait aussi un truc dans le ventre, pas agréable. Ça ne dure pas. Quand ils ont fini, on joue. Super tard, super longtemps. C'est génial! À chaque fois que je parle à Léa, où qu'on se touche sans faire exprès, ça me chatouille au bide. J'ai envie de rire. Je ris. À un moment je demande à Paul si ça lui fait pareil, dans son ventre, pour Léa. Il dit que non. Et là aussi j'ai envie de rire. C'est bon.
Le soir, j'invite mes copains a venir voir ma chambre. Léa aime mes posters. Je lui en donne un. En échange, elle me donne un bisou sur la joue. Mon cœur! « Faut que je rentre », dit Paul.
« Moi aussi » dit Léa.
Je les raccompagne jusqu'au portail. Ils commencent à marcher, et Paul lance « On fait la course! ». Alors ils courent dans la pente, j'entends leurs cris de joie. Oh, comme j'ai envie de participer! Ça me fait comme la nausée, j'aime pas. Ça me gâche tout. Je rentre, je suis triste.
Ma mère me dit « ça ne va pas mon chéri? ». Je dis que je ne sais pas. Pas facile de mettre des mots sur une chose qu'a pas de nom. En fait j'ai l'impression qu'il va se produire des trucs tristes avec moi. Car je le sens bien, ce sentiment que je ne connais pas, il dure. On dirait qu'il m'a attrapé dehors. Il était dans la montée.
- Dis moi. Y a quelque chose qui ne te plait pas?
- Ben... non, non, y a rien.
C'est vraiment trop compliqué. Je baille.
- Hop, un en-cas, un bain, et au lit! On est tous fatigués... un emménagement ça pompe!
C'est vrai je suis crevé. Je tombe sous le drap. Avant de m'endormir, je pense à Paul et surtout à Léa. Je les revois en train de sprinter. Ils tournent le dos sans se douter que je suis là. Mais la pente, elle, celle de l'impasse, me regarde. C'est marrant, je l'avais senti le jour de la visite, ça. Dans le noir de ma chambre, je lui fait un doigt d'honneur.

La rentrée. Collège! On est dans la même classe. Même s'il pleut on y va à pied, c'est à côté. Pour le retour pareil. Les autres gamins de la rue font ça aussi. Léa et moi on est chéris. On se tient par la main! Paul aussi à une chérie, elle habite au village. Mais il y a toujours cette chose mauvaise le soir: Moi j'arrive au portail, et eux continuent. Ça me pique. Souvent je retiens un peu Léa, l'enlace. On reste un moment comme ça. Elle aime bien, mais pas moi.
« Les amoureux, c'est l'heure des devoirs! » dit ma mère par la fenêtre de la cuisine. Je rentre. Ils partent. Du coup, moi, les devoirs, je les fais pas bien. Ça tourne dans ma tête. Pourtant Léa m'aime. Des fois, je reste à les regarder monter. Ils se retournent pour me faire un signe amical. Ou bien ils vérifient si je suis là pour faire des trucs entre eux. Je sais pas. Y a quelque chose. Ça me fait ça tous les soirs. J'ai envie de faire le chemin avec eux, de continuer à parler. Au moins de savoir ce qu'ils se disent. Ça fait chier.
Ils habitent en haut, moi en bas, et y'a rien à faire contre ça. Ils auront toujours ce moment sans moi. Et en plus, je l'ai vu, des fois ils marchent tout doucement pour que ce soit plus long. Ils ont de la chance. Un jour j'en parle à Léa, je lui demande. Elle dit que rien de spécial, ils parlent comme quand on est ensemble, quoi. Alors je peux rien dire, mais moi ça me fait triple chier. Et re-chier tous les soirs, quand on rentre du bahut.
Un soir, avant Noël, j'essaye un truc: je les accompagne jusqu'en haut, puis je redescends chez moi. On fait comme ça quelques fois, puis mon père s'en aperçoit. Je me fait pourrir.
- Pas question qu'un enfant circule seul dans la rue. C'est la condition! Si tu ne respectes pas ça, ce sera fini! ». Pif paf, il appelle les parents de Paul et de Léa. Il explique l'embrouille, et eux aussi se font scalper. Et merde!
Tous les trois soirs, je demande à mon père si je peux enfin être délié de cette règle.
- Aller quoi, je suis grand maintenant p'pa.
- Arrête de nous tanner avec ça. C'est non! Pas d'enfant seul dans la rue. Vous avez déjà beaucoup d'autonomie. Plus, ça serait vous mettre en danger. Ce serait irresponsable de notre part.
Alors ça recommence. Je trouve que Paul à une chance insupportable. Je sens bien qu'il n'y est pour rien, et Léa pareil. C'est la rue que je me met à détester. On dirait qu'elle joue contre moi, conspire une sorte de plan qui m'empêche d'être vraiment heureux. Je dois les regarder monter l'impasse comme une torture secrète. Mes résultats scolaires baissent. Je m'en fous. Je pense que je dois trouver une solution. Jusqu'à la fin de la troisième j'en trouve aucune.

Au lycée, c'est pire: on se sépare. Léa et Paul vont en seconde générale, moi je pars en menuiserie. Je prends le bus. Pas les mêmes heures. Paul et Léa, comme avant, ensemble à pied. Ça n'empêche pas Léa de m'aimer. Elle est devenu canon, une vraie bombe. On a plus de liberté, on se voit souvent. Mais c'est toujours avec Paul qu'elle parcoure l'impasse. Jusqu'à la terminale. J'évalue que ça fait trente kilomètres par an. Depuis qu'on se connait, deux cent quarante! Voie sans issue de merde! La faute à nos emplois du temps. Quand j'y pense ça me rend malade. Et j'y pense tout le temps. Quelque chose se prépare. Jour après jour. Ça fermente dans ma tête.
Peu avant nos examens, à la fin du lycée, Léa et moi on est dans ma chambre un soir. Mes parents travaillent. On a fait l'amour. Je lui explique pour l'impasse, Paul et tout ça. Je suis nerveux.
- C'est con, me dit-elle. Sois pas jaloux. Paul a une copine par an depuis le début du lycée! On est amis, mais ce qu'il fait avec les nanas, moi je déteste.
- Lyon-Nîmes à pied en prenant votre temps, vous avez fait. Me dis pas que ça compte pour rien, je dis amer. C'est sûr que ça vous lie. Des semaines, seuls, que vous passez.
Elle lève les yeux au ciel. « Dès fois tu me fais flipper avec tes crises ».
Pendant qu'elle prend une douche, ça klaxonne devant la maison. Une auto-école. Au volant c'est Paul. Il fait le mariole par la fenêtre. Je le rejoins. On discute une minute. Léa déboule, les cheveux encore humides. « Chiotte, j'avais oublié la leçon!» s'excuse-t-elle. Elle s'installe au volant. Elle est crispée. Moi aussi. La voiture monte faire demi-tour en haut du cul de sac. Moi, comme toujours, je reste planté là comme un con.
C'est de pire en pire. Je sens bien que je suis mauvais. Je sais qu'elle à raison, Léa, et que Paul fait sa vie en dehors d'elle. Mais je ne sais pas quoi faire contre le pouvoir maléfique du piège. Je me contrôle de moins en moins, et si ça continue, je vais faire fuir mon amour. Il faut que je me raisonne. Ne plus parler de ça. Cette saloperie de rue bouchée me pourrit la vie.

Vers la mi-juillet, on fête nos diplômes. Les jeunes de la commune ont loué la salle des fêtes. Moi, je me prépare de mauvais gré. Paul a le permis de conduire et une petite bagnole d'occasion depuis cinq semaines, et Léa passe la conduite demain. Elle stresse. Elle ne profitera pas. Nos rapports sont exécrables ces derniers temps. Elle ne comprend pas mon humeur. Elle dit que je me comporte comme un sale con, on se dispute. Et moi j'ai l'impression qu'elle me cache quelque chose. A chaque fois que je regarde notre rue qui monte, je la vis comme un surplomb sournois.
Ils passent me prendre vers vingt heures. Paul est excité. Il projette de se taper une gonzesse sur la banquette arrière avant l'aube. Il parle beaucoup. Léa reste prostrée. Je perçois qu'elle appréhende un truc. À la soirée, Paul danse comme un fou. Léa et moi on reste assis, la plupart du temps dehors. Je rentre de temps en temps pour me servir un verre de punch. Je bois pas mal. Sous le ciel piqué d'étoiles, pendant que dedans tout le monde s'amuse, Léa lâche le morceau, à bout de nerfs.
- Tu sais, la voiture de Paul, c'est aussi la mienne. Nos parents se sont cotisés. On a trouvé une coloc dans la cambrousse, à dix bornes de la fac. C'est vachement moins cher qu'en ville. Pour les navettes, on covoiture avec deux autres étudiants. On partage les frais. Sur le long terme, c'est super rentable. C'est aussi plus pratique que le train.
- Putain j' savais bien qu'y avait un machin, je lui lance. Dans mon dos! Vous avez fait ce projet quand? Quand vous remontiez l'impasse tous les deux? Jour après jour?
Je balance mon gobelet sur le gravier. Léa met sa main sur mon bras, délicate.
- On savait que tu le prendrais mal. C'est pour ça qu'on t'a rien dit. On comptait le faire ce soir.
Je fais de mon mieux pour ne pas sangloter. Je respire fort. Je me sens faible. J'avais raison!
- T'as des secrets avec Paul. Depuis toujours... cette salope d'impasse. À la montée, et à la descente!
Le virus installé paquet par parquet dans mon système depuis des années lance son programme. Je me dégage tout doucement de sa main légère. L'application émotions se ferme. Celle amour aussi. Elle disparaissent de mon bureau. Mon visage se détend. Je parle comme un bot.
- Je pense qu'on a plus rien à se dire.
J'entre dans la salle bondée. Je marche comme un terminator. Je scanne la foule. Je bouscule du monde sur la piste, retourne un pote dans la cohue. Je lui crie par dessus la sono:
- Paul, il est où?
- Je crois qu'il baise dans sa bagnole!
Je ressors avec une froideur de cyborg, et interromps le coït de Paul en toquant à la vitre arrière. La nana qui le chevauche pousse un cri d'effroi. Lentement je contourne la voiture, ouvre la porte, et m'assois côté passager.
- Mais qu'est ce que tu fous, casses toi! Dit Paul, trois octaves trop haut. Il est blanc comme une endive. Je le regarde dans le rétroviseur.
- On a plus rien à se dire. Plus rien.
Sans épiloguer, je sors. Puis je retourne vers la salle. Je passe devant Léa sans ciller. Avant d'entrer, j'entends Paul qui coure sur le gravier. Léa l' intercepte. «Laisse le, c'est rien. Ça va passer ». Sa voix est brisée.
Pour le reste de la soirée dont je me souviens, je ne les vois plus. J'en ai rien à foutre. L'application remords à été désinstalée. Le programme s'exécute. Il ouvre l'appli cuite. Je bois de grands verres de sangria infecte. Je danse en titubant. À un moment, je dégueule dans un lavabo. Après, c'est pas enregistré dans le disque dur. Fermeture de session.

Je me réveille chez moi vers treize heures. J'ai la tronche comme une enclume. Je suis en caleçon. Je pue le poney. Comment je suis rentré? Quand? Avec qui? Je me souviens de ce que j'ai dit à Paul et Léa. Je ne regrette pas. Par contre, je redoute d'affronter mes parents. Les circonstances de mon acheminement dans mon lit vont m'être révélées, assorties de félicitations. Je repousse le moment en allant prendre une douche. Habillé de frais, je descends. Ça va grogner.
Au lieu de ça, quand j'entre dans la cuisine, ma mère se plaque la main sur la bouche. Elle a les yeux fiévreux. Je m'assois, penaud. Mon père arrive, s'assoit en face, croise les doigts devant lui. Il à l'air usé.
- Tu te sens comment? Dit-il doucement.
- Bhaaa j' suis...comment dire... ça va. Gueule de bois, quoi.
- Bon. C'est bien.
Ma mère me pose un verre où fond un cachet. Elle me demande si j'ai faim. Je dis non. Puis elle éclate en sanglot, et là je balise. Elle se maîtrise, s'excuse. Je baisse la tête, piteux. Mon père reprend presque à voix basse.
- On a été te chercher vers trois heure du matin. Tu comatais sur un banc, ivre mort. Les gendarmes nous ont appelé.
- J'suis désolé. C'est...minable.
- Ça l'est. Mais... on était content de te voir. Même comme ça. Au moins t'es là.
Maman se remet à pleurer. Elle me passe la main dans les cheveux.
- Mais qu'est-ce qui y'a? Vous ne m'engueulez pas?
Ma mère renifle, se penche sur moi par derrière, me prend avec ses bras autour du cou. « Non, non, en ne t'en veut pas... mais on à eu si peur. » Mon père soupire. Il glisse vers moi une photo qu'il a imprimée.
- Il y avait ta sacoche avec tes papiers dans la voiture. Les pompiers ont pensé que tu avais été éjecté. Ils ne te trouvaient pas. On nous à prévenu. On est allé voir à la salle des fêtes, et on t'a ramassé.
Groggy, je regarde l'image. Une carcasse de bagnole pulvérisée, impossible à reconnaître, à différencier des broussailles. C'est la voiture de Léa et Paul.
« Paul est dans le coma. À priori ils vont pouvoir le sauver. Mais pour Léa il n'y a rien eu à faire. On est vraiment désolé mon fils. »
Sur le moment ça ne me fait rien. Je rends la photo et mon gentil papa pose sa main sur la mienne. Au bout de plusieurs minutes, je remonte dans ma chambre. Je n'en sors pas de trois de jours. Je métabolise. Je ne verse pas une larme. Dans la pénombre, j'établis mes conclusions. Quand je redescends de ma retraite, ça y est j'ai trouvé: au début je croyais que c'était Paul. Sa faute. C'est pas lui. Léa pareil, c'est pas elle. Et moi non plus. On y est pour rien. C'est l'impasse. Je ne l'aime pas. Elle elle ne nous aime pas, surtout.
Il reste des choses à faire ici, des détails d'importance à régler; détails dont je fais partie: audition chez les gendarmes, enterrement, visites chez les parents de Léa et Paul. Passer voir Paul à l'hôpital. C'est un corps brisé, suturé, bandé, branché, inerte. Je lui parle. Je lui dit tout. « Je suis ton ami, mais il faut que je parte. Ma décision est prise: je quitte l'impasse. » L'impasse, d'ailleurs, je ne lui dit pas au revoir . Je compte bien la plaquer, la laisser sur sa faim. Sa fin. Je fais les choses, méthodique. Je ne dis rien à personne.

Je voyage. Je suis compagnon menuisier. Je travaille et vis en communauté. Il y a les sorties, les rencontres. J'apprends mon métier jusqu'en Irlande. C'est trépidant. Pendant trois ans, je ne rentre presque pas. Je fuis le cul de sac, le visage de Léa et les tubes dans les narines de Paul. Ça marche.
Enfin, je m'installe. Loin.
Ici, c'est une région montagneuse. L'air est vif. Le regard caresse les flancs immémoriaux qui nous ont vu naître et nous verront partir. On passe. J'aime la vie! Je travaille la matière vivante au milieu de laquelle je vis. Je baise, des fois. C'est tout. C'est bien assez. Commencer, c 'est ça que je veux, et pas recommencer.
Ma maison est en haut d'un pré. Quand je regarde vers le haut, rien n'arrête la vue. Il n'y a que des arbres jusqu'à l'arrête sommitale. Au dessus, c'est l'atmosphère, l'espace. Il m'arrive parfois, par nuit sans lune, de percevoir le concept d'infini au plus profond de mon être, quand je lève le nez. Je me sens, nous sens inscrit dans un cycle. Ça me pénètre jusqu'à l'ivresse. J'ai l'impression d'une chute libre, jusqu'à la terreur, jusqu'au rire. Parfois jusqu'aux larmes.
Je suis un artisan reconnu. Je sculpte, j'assemble. Je reçois mes parents dès qu'ils le souhaitent, en fait, leur ai construit un chalet minuscule de l'autre coté de mon terrain. Pendant longtemps ils me donnent des nouvelles de Paul. Il s'est remis tout doucement. Il est lourdement handicapé. Il ne se souvient pas du soir  . Il travaille depuis chez ses parents où il habite toujours. Il est informaticien pour une grande firme. Les parents de Léa ont mis leur maison en location. Ils ont quitté l'impasse.
Avec le temps, les miens ne me parlent plus de ça. Ils vieillissent, paisibles, et respectent mon célibat. Ma mère disparaît subitement, j'ai alors quarante cinq ans. Comme moi jadis, mon père juste plus âgé prend l'événement avec philosophie. Il passe désormais plus de temps chez moi que chez lui. Ici il est bien, actif, il m'aide beaucoup et parle peu.
« J'ai fait des démarches, il me dit un soir. Je t'ai donné la maison de l'impasse. Il n'y a plus qu'a signer chez le notaire. Si tu n'y vois pas d'objection, je vends les meubles, les bibelots, tout. On brade, sur place. Les gens partent avec ce qui les intéresse. Je balance le reste. Ma vie est ici maintenant, avec toi et les montagnes.»
- Et je vais en faire quoi, moi, de la baraque? J'ai pas envie d'y habiter. Cette pente, fermée, tu sais...
Il me dit qu'il s'en doute. J'ai qu'a la louer, ou la vendre. Ou y foutre le feu. Il s'en fout. Il voudrait que je sois là, dans les parages pour la liquidation des objets. Que je trie, pour garder deux ou trois choses que j'estime importantes. Je réfléchis puis accepte. Mais je ne veux pas participer.
- Bien. Tu me déposes le matin, tu pars te balader, et tu reviens le soir quand c'est vide.
- Je trouverais bien quelque chose à faire.  
On dit ça comme si c'était presque rien.
Mon vieux papa sourit. « Alea jacta est. »

L'impasse. On y a passé la nuit, la vente commence ce matin. La veille, On a mis dans le garage ce qu'on veut garder. Avant que des gens arrivent je veux partir. On peut dire fuir . Mais dès huit heures, un type se pointe. Il est long, livide, vieux. Sa démarche est raide. Il regarde les objets avec dédain. Quand il me voit, il ne dit même pas bonjour. Au bout d'un moment, il grimace un sourire jusqu'aux yeux. « Un p-pub s'est ouvert y'a quelques s-s-semaines, pas loin. Je meurs d'envie d'y a-a-aller. », dit-il. C'est Paul. Mon Paul. On part.
En fin d'après-midi, on a pas beaucoup parlé. D'abord Paul a des difficultés motrices pour ça, mais surtout on a rien à se dire. Le même dégout pour les énumérations, les comparaisons. Et puis entre nous, il n'y a que du passé, et on a pas tellement envie de l'évoquer. Mais on est heureux de se retrouver. Ça se sent. Par le regard, en trinquant, on se télécharge tellement de choses. Du respect. On communique en creux. On discute dans les silences. Nos rides autour des yeux, ça dit, ça suffit, ça donne l'heure. Du sens planqué dans du rien, comme un opéra dans le sillon d'un vinyle. Au retour, une camionnette nous gêne devant chez lui.
« Paraitrait q-que la maison de Léa est v-vendue. Ç-aa doit être les nouveau proprios qui a-arrivent. »,
- Viens, on va faire connaissance, je dis, y a quelqu'un au volant.
Je m'approche du van. «  Bonjour. On est des voisins. On peut peut-être vous aider? ». Une femme dans les trente cinq ans, yeux clairs, coupe à la garçonne, baisse la vitre. Elle à l'air exténué. Elle est seule.
- Je ne crois pas, souffle-t-elle. Je suis la pire des connes, et contre ça vous ne pouvez rien.
- Qu'est ce qui se passe?
Elle ferme les yeux, au bord des larmes.
- J'ai oublié les clefs de la maison à plus de mile bornes. On est dimanche, et un serrurier va me prendre un salaire pour ouvrir la porte blindée. Voilà.
Paul a claudiqué jusqu'à nous. « Ok, ben on a qu'a co-commencer par boire un ca -afé, hein. On va vous trouver une s-solution, vous en f-faites pas. Venez. »
Elle sourit tristement. Elle tend la main: «  Léane, enchantée! ». Avec Paul on se regarde. On a cru entendre Léa.
La maman de Paul nous installe dans le jardin. Léane nous explique: La maison, elle l'a payée cash. Visitée avec un casque de réalité virtuelle. Elle a fui Brest dans la nuit, en cachette de son ex pour refaire sa vie ici. Dans la camionnette elle n'a que quelques meubles pour démarrer, ses outils pour travailler le cuir car c'est son métier. Hors de question d'avoir de l'aide de son ancienne vie. Pendant un moment, il va falloir compter chaque centime.
- J'ai une chambre libre dans une maison vide, juste en bas. On y installe votre matelas, et demain il fera jour, je lui propose.
Le soir, on improvise un repas avec mon père, Paul et Léane. On bois, on rit beaucoup. Léane apprécie notre hospitalité spartiate. Ivre de fatigue, elle se montre affectueuse. Elle se retire tôt dans mon ancienne chambre où elle tombe de sommeil. Au matin, nous nous retrouvons avec plaisir tous les trois. Soudain, pendant le petit déjeuner j'ai une brusque illumination.
- Ben merde! Tes clefs! Je crois que j'ai une solution! Suis moi!
Léane et moi montons l'impasse jusqu'à chez elle. J'escalade le portail, elle me suit. Nous contournons la maison. « Quand j'étais môme, une Léa habitait ici. Un jour elle m'a montré ça. » J'enlève la grille d'une aération. Je fouille le trou, et en ressort un bocal en verre fermé hermétiquement. Dans le chiffon gras qu'il renferme, il y a le trousseau de secours! Léane me saute au cou, folle de joie.
Pour la première fois, elle visite sa maison. Je fais le guide. Je l'aide à s'installer. Elle a peu de choses. A midi, nous déjeunons tous chez Paul. J'aide Léane jusqu'en début d'après-midi, puis mon père vient nous rendre visite.
- Fils, j'ai fini de tout ranger, en bas. Il va falloir qu'on y aille.
- Ah, heu, ouais, je dis, mais c'est que Léane voudrait bien qu'on reste manger ce soir chez elle. Pour nous remercier.
Le vieux esquisse un sourire malicieux. « Bah, tu fais ce que tu veux. Mais moi je rentre. Tu trouveras bien un moyen pour retourner dans nos montagnes. »

Je reste une semaine en haut de l'impasse. Nous sommes amoureux. Je sais que ça va être compliqué cette histoire, nous le savons tous les deux. Mais c'est si bien parti. Paul et moi faisons affaire: je lui vends la maison d'en bas. Il me dit un matin, souriant et pensif: « T-tu vois, le secret des clefs, il n'était qu' entre t-toi et Léa. Et l'impasse l'a gardé b-bien au chaud, juste pour toi."
Une vie, ça se joue à rien. Où presque.
Avec le recul, tout commence quand j'ai onze ans...
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Un petit mot pour l'auteur ? 39 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
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M. Iraje · il y a
Pour une première tentative, elle est pour le moins convaincante. D'autant que dernière la fiction peut transparaître une certaine forme de réalité.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Hello, merci pour le passage ! Il s'agit d'une pure fiction. Certains commentaires suggèrent aussi que
je me raconte un peu, ici, mais non ! A bientôt...

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PierreYves · il y a
Très bien çà ! Je vous pardonne ces 15 minutes d'éblouissement cathodique, quoique les vraies nouvelles méritent le papier :)
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Kalha Mitee · il y a
Alors je suis totalement conquise. Clairement je ne m'attendais pas a ça . Plus glauque ou plus romantique mais pas a cette fin . Merci j'ai été prise dans le texte dès le premier paragraphe. Kalha
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Nicolas Auvergnat · il y a
Ah, j'ai reconnu votre style très chère... Merci pour votre commentaire. Lancez vous aussi dans l'écriture... Et vous aurez du succès, je vous l'assure 😄!
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Nicolas Auvergnat · il y a
Bonjour... C'est le deuxième commentaire qui évoque cette urgence. C'est une fiction , pourtant. Au moins est-elle convaincante, au point de vue narration ! Merci d'être venu.
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SakimaRomane · il y a
J'ai ressenti comme une urgence chez vous. Il fallait que ce texte soit écrit, que ce bagage soit déposé pour que tout puisse commencer.
Je suis peut-être complètement à côté de la plaque mais c'est mon ressenti.
Votre texte m'a touchée :)

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V. September · il y a
J'ai adoré votre texte, plein de sensibilité.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Merci. Celui là est mon tout premier bébé sur Short.ED. mon tout premier que j'ose montrer. Merci pour lui !
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V. September · il y a
Je débute également :)
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Nicolas Auvergnat · il y a
Ah mais c'est pour ça que tu parais si timide dans les commentaires... Pourtant, tes textes ont du corps, du caractère... Il ne faut pas hésiter ! Moi je vois un bel auteur,là bien plus expérimenté que moi. A plus !
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V. September · il y a
merci
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Lili Caudéran · il y a
Un texte écrit dans l'urgence comme pour se libérer, s'alleger... C'est ce que j'ai ressenti mais ça n'engage que moi.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Ce n'est pas faux... Mais il s'agit d'une pure fiction. L'urgence était pour moi de me lancer, vite, maintenant, sans attendre. J'ai eu la peur au ventre de m'abandonner aux regards des lectures pour la première fois de ma vie. Si ce texte sonne ainsi, cela veut dire que malgré ses maladresses, je lui ai conféré un caractère de délivrance... Ce que secrètement je voulais ! Merci de m'avoir lu. J'ai lu votre commentaire sous mon ttc, et donc vous êtes opiniâtre ! À ce titre, un autre grand merci ! J'irai vous lire également, vous pouvez y compter...
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Lili Caudéran · il y a
C'est avec grand plaisir que je vous accueillerai sur ma page d'autant plus que je n'ai pas de textes en compétition et que je suis donc libre comme l'air !
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Anna Mindszenti · il y a
J'avais déjà lu ce texte et je l'ai relu avec plaisir.
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Tess Benedict · il y a
J'ai lu cette histoire jusqu'au bout malgré la longueur inhabituelle pour une nouvelle. Et beaucoup aimé le personnage principal, ce bout de rue nommé impasse, qu'on attend à la fin, sans savoir ce qu'elle nous réserve.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Oui, je sais, c'est un peu long... À ma décharge : c'est mon tout premier sur Short Ed, j'étais mort de trac... J'ai passé du temps à le faire cadrer aux exigences d'ici... Et puis j'étais ivre, ce qui est toujours une excellente excuse quand on fait des bêtises. Merci d'avoir tenue la longueur Tess !
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ALYAE B.S · il y a
Un excellent texte qui mérite de concourir, VOUS AVEZ DU TALENT. Je m'abonne et j'attends avec impatience chaque nouvelle œuvre et création. Je cueille un cœur et vous invite à découvrir mon TTC la face cachée de l'Isère. Merci d'avance 😉

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