L'île de la découverte

il y a
6 min
83
lectures
25
Assieds-toi confortablement. Tu tiens entre tes mains le témoignage de ma découverte. C’est une terre dont on ignorait l’existence. J’hésite encore à la répertorier car je voudrais qu’elle soit respectée, que je puisse un jour y retourner avec le même sentiment d’initiation. Qu’à ton tour, tu puisse le connaître. J’ai du mal avec les foules inattentives. Une longue marche silencieuse dans un paysage diversifié : voilà ce qui me rend heureux. Mais c’est un plaisir un peu solitaire et j’aime aussi partager.

Les géographes et les archéologues n’auraient pu l’imaginer et pourtant, je l’ai accostée. C’est une île, tu l’as bien deviné, et j’ai l’impression que je n’ai vécu jusqu’ici que pour la découvrir, navigant si souvent au hasard, il faut l’avouer. Je ne vais pas te mentir, des paysages extraordinaires, il en existe encore beaucoup. Ce qui, sur « mon » île doit rester inviolé, c’est son atmosphère et les habitants un peu étranges qui y vivent.

L’île est minuscule, difficilement repérable. Sa forme, un triangle aux angles arrondis, ressemble à celle de l’île de Pâques aux géants de pierre Rapa Nui. J’avais choisi de partir du Chili pour explorer le Pacifique Sud. Je voulais découvrir les îles et les sternes noires, espèce menacée. On dit là-bas qu’à une époque lointaine, chaque année, à l'arrivée de cet oiseau migrateur, des hommes de l’île de Pâques gagnaient au large l'îlot tout proche de Motu Nui, à la nage dans un océan infesté de requins, dans le seul but de rapporter le premier œuf du printemps, symbole de la création du genre humain.

J’avais baptisé mon bateau « Kon-Tiki2 » en hommage au navigateur norvégien Thor Heyerdahl, pionnier de l’archéologie du Pacifique. Je ne suis pas fou : voyageant seul, je ne pouvais pas m’embarquer sur un radeau de balsa comme le sien. Mais j’aimais l’idée de suivre les traces maritimes de cet homme dont j’avais lu les péripéties et dont j’admirais l’obstination. J’allais devoir m’en inspirer pour poursuivre ma quête à la fois si singulière et si humble. Je ne voulais rien prouver et j’allais découvrir au-delà de mes espérances.

Terre. Après quelques jours d’errance et d’observation qui m’ont servi à contourner mon île inconnue, je me suis aventuré vers l’intérieur. L’océan me servait de fil, si je puis dire, le bruit des vagues m’indiquant la proximité rassurante de l’eau et de mon bateau qui me servait également de refuge. J’essayais de ne pas trop m’éloigner, mais chaque exploration se faisait plus profonde et plus enivrante. J’avais appris quelques techniques de survie et l’île abondait de fruits et de plantes comestibles. Je vis de peu et je connais ma richesse.

Le jour où je me suis décidé à couper ce fil qui me reliait avec mes dernières certitudes, je l’ai rencontré. Il était assis au pied d’un arbre et il méditait. C’était un beau vieillard aux longs cheveux blancs et j’ai deviné à la sérénité de son visage qu’il n’était pas seul. Vivre isolé, coupé de tous durant plusieurs mois vous rend sauvage. J’avais affaire à un sage.

Il m’a suivi du regard et a accueilli mon ombre bienfaisante sur son visage ridé, tanné par le soleil de janvier. Il s’est levé et je l’ai suivi, sans qu’une parole ne soit échangée, comme si nous avions rendez- vous de longue date et qu’il avait attendu patiemment mon arrivée. J’oubliai aussitôt l’océan et mon bateau. Nous avons marché longtemps avant d’atteindre l’unique village de l’île.

Comment ces hommes étaient arrivés ici, je l’ignorais. Ce qui me paraissait étrange, c’est qu’on avait l’impression que le nombre d’habitants était parfaitement stable depuis des millénaires, chaque décès correspondant à une naissance. Huit habitations en cercle, toutes tendues de tissus végétaux sur une ossature de bois en parapluie. Au dessus de l’entrée de sept d’entre elles, un motif gravé sur une planchette représentait un animal ou une plante connue qui distinguait chaque « famille »: deux adultes, deux enfants (un garçon et une fille). J’apprendrais par la suite que les deux adultes n’étaient pas nécessairement les parents directs. La huitième habitation était uniquement occupée par le vieillard et son symbole était l’Homme-Oiseau déjà présent sur l’île de Pâques. Un peu à l’extérieur du cercle, un cabanon pouvait accueillir le voyageur solitaire que j’étais. Je comprenais qu’il en venait très peu mais que finalement, je n’avais pas été le premier explorateur. Cependant, aucune trace de mes prédécesseurs...

Tu as peut-être vu ou imaginé ces peuplades rassemblées autour d’un feu et dont quelques élus entrent en transe – indiens, africains. Le soir, Paquito – notre vieillard – allumait aussi un feu. Il y jetait une fleur que je ne connaissais pas et qui colorait les flammes d’un vert très pur dont on ne pouvait détacher le regard. En dansant, les flammes prenaient l’aspect d’êtres vivants – hommes, animaux, créatures fantastiques – entraînés dans une ronde de plus en plus folle. Je sais à quelle image tu peux penser : une scène de Narnia, quand le Faune Tumnus joue de son étrange pipeau et que Lucie tombe endormie, sa tasse de thé se brisant à ses pieds. Personne ici ne s’endormait. Ou plutôt, je devrais dire : ne fermait les yeux. Et je t’assure que j’ai vu ce que faute de mot j’appellerais son esprit qui s’élevait pour se diriger vers l’océan. J’aurais voulu le suivre, de toutes les forces de ma pensée engourdie, mais rien de moi ne s’est échappé.

Quand il est revenu à lui, je l’ai questionné. Paquito, de son air un peu mystérieux et espiègle, s’est contenté de se lever et de me signaler chacun des sept symboles sur les maisons. Puis, il m’a désigné le cabanon et est parti se coucher. Paquito parlait peu mais quand il le faisait, il s’exprimait calmement et je le comprenais parfaitement. C’était un érudit alors que les autres habitants ne parlaient qu’avec l’aide de beaucoup de gestes et de syllabes courtes répétées. Lui devait venir d’ailleurs. Peut-être même avait-il habité longtemps le cabanon avant d’être intégré dans le village.

Le lendemain, après un repas composé de galettes de maïs, de miel et de lait de coco pris dehors tous ensemble, il a appelé les enfants de la première habitation qu’il m’avait montrée la veille, avec une abeille comme emblème.

J’ai suivi les enfants sur un sentier dégagé à travers la végétation pour atteindre le bord d’une vaste clairière. Au cœur de celle-ci, se trouvait ce que j’appellerais le village des abeilles, sept ruches de diverses tailles placées à des hauteurs variables ne dépassant pas un mètre cinquante. Les enfants m’ont indiqué une souche à l’entrée. Ils m’ont fait signe de rester immobile et silencieux et j’ai compris que j’allais être leur spectateur privilégié.

En psalmodiant gravement deux syllabes « MUM DOU », ils se sont approchés lentement des ruches. Les abeilles tournoyaient autour d’eux sans jamais les atteindre, comme s’ils étaient recouverts d’une cloche de verre. Tandis que l’un d’eux retirait délicatement un cadre, l’autre, à l’aide une spatule, raclait le miel pour remplir un pot de terre cuite qu’il avait ramassé sur place. Une feuille de bananier lui servit de couvercle et ils revinrent vers moi une fois le travail achevé. Les abeilles ne les avaient pas suivis et nous reprîmes tranquillement le chemin du retour.

Je n’oublierai jamais ce jour, le début de mon initiation sur l’île. A chaque emblème, une étape dans la science de leurs pratiques. La tortue m’a appris à me déplacer lentement avec une lourde charge sur le dos sur les traces de deux adultes dont la charge était dix fois supérieure à la mienne. Le cocotier peut atteindre trente mètres de haut. Il a fallu vaincre mon vertige pour grimper bravement jusque cinq fois ma taille. Mais plus je grimpais, plus je ressentais la force, la paix et l’harmonie. Une fois au sol, j’avais l’impression d’avoir plus d’équilibre, j’avais pris de l’arbre l’exacte distance entre la terre et le ciel. L’arbre leur apportait le bois du berceau et celui du cercueil, il consolidait leur maison et se consumait dans leur feu (ils disaient lire dans la fumée les présages du lendemain). Mais curieusement, ils ne s’en servaient jamais pour construire des bateaux. Ils restaient prisonniers de l’île.

Comme tu l’as peut-être déjà lu, le jaune est la couleur de la connaissance car la connaissance est lumière. Pour ces familles, à côté du miel, le maïs est symbole de cette connaissance mais aussi de fertilité, d'abondance et de richesse. Si l’homme parvient à tirer de la terre le principal de sa nourriture en domptant les saisons et les aléas du climat insulaire, alors il est riche. Mais s’il parvient en plus à vivre en paix avec son voisin, il est dieu sur terre. Je te l’assure, j’ai foulé la terre des dieux...

Durant mon trop court séjour sur l’île, par deux reprises, le village a été visité par un jaguar. Après chaque visite, les villageois ont patiemment reconstruit ce qui avait été détruit, sans rancœur ni amertume. Paquito m’a expliqué qu’ils avaient beaucoup appris de ce félin, notamment sa puissance, sa vélocité, ses facultés d’escalade et de nage. Mais ce qui à leurs yeux le rendait plus précieux encore, c’était la lecture de ses taches. Les villageois se servent de sa peau pour se vêtir, bien sûr, mais également comme carte céleste. Ils peuvent y lire la trajectoire des âmes après la mort.

Les insulaires se nourrissent évidemment de poissons. Tu devines que cet emblème m’a orienté vers les techniques de pêche. Les criques les moins dangereuses abritent les espèces les plus variées. Sous l’eau, je ne tiens pas plus de deux minutes, ce qui est déjà plus qu’honorable. Rends-toi compte, ils peuvent nager en apnée pendant plus d’une heure et ressortir de l’eau plus éveillés que jamais. D’où tenaient-ils toutes ces facultés ? J’allais de surprises en surprises. Ils pouvaient se déplacer en rampant comme le serpent. Rien de vraiment extraordinaire me diras-tu. Ils l’imitaient en cela aussi qu’ils retissaient leurs maisons à chaque mue pour l’accompagner dans ce travail de renouvellement. Une fois l’ouvrage accompli, certains d’entre eux, toujours les adultes les plus âgés, s’allongeaient sur le sol pour éprouver la mort, la température de leur corps descendant de plusieurs degrés. A ce stade, ils arrivaient à communiquer intiment avec les profondeurs de la terre. Elle leur indiquait s’ils l’avaient respectée durant l’année écoulée, leur garantissant le maintien de leurs pouvoirs l’année suivante si tel avait été le cas.

Pourquoi ai-je voulu revenir ? J’imagine que je pensais trop à toi, je voulais tellement te raconter et bien sûr y revenir avec toi. Jamais je n’aurais cru que je ne pourrais retrouver sa trace. J’ai compris alors pourquoi ils n’avaient pas de bateaux. Si on quittait l’île, on n’y revenait pas. Paquito, l’homme-oiseau, m’apprit pourtant le seul pouvoir que j’allais emporter.

Toi à qui je confie ce témoignage, je t’ai emmené dans mon récit et tu m’as suivi.
Nous allons y retourner. Il suffit de le penser très fort.
25

Un petit mot pour l'auteur ? 27 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux  Commentaire de l'auteur · il y a
Texte plus ancien que je mets en libre - Bonne lecture en ces temps étranges de confinement !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
A donner des envies de décroissance. Une belle leçon d'humanité.
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Visite inattendue: merci Loodmer !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Je grappille au hasard. Et j'ai fais un effort, ma jauge étant 4'. Maintenant je recevrais tes notifs et te lirais plus souvent.
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
On a tous besoin de cette (re)connexion avec la nature, un jour ou l'autre. Merci pour ce voyage initiatique qui nous fait prendre un peu de distance avec nos vies si trépidantes.
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Merci à vous pour cette lecture patiente!
Image de Houda Belabd
Houda Belabd · il y a
Merci d'avoir remis ce texte au goût du jour! Je vote...
Je vous invite à découvrir mon très très court dédié aux sans-abris de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Je connais le Kon Tiki, je suis allée visiter le musée du navigateur norvégien quand j'étais de passage à Oslo. J'avais adoré ce musée que j'ai trouvé passionnant et j'avais adoré le périple du navigateur.
Bravo pour ce texte qui nous emmène loin!

Image de cendrine borragini-durant
cendrine borragini-durant · il y a
Quel beau voyage intitiatique vous nous offrez là! Merci pour la balade... ;-)
Image de Marie Lacroix-Pesce
Marie Lacroix-Pesce · il y a
Les plus beaux voyages se font immobiles...
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Une belle ... découverte !
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
un dépaysement et une très belle histoire. Si vous voulez suivre mon hirondelle, je vous invite à découvrir mon poème. A moins que vous ne préfériez mon voyage virtuel en Amérique.
Image de Michou Katianis
Michou Katianis · il y a
tout le monde a besoin ou doit construire un Kon Tiki pour échapper au moins une fois à la civilisation car la lecture de ce carnet de voyage reste une question: où est la vérité de la civilisation humaine, sur l'île de Pâques ou ici?
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Belle question !