Lila et l'ange bleu

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Enfant, j'aimais les châteaux de sable. Je les bâtis aujourd'hui avec des mots. Je m'y installe avec ma femme et mes chats pour regarder la marée montante  [+]

Image de Été 2020

La Forêt des Lilas c’est un joli nom quand on y pense, bien que la forêt ne soit qu’un maigre bosquet de bouleaux dominé par un marronnier qui fleurit rose au mois de mai et que les Lilas soit le nom d’une ville de banlieue sans couleurs, coincée entre le périphérique et le fort de Romainville.
Pour les vieux qui perdent la mémoire, ça n’est pas très important au fond. Ils risqueraient de se perdre dans une vraie forêt comme de petits poucets sans cailloux. Pour Lila c’est une autre histoire, elle n’a que soixante-quinze ans et toute sa tête de Parigote de la rue des Martyrs. Une tête de mule comme dit Michou qui la connaît bien et n’oublie jamais de l’inviter dans son cabaret avec les anciens du quartier pour fêter la nouvelle année. Il met les petits plats dans les grands, ne lésine ni sur le champagne ni sur le foie gras malgré les remontrances de Lila qui n’en mange plus depuis qu’elle a vu à la télé comment on maltraitait les oies avant de leur arracher les viscères. Tandis que son compagnon emplit les coupes, Michou passe entre les tables, s’arrête près de chaque convive qu’il ne manque pas d’embrasser. Il s’attarde auprès de Lila : « Voilà ma tête de mule ! Toujours mignonne malgré son caractère ! Je la demanderais bien en mariage ! » Elle le regarde droit dans le bleu de ses lunettes et lui envoie : « La mule te dirait non ! Tu pourrais être son père ! » Michou rit chaque fois parce qu’il aime le comique de répétition et parce qu’il n’a jamais de mauvaise pensée, il aime les gens tels qu’ils sont, surtout quand ils ont un franc-parler qui ne s’encombre pas de conventions, ce qui, il l’avait appris dès son arrivée sur la Butte, faisait partie de l’esprit montmartrois. Le repas terminé, le spectacle commence avec Dalida, Bardot, France Gall, Piaf… que du beau monde, de la bonne chanson et de beaux artistes ridicules et sublimes. Lila aime ces hommes qui endossent leur costume et leur féminité avec un humour et une sensualité qui lui donnent envie de les embrasser et de mordre leurs joues avec la pulpe et les paillettes.
Lila n’a pas eu d’enfants. Elle est passée d’un amour à l’autre sans avoir vu le temps s’enfuir. Chaque passion nouvelle était la première et la dernière, aussi longtemps qu’elle durait. Elle n’a pour seule famille que son frère, le père Antoine. Comme il dit à ses paroissiens : « je ne suis pas marié, mais j’ai des centaines d’enfants ! ». Le père Antoine est curé dans une petite ville de briques du bassin minier. C’est lui qui s’est occupé de tout après avoir été prévenu de l’accident. Il a abrégé la messe dominicale en sacrifiant une homélie que la maigre assemblée n’écoutait que d’une oreille pour venir à Paris aussi vite que sa Twingo d’occasion le lui a permis. Lila avait été transportée à l’hôpital Lariboisière. On voyait de sa chambre le métro aérien qui filait entre Barbès et la Chapelle. Elle aimait ce spectacle. C’était la vie. Elle imaginait les voyageurs accrochés à la barre ou perdus dans leur téléphone. Ils avaient la couleur de sa ville et venaient de tous les pays du monde. Barbès était en Algérie, Château Rouge au Mali et la Chapelle au Sri Lanka. Prendre le métro était pour elle un voyage toujours renouvelé. Elle accueillit son frère avec un sourire plus grand qu’elle, un de ces sourires qui rayonne à partir du visage et transforme une chambre d’hôpital en jardin d’hiver. Son frère savait que l’AVC avait eu de redoutables conséquences. Lila ne retrouverait pas l’usage de ses jambes, elle ne remonterait plus d’un pas guilleret la rue des Martyrs qui comme on le sait est une des plus abruptes de Paris. Elle fut mise au courant, elle comprit que sa vie allait changer et qu’elle ne reverrait pas son petit studio haut perché. Pleurer n’était pas dans ses habitudes. Elle ne pleura pas. Avec un fauteuil roulant on ne peut pas habiter à Montmartre et encore moins un 6e étage sans ascenseur. Si les escaliers de la Butte sont durs aux miséreux, que sont-ils aux fauteuils roulants ? Il lui revint en mémoire une blague qui l’avait fait sourire la première fois qu’elle l’avait entendue. C’était une charade :
Mon premier est un cul-de-jatte qui descend à toute allure la rue des Martyrs.
Mon deuxième est un cul-de-jatte qui descend à toute allure la rue des Martyrs.
Mon troisième est un cul-de-jatte qui descend à toute allure la rue Martyrs.
Mon quatrième est un cul-de-jatte qui descend à toute allure la rue des Martyrs.
Mon cinquième est un cul-de-jatte qui descend à toute allure la rue des Martyrs.
Mon sixième est un cul-de-jatte qui descend à toute allure la rue des Martyrs.
Mon tout est une boisson appréciée en été.
Bien sûr elle avait donné sa langue au chat noir comme elle disait. « Mais enfin Lila chérie, réfléchis ! C’est le citron pressé… Six troncs pressés ! »
Bon ! Oui elle comprenait, ça ne cassait pas trois pattes à un canard, mais c’était correct, contrairement aux histoires que lui racontait Ingrid sa voisine de palier toujours à l’affût des ragots les plus graveleux.
C’était moins drôle maintenant qu’il fallait quitter la rue des Martyrs. Elle allait être transportée directement aux Lilas, dans une résidence que lui avait trouvée son frère, dans une petite rue tranquille, à côté d’une synagogue. Elle avait demandé à Ingrid de laisser un mot à Michou pour l’avertir de ses malheurs. Michou n’avait pu venir à l’hôpital, il n’était pas en grande forme. Il écrivit pourtant une lettre, une vraie lettre avec de vrais mots et de vrais sentiments, une lettre qui lui ressemblait. Il promettait d’autres fêtes, d’autres repas dans son cabaret, d’autres coupes de champagne, d’autres demandes en mariage.

Lila découvrit la Forêt des Lilas le cœur gros. Ce n’était pas le lieu qui lui faisait mal, non c’était la tristesse qui se lisait sur les visages. La tristesse et la résignation. Elle se rappelait avoir lu, il y avait bien longtemps, une phrase qui l’avait impressionnée bien qu’elle n’eut jamais su qu’elle était de Dante et accueillait les damnés en enfer : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ». La phrase était écrite en lettres noires sur la craie des carrières où avaient été empilés les squelettes des cimetières parisiens lorsqu’ils avaient été désaffectés. Ces carrières de la place Denfert, on les appelait sans raison catacombes. La phrase lui revint comme une petite musique qu’on n’oublie pas et qu’on retrouve dans sa mémoire sans avoir eu à la chercher. Lila n’était pas du genre à se laisser aller et elle ne se laissa pas importuner par ce souvenir qu’elle écarta comme on chasse une mouche chaque fois qu’elle revient se poser sur votre peau. Elle fit bonne figure. Elle fut attentive aux paroles des résidents, aux bavardages qui revenaient en boucle sans jamais se tarir. Elle attendit que ses voisines de table lèvent le nez de leur assiette pour leur sourire et recevoir leurs souvenirs d’enfance qui remontaient des profondeurs, non pas comme une épave mangée par les algues, mais comme une goélette peinte de neuf toutes voiles gonflées. En quelques jours, elle transforma les repas moroses autour de la table ronde en moments heureux. L’après-midi elle devint pour quelques-uns le but de leur voyage avec déambulateur dans les couloirs. Ils trouvaient toujours du soleil dans sa chambre.

Mais on a beau lutter, prendre sur soi-même, se dire qu’il y a de plus grands malheurs dans le monde que vivre dans un EHPAD, il arrive qu’un matin on n’ait plus envie de commencer la journée. Quelque chose peut se casser sans faire de bruit, un ressort qui ne réagit plus quand on tourne la clé. Lila a beau se secouer, faire rouler son fauteuil jusqu’à la fenêtre, regarder tomber la neige, rien n’y fait. Le monde lui apparaît en noir et blanc. Les branches mortes dans le ciel blanc, les corneilles sur le muret, à croire que le froid a tué les couleurs. Son frère est venu il y a déjà trois semaines lui souhaiter une bonne année. Mais il a beau être gentil il ne sait pas y faire. On ne parle pas de Dieu à des gens qui n’ont aucune envie de le rencontrer. Lila a jeté ses prières par-dessus les moulins le jour où elle a compris que tous les interdits de sa jeunesse étaient autant d’interdictions d’aimer librement. Son frère ne sait pas ce qu’il perd. Il ne le saura jamais sauf si son Paradis existe vraiment. Elle le souhaite pour cet homme bon qui n’a jamais fait de mal à personne et qui de plus, est comme elle, végétarien. Au fond il n’est pas si malheureux ! Si le Paradis n’existe pas, il ne le saura jamais et s’il existe ils se reverront tous les deux puisque comme dit la chanson, on ira tous au Paradis. Ces pensées ont le mérite de faire sourire Lila qui se sent si fatiguée qu’elle se laisse aller dans son fauteuil et que sa tête tombe sur sa poitrine tandis que son corps se détend comme après les bains de mer de son enfance normande quand elle se couchait en grelottant sur le sable chaud avec une telle volupté qu’elle cessait d’exister.

« Madame Lila, vous avez de la visite ! » La petite Mona est passée en coup de vent dans la chambre, aussitôt entrée, aussitôt disparue. La porte est restée ouverte et c’est comme si les murs s’écartaient devant le ciel. Il y a du bleu partout, un bleu pas possible, un bleu de fête et de chansons ! Michou est là, devant elle, les bras ouverts, de la malice et du sourire dans les yeux. Il a tenu promesse, il a pensé à sa vieille amie, il vient la chercher pour l’emmener rue des Martyrs où Dalida commence à se maquiller à côté de Bardot. « Voilà ma tête de mule ! toujours mignonne malgré son caractère ! Je la demanderais bien en mariage !
— La mule te dirait non ! Tu pourrais être son père ! »


C’était le 26 janvier, le jour où malgré l’hiver le ciel blanc se déchira un court instant.
Le jour où à la Forêt des Lilas s’endormait pour toujours Lila, la Parigote de la rue des Martyrs tandis qu’à la même heure, à l’hôpital de Saint-Mandé, le cœur de Michou cessait de battre.

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Tnomreg Germont · il y a
Très belle histoire rythmée et bien écrite sans fioriture inutile - ma voix
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Doria Lescure · il y a
récit très bien écrit et construit, avec des personnages magnifiés, forts et très bien campés, dans cette histoire fluide, touchante et très prenante. vraiment une très très jolie histoire.
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Christian Wacrenier · il y a
Merci à vous pour cette "critique" précise et sympathique!
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Marley · il y a
Une écriture très fluide, naturelle, sans frime. Une nouvelle émouvante, à la fois légère et grave. Tout ce que j'aime.
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Plume · il y a
Très émue
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Utilisateur désactivé · il y a
Formidable moment de lecture ! Une drôle de vie pour le provincial que je suis, drôle mais c’est si bien raconté avec une si grande tendresse et cet accent inimitable des choses vraies que je m’y suis immédiatement attaché à votre Lila ! Une très belle (et un peu triste) histoire formidablement écrite.
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Christian Wacrenier · il y a
Je rougis jusqu'aux oreilles en lisant votre appréciation si élogieuse et si sympathique.
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Fred Panassac · il y a
Une belle nostalgie "parigote" (c'est toi qui le dis), une touchante évocation d’un personnage célèbre en bleu et d’une vieille enfant de la Butte, c'est un texte attendrissant, je suis ravie de te lire à nouveau en ces lieux, bravo Christian pour ce joli morceau de Montmartre.
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Christian Wacrenier · il y a
Tu vois! le confinement m'a ramené sur short! Avec la consternation de voir qu'une faute grossière m'a échappée sur un subjonctif comme déjà la dernière ,fois! Je suis maudit ! J'ai vu que tu avais publié et je te lirai cette semaine. Tu sais Lila a existé, comme Michou. Elle est morte le même mois que lui.
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Fred Panassac · il y a
Pfff rien du tout, J’ai dû relire pour trouver : juste un chapeau que le vent a capturé au passage, c’est plutôt mignon. Et Short peut le récupérer dans l’air frais du soir et le remettre sur la tête du monsieur.
Je me suis doutée d’une histoire vraie avec des détails authentiques comme ce métro aérien, les métaphores maritimes...
Ta visite sur ma page me fera plaisir, à bientôt ! 🙂

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Nini · il y a
Une nouvelle bouleversante très ancrée dans la réalité d'un quartier. J'ai connu une Lila qui ressemblait à celle de la nouvelle et qui aimait beaucoup Michou.
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Christian Wacrenier · il y a
Effectivement Montmartre est bien présent dans cette histoire qui n'en est pas une!
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Mireille Béranger · il y a
J'ai beaucoup apprécié l'histoire de Lila, la Parigote de la rue des Martyrs. Beaucoup apprécié également ce bel hommage à Michou qui, sans aucun doute, devait vraiment aimer les êtres humains.
Je ne puis résister au plaisir d'emporter avec moi ce sourire transformant une chambre d'hôpital en jardin d'hiver... Et cette image des souvenirs d'enfance remontant comme une goélette peinte de neuf, toutes voiles gonflées.
Ce texte, aux parfums de Montmartre, est tendre, vivant et fort bien écrit.
Merci beaucoup, Christian.

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Christian Wacrenier · il y a
Merci beaucoup Mireille pour ce beau message qui me touche et pour les images que vous retenez.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Comme c'est touchant ! Pas de pathos et beaucoup d'humanité et de joie !
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Christian Wacrenier · il y a
Les mêmes qualités dans votre commentaire!
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K S'KY · il y a
Magnifique texte , touchant, une belle écriture . De plus , moi qui ai toujours eu l'envie d'aller au cabaret de Michou, je n'y suis jamais allée à mon grand regret...bel hommage !
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Christian Wacrenier · il y a
Oui c'est dommage car on y était reçu chaleureusement et il n'y avait que des sourires et de la sympathie. Malheureusement Michou n'a pas voulu que son cabaret lui survive. Merci pour votre commentaire.
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Fabienne Luisa · il y a
J’aime la fluidité, le ryhme et la sensibilité de votre plume qui m’ont transportée.
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Christian Wacrenier · il y a
Merci Fabienne. Je suis heureux d'avoir permis ce voyage.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce moment de lecture agréable ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Christian Wacrenier · il y a
Keith je vous remercie comme je vous remercie pour vos appréciations sur mes poèmes. Je regrette que vous m'invitiez en retour à lire vos oeuvres. Je l'aurais fait volontiers de toute façon.
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Christian Pluche · il y a
J'adore, un vrai style, une ambiance, un moment de lecture très fort ! Bravo Christian !
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Christian Wacrenier · il y a
Merci Christian! Entre Christian on ne peut que s'entendre!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit plein d'émotion , une vie qui accueille la mort en douceur .
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Christian Wacrenier · il y a
Vous avez vu juste. C'est la "mort" en douceur" que j'ai souhaitée en l'imaginant à cette vieille amie morte dans on EHPAD en janvier.
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Olivier · il y a
Merci d'évoquer ce "prince bleu" que tout le monde aimait à Montmartre. Le bien qu'il a fait dans ce quartier se prolonge grâce à vous.
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Christian Wacrenier · il y a
Oui comme vous je le connaissais et le croisais souvent rue des Abbesses. Il ne manquait pas de répondre par un sourire à mon sourire.
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BertoX · il y a
Surf sur le décès de Michou, facile...
La diversité, on en à assez mangé à marche forcée...
La Mayo ne prend plus, et franchement... Tant mieux !

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Christian Wacrenier · il y a
Il se trouve que le décès de Michou que je connaissais comme tous les Montmartrois et qui est aimé nonobstant ses préférences sexuelles a eu lieu le même jour que celui d'une vieille amie qui ne s'appelait pas Lila mais qui vivait dans un EHPAD et qui chaque année était invitée rue des Martyrs. Je vous remercie cependant pour votre appréciation empreinte comme le préconise short édition de bienveillance!

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