Lignes de vie

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Il descend pas à pas l'escalier d'un autre monde  [+]

Lignes de vie


Ne saura-t-elle jamais qu’une autre vie était possible.

Elle rentre le soir avec un sac en plastique remplis de petites provisions. Elle traverse la rue ; il fait froid, c’est l’hiver, on est à la mi-novembre, et la nuit est tombée. Elle porte un manteau qui lui arrive à mi-cuisse. Et une écharpe en laine nouée autour du cou. Elle a un peu froid malgré tout. Elle est très grande, mince. Une silhouette sans relief. Ses cheveux bouclés recouvrent ses yeux. Son visage est fermé, inexpressif. Elle vient de faire ses courses dans la petite épicerie de la rue Jeanne D’Arc : une soupe minute de Royco (au délice de poulet), quatre yaourts nature, un paquet de biscottes (elle n’achète jamais de pain car il ne se conserve pas). Elle a payé avec la monnaie qu’elle a dans la poche de son manteau. Elle se presse. Elle traverse la place et se dirige vers la porte de son immeuble.


Ce que l’on sait des autres, c’est leur façon de se montrer, de s’incarner. Et elle, j’observe qu’elle s’incarne étrangement.


Dans le hall de l’immeuble, elle prend le courrier dans sa boite aux lettres : une facture et deux publicités. Sans discernement, elle prend le tout : les publicités iront rejoindre la pile des papiers qui ne servent à rien. Elle attend l’ascenseur. Sans doute sa tête est creuse, elle est épuisée, elle aimerait vite se mettre au lit. Dormir est son acmé.


Pourquoi ramène-t-elle chez elle ces prospectus publicitaires. Les lira-t-elle. Sans doute pas. Mais par principe, elle ne jette rien, car ça pourrait servir. Servir à quoi. Elle répond en haussant les épaules : « Si je le savais. » Elle n’en sait donc rien. Cette femme est un mystère.


Sur son palier, elle ouvre sa porte d’entrée, la referme derrière elle, met la clé dans la serrure et la tourne deux fois. Simple réflexe qui ressemble à de la terreur.


Qu’est-ce qui peut l’effrayer à ce point. L’autre ou bien sa bête intérieure. Elle adore fermer les portes à clé, tourner les verrous, abaisser les stores roulants, tirer les rideaux, se mettre à l’abri. Le monde est une menace.


A moins que ce ne soit elle, la menace qui pèse sur le monde.


Elle allume dans l’entrée, enlève ses chaussures, retire son manteau qu’elle pose à plat sur un carton et abandonne sa correspondance sur le canapé du séjour (elle ouvre très rarement son courrier). Bien sûr, il s’y trouve déjà les lettres des autres jours, plusieurs magazines auxquels elle est abonnée, un joli coussin en soie et une boite de crème de jour qu’elle n’a pas encore ouverte.


Elle s’empresse d’aller tirer les rideaux, à cause du terrible face-à-face avec l’immeuble à la façade récemment repeinte, une longue barre HLM.


Elle a toujours eu horreur des faces-à-faces.


Elle peut à présent allumer la lumière de son plafonnier, car elle ne risque plus d’être vue. Elle s’assied sur le lit pliant (qu’elle ne replie jamais) et hésite entre prendre un bain ou se faire à manger. Finalement, elle se fera à manger. Car plus vite elle aura diné, plus vite elle ira se coucher.


Elle est chez elle enfin, à l’abri des regards qu’elle suppose toujours indiscrets. Mais qui aimerait y regarder de plus près. Il faudrait être sacrément tordu. C’est un petit chez soi : un studio d’environ quarante mètres carrés, un séjour qui lui sert de chambre à coucher, une cuisine ouverte, une salle de bain-wc, et deux placards où s’entassent chemisiers, pull-overs, pantalons, jeans, chaussures, écharpes, ceintures, foulards... des cartons, des sacs poubelles où sont rangés des vêtements, des couvertures, des draps, des housses... puis encore d’autres cartons et d’autres sacs poubelles... Cette manie du sac poubelle pour ranger ses affaires...


Elle fait chauffer la soupe Royco. Son repas est frugal. Elle n’a jamais su se faire un dîner. Et puis, pour elle toute seule ! Depuis trente ans, elle habite ici, le même appartement, le même quartier, la même vue sur le HLM d’en face. Si elle regardait par la baie vitrée, elle pourrait apercevoir la vie qu’il n’y a pas chez elle. Mais non, elle n’a même pas cette curiosité.


Elle se satisfait de ce que la vie lui offre : une moquette dégueulasse (elle ne passe jamais l’aspirateur), un WC qui fuit (elle ferme le petit robinet de l’arrivée d’eau), une table à manger où trainent les miettes des petits déjeuners pris depuis un an.


Pour faire taire le silence, elle allume la radio et écoute les informations du jour, tout en buvant sa soupe Royco versée dans un mug. Il y a toujours des faits divers et des actualités effrayantes : un meurtre à Nancy, une grève dans une usine, un mouvement social dans les transports, une épidémie de grippe, une guerre au Moyen-Orient, une crise économique qui persiste et une nouvelle montée du chômage. Elle est rassurée : sa vie est légère à côté de la misère du monde. D’ailleurs, elle a un emploi d’ingénieur qui la paie bien.


Soit, elle n’a pas de vie sociale. Mais à quoi bon. Si elle y regarde bien, la vie des autres est comme la sienne : toute la journée, elle fait son job, écrit des lignes de programmes informatiques, rencontre des collègues qui souvent se plaignent de leur vie de couple et de leurs satanés gamins si difficiles à gérer. Elle, elle ne connait pas les tracasseries stériles du quotidien, aucune peine de cœur. Tout sentiment lui est étranger.


Elle mange lentement son yaourt. Elle a une nouvelle fois oublié le sucre en poudre, elle en achètera demain, si elle y pense. Elle étouffe un bâillement. Il est tard. Presque neuf heures. Décidément, l’envie de dormir est toujours la plus forte.


Depuis longtemps, elle ne regarde plus le désordre de son appartement, la poussière qui a recouvert la chaine hi-fi achetée à la fin des années 80 (elle est en panne depuis dix ans), le carton où est rangé le téléviseur, le vélo d’appartement (dont elle ne s’est jamais servie), le meuble laissé par son frère lorsque celui-ci a eu la bonne idée de déménager (« Je t’en débarrasserai un jour »), les piles de magazines informatiques posés par terre, les vieux vinyles rangés dans des boites à chaussures, les diverses bricoles au pied des murs, les rouleaux de papiers peints dont on n’a définitivement pas eu besoin, les fenêtres crasseuses de la baie vitrée qu’elle n’a jamais lavées.


On ne peut pas imaginer ce qu’une personne peut entasser d’objets au cours de sa vie. Ni à quel point la crasse peut rapidement tout recouvrir.


Elle baille une nouvelle fois. Et décide de se déshabiller, enfile une nuisette, s’en va se brosser les dents dans la salle de bain, puis revient se coucher en se recouvrant des draps roulés en boule sur le bord du lit.


Comme sur un terrain de fouilles archéologiques, les choses du quotidien sont disposées selon les strates de sédimentation de son existence. Les couches sont plus ou moins épaisses en fonction des cataclysmes infinitésimaux des jours passés. Ici, plus on creuse, plus on remonte le temps.


Une analyse détaillée montrerait qu’elle aime vivre dans ce bordel parce qu’il est le reflet de son moi profond. Ce désordre, c’est elle. Cette saleté, c’est elle.


Je pense quelquefois qu’il faudrait lui expliquer que ni le désordre compulsif ni la saleté obsessionnelle n’empêchent le temps de s’écouler. Elle vieillit.


Très vite, elle s’endort avec toute cette crasse autour d’elle. Ses pensées intérieures s’étiolent lentement. Au cours de la nuit, elle se penche au-dessus d’un gouffre, discerne des visages, entend des voix.


Je me suis toujours demandé à quoi pouvait bien rêver une personne qui n’a rien vécu de la journée. Seul un autiste pourrait peut-être me le décrire.


Au matin, elle se lève tôt. Dehors, il fait encore nuit. Elle déjeune tranquillement sur un coin de table. Les miettes qu’elle y laisse viennent se mélanger aux miettes de la veille. Elle écoute à nouveau la radio. Toujours la même rengaine : le malheur qui frappe celui-ci mais épargne celui-là sans que l’on sache pourquoi. Elle, elle est heureuse : la paix est sa définition du bonheur. Comme elle dit très souvent : « Je ne veux pas qu’on me fasse chier ! »


Pourtant, je n’ai jamais vu quelqu’un s’y condamner plus sûrement.


« Je ne veux pas qu’on me fasse chier ! »


Paradoxe psychique.


« Je ne veux pas qu’on me fasse chier ! »


Elle le dit avec un tel enthousiasme que je me dis parfois : et si c’était vrai.


Elle est sur le point de sortir de chez elle : elle enfile son manteau, noue son écharpe, prend son sac à main. Elle referme la porte d’entrée derrière elle. L’ascenseur arrive, elle y monte pour redescendre ses sept étages. Dehors, les rues sont désertes, tout est endormi, ce n’est pas encore l’heure des écoliers et des vitrines éclairées. Ses gestes sont mécaniques ; elle aurait dormi davantage. Dans la nuit noire et froide, elle avance comme n’importe quelle femme marchant dans les rues de Paris. Elle part vers le métro.


C’est assez étrange de penser qu’à cet instant, pour les quelques passants qu’elle croise, elle apparait « normale ». Mais qu’est-ce que la normalité.


Certaines personnes ont un handicap invisible, elles ne sont ni aveugles ni sourdes, seulement incapables de lier leur vie à une autre vie. Elles ont une grille de lecture aberrante du relationnel, de l’amitié, de l’amour. Elles ont l’esprit tordu, pétrifié, malade. Elles semblent vouloir garder le contrôle. Et rien n’est plus important à leurs yeux que ce contrôle d’elles-mêmes et des autres. Ce sont des anorexiques de l’existence : il ne faut pas vivre de trop parce qu’on pourrait se découvrir un appétit si monstrueux que plus rien ne pourrait plus le combler. Alors, on présente un profil bas, un Idéal solitaire, muré, extravagant de fixité glaciale et de ventre creux.


Ces personnes ignorent les mains tendues. Ou se méprennent sur leurs intentions. Elles ne voient dans l’autre qu’une volonté de nuire, de contraindre, d’imposer. Or, elles, elles ne composent pas. Elles sont entières – intactes – agressives.


Elle descend l’escalator, perdue dans ses pensées muettes. Elle pense peut-être à sa vieille mère qui habite seule une maison dans le nord de la France. Cette vieille mère increvable qui hante chacune des pensées de sa fille. Cette vieille mère qui est aujourd’hui la fille de sa fille, qui réclame des soins constants, comme un petit enfant.


Il s’agit d’une charge monumentale, impérative et épuisante mais qui sert de prétexte pour excuser la vie qu’elle n’a pas vécue.


« Et qui sait qui va s’occuper de maman, demande-elle d’un ton sec. Tu sais bien qu’elle a toujours besoin qu’on s’occupe d’elle, ajoute-t-elle sur le ton de l’évidence avouée. »


Mais ne vous méprenez pas : cette femme a toujours vécu auprès de sa maman, à tous les âges de sa vie, aussi bien à dix ans qu’à soixante. Et sa mère, en parfaite santé, n’a que depuis peu besoin d’une aide : alors ces dernières années justifient-elles toutes les années perdues.


Elle monte dans le métro, s’assied sur un strapontin. Elle regarde son reflet dans la vitre. Des mèches de cheveux bouclés recouvrent ses yeux clairs. Des rides. Un visage sans gaieté, lui aussi, à l’abandon. Comme le temps qui passe a passé lentement. Nul ami, nul enfant, ne sont venus précipiter le temps. La course folle des années semble s’être arrêtée : elle n’a jamais ressenti les émois d’une femme adulte, le désir de la présence d’un autre à côté d’elle, la joie d’un partage ou d’un sourire échangé.


Ça fiche le camp, imperceptiblement, les heures, les mois, les années, tout passe. Elle a pourtant eu, elle aussi, vingt ans, des rires dans la gorge, des désirs dans le cœur, des rêves dans la tête. Et puis, elle a eu trente ans, quarante, cinquante, puis maintenant soixante, des décades passées comme le sable entre les doigts, le bruissement d’un pas qui marche mais n’avance pas.





Alors ne vous étonnez pas si, quand je la regarde, je me demande toujours :


Ne saura-t-elle jamais qu’une autre vie était possible.










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