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LIGNES DE FUITE

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Laika

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Ils ont quitté le village endormi, en silence, la route sera longue mais le printemps qui s’avance doucement chasse un peu la crainte qui étreint le cœur. Les odeurs de miel envahissent déjà l’air frais de l’aube tout comme le parfum acidulé des fleurs sauvages qui parsèment les prés de milliers d’étoiles pourpre, orange, jaunes. Le sentier empierré devient une trace entre les églantines au blanc transparent délicatement ourlé de rose mais ils n’ont pas le temps de s’attarder ; ils fuient pour échapper aux soldats, à la traque impitoyable de ceux qui ont brisé le rêve et seul le ventre rond de Luz la retient au bord du désespoir. Elle pense à Laura qui n’a pas eu sa chance et qui croupit là-bas dans une geôle sombre. Tout comme Juan. Ils l’ont arrêté un soir, elle n’était pas encore rentrée. Le réseau a organisé sa fuite. Elle a dû partir, le cœur brisé.
Le vent s’est levé, il souffle dans les cerisiers et les couronne d’un halo blanc, les pétales voltigent et leur senteur sucrée chasse un instant l’angoisse, mais il faut hâter le pas, ne pas se retourner, on devine déjà le col, ultime étape, ultime espoir d’échapper aux bourreaux. Il faut maintenant traverser le champ immense, dangereux, avant la montée qui sera pénible, elle le sait. L’enfant bouge, elle l’apaise :
«  Dors petit enfant, aide-moi ».
Elle chantonne, elle puise sa force dans cette berceuse qui parle d’un autre temps, celui de l’enfance, quand les jours sombres étaient à venir, encore informes dans les consciences, avant le malheur. Les herbes se déclinent dans des nuances de verts infinies, profond, teinté de jaune, vert émeraude ; le pas fait s’envoler les papillons aux ailes jaunes ou bleues décorées de petits ronds noirs, leurs antennes s’agitent, ils volent de fleur en fleur, se posent , avides du suc des corolles, repartent, voltigent en douces arabesques. Luz aime leur danse fragile mais elle doit rester vigilante ne pas se laisser distraire par ces émotions légères qui pourtant soulagent les blessures des pieds, les dos douloureux sous le poids des ballots, la crampe dans le bras et celle des doigts qui serrent la poignée de la valise bouclée en toute hâte. Elle renferme ce qu’il reste d’une vie qu’il faudra oublier : quelques photos, des papiers, des objets liés aux souvenirs. Les sauterelles jaillissent en déployant leurs ailes orange ou bleues et les herbes folles vibrent des milliers d’insectes invisibles qui annoncent la chaleur du jour. Le sentier grimpe maintenant le long de la colline, le pied heurte la pierre, il faut aider les deux enfants, Luz ne les connaît pas, ils sont arrivés avec le passeur, seuls.
« Ils s’appellent Arturo et Lucas. Ils sont frères. Ils doivent vous suivre, ils n’ont plus personne ».
Le plus petit s’était mis à pleurer, Luz avait dû l’apaiser, mais il avait fallu prendre immédiatement la route, ne pas céder à la peur ni à l’amertume face au passeur qui en fait les abandonnait. Les petits s’étaient rapprochés et ils étaient partis.
Il faut s’arrêter pour souffler un peu, regarder la carte, manger une bouchée de pain, boire, repartir, approcher la montagne. Bientôt le col est là, ils se retournent pour regarder une dernière fois ce pays qu’ils doivent quitter. De là tout est si beau, les premiers coquelicots éclairent le champ où ils ont pourtant marché, à découvert, la gorge nouée par la peur. Maintenant, la montagne se dresse devant eux, Luz reprend espoir, il faut encourager les enfants, la fatigue creuse les petits visages où se lit encore la crainte. Elle ose la question douloureuse :
« Qui vous a conduits au village ? »
« Maria »
« Qui est Maria ?»
« L’amie de papa et maman ; quand ils sont partis avec les soldats, elle nous a cachés»
Désormais ils sont liés à elle, elle les conduira jusqu’à la maternité qui existe elle le sait, de l’autre côté, en bas dans la vallée, c’est là que l’enfant pourra venir au monde et que ses petits protégés trouveront un endroit où grandir en attendant que la folie du monde cesse.
La bergerie en ruine sert d’abri pour la nuit, par chance il reste de la paille. Elle est encore imprégnée de l’odeur rassurante des bêtes. Ils quittent les chaussures griffées par les buissons et les épines, elles ont pris la couleur ocre de la poussière et n’ont déjà plus de forme. Il faut pourtant qu’elles résistent. Luz masse les pieds meurtris mais l’enfant dans son ventre s’agite impatient lui aussi de trouver sa place et elle s’allonge pour savourer ce moment où l’angoisse s’efface avant la venue du sommeil espéré. Elle lui parle encore :
« Sois gentil petit enfant, il faut que tu dormes, tu sais il est l’heure. Tu n’as rien à craindre du vent qui joue, ni des corneilles qui volent dans le ciel, tu n’as rien à craindre des mouettes aux grandes ailes, ni des vagues qui vont et viennent sur le sable. Bientôt ce sera l’aurore et tu souriras au soleil. Dors sans aucune crainte ». Ces mots ne sont pas à elle, ils sont restés, accrochés à des images, elle les connaît par cœur. Les petits se sont pelotonnés contre elle, apaisés par ses rondeurs et cette vie qu’ils sentent si proche.
Ils marchent maintenant depuis trois jours. La veille, ils ont enfin franchi le col. Les haltes sont maintenant plus régulières mais la crainte demeure, ils ont tellement tremblé ! et la route est encore longue. Ils ont repris des forces avec leurs maigres provisions, du pain et quelques fruits, l’eau des sources ; le sentier maintenant descend et serpente au milieu des arbustes, les bourgeons adoucissent les maigres silhouettes des arbres, bientôt viendront les feuilles d’un vert tendre. Il est encore tôt mais les insectes s’agitent et les accompagnent dans la descente vers la vallée. Les tulipes sauvages fleurissent entre les rochers avec les primevères et les gentianes dont le bleu éclabousse la pierre. Luz sait qu’il faudra rester sur ses gardes en demandant sa route, ils ne seront pas toujours les bienvenus de l’autre côté de la montagne. Tout le monde n’est pas prêt à ouvrir les bras pour les accueillir. Au loin, la mer immobile, des villages et là-bas qui se dérobe à la vue, le château du Bardou où Elisabeth l’infirmière lui tendra la main. Elle le sait par le réseau clandestin qui l’a sauvée. La végétation change, ils évitent les piquants des figuiers de barbarie puis gagnent les oliviers et les amandiers en fleurs. L’homme qui laboure son champ plus bas leur indique la direction d’Elne, il pousse sa charrue, indifférent. Luz regarde la croupe imposante du cheval qui avance docile, pour tracer le sillon, ce serait tellement doux de se laisser porter par la bête; elle sent les contractions qui se font de plus en plus longues, elle doit s’arrêter, les petits sont inquiets.
«  Tout doux, patiente encore, et vous les enfants soyez forts ».
Ils s’engagent maintenant sur le dernier sentier qui contourne le village, le long des vignes dont les vrilles s’élancent encore fragiles. Il faut avancer plus vite vers les arbres fruitiers pour ne pas être vus. Encore un chemin à traverser et le bâtiment apparaît. C’est le bout du voyage. Ils ne sont pas attendus mais on les accueille. Ils s’endorment bercés par les pleurs des bébés avant la nuit, les murmures des mères.
La petite fille est née pendant la nuit de leur arrivée. Elle s’appelle Laura. Ce matin Luz monte à l’étage, sous la coupole ensoleillée. Au loin, le Canigou, coiffé de ses neiges éternelles qui se découpe sur le ciel sans nuage. En bas sur l’herbe Arturo et Lucas courent à perdre haleine. Pour la première fois elle entend leurs rires.

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