Ligne spéciale

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C’était un de ces jours. Ceux du début de l’été où tous n’avaient plus qu’une chose en tête : les grandes vacances. Le soleil entamait sa descente, mais la chaleur restait accablante. Il ne fallait pas compter sur les nuages pour trouver un peu de fraîcheur, ceux-ci étaient aux abonnés absents. Il semblait qu’une toile d’un bleu parfait avait été tendue au-dessus de leurs têtes, tellement parfait que ça en devenait angoissant. Il devait être aux alentours des deux heures lorsqu’elle était arrivée à l’arrêt de bus, et cela faisait déjà un long moment qu’elle patientait ; une dizaine, peut-être même bien une quinzaine de minutes, elle n’avait plus vraiment la notion du temps.

La jeune fille était seule. Seule à l’arrêt de bus, et sûrement à des kilomètres à la ronde.

Elle habitait dans un petit village en plein cœur de la campagne. Mais c’était loin d’être le genre d’endroit où les gens aimaient partir en vacances, ça se rapprochait plus du cliché du coin perdu au milieu rien, éloigné de toute véritable civilisation, qu’on préférait, en toute franchise, éviter. En même temps, qui voudrait passer ses vacances dans cet endroit miteux ? Si elle ne vivait pas dans ce village depuis sa naissance, elle aurait sûrement déjà fui : c’était un endroit digne des décors des plus grands thrillers du cinéma. C’était le genre de lieu qu’on ne trouvait pas sur une carte, qu’on ne cherchait même pas, qui était indiqué seulement dans le cœur de ceux qui y vivent. Tellement petit, tellement désert, que tout le monde se connaissait et s’appréciait. Finalement, c’était comme une sorte de seconde famille, mais, celle-là non plus, elle ne l’avait pas choisie.

Bien qu’elle se plaigne souvent de cet endroit, elle était forcée d’admettre qu’elle n’était pas mal logée. Il y avait un sentiment permanent de sécurité, même d’une certaine fraternité, qui régnait sur le village. En tous cas, ça avait été le cas, il y a un temps, lorsque des gens de son âge habitaient encore les lieux. Maintenant, elle était juste seule et, alors qu’elle attendait son bus, elle ressentait le poids de cette solitude plus que jamais.

Elle ne se trouvait absolument pas dans l’un de ces grands abris bus que l’on trouvait en ville, ceux qui offraient une protection aux dizaines de personnes qui s’y pressaient chaque jour. Non, c’était même le contraire : on pouvait dire qu’il était le reflet des lieux. Il y avait seulement un banc, sûrement blanc autrefois, tellement meurtri par les années qu’elle n’osait plus s’y asseoir depuis longtemps. À quelques mètres, se trouvait une pancarte affichant les horaires, mais les écritures étaient désormais illisibles : les intempéries semblaient en avoir fait leur affaire.

Heureusement, ce n’était pas un problème pour la jeune fille qui, elle, connaissait les horaires de cette ligne sur le bout des doigts depuis le temps. Les bons jours, il y en avait un toutes les heures, ou deux, pendant les vacances. Seulement, elle s’était vite rendu compte qu’il était fréquent qu’il y ait des passages en moins ou des retards : elle avait rarement vu un bus arriver à cet arrêt à l’heure, encore moins en avance. Il fallait croire qu’il s’agissait d’une règle tacite chez les conducteurs qui, si elle l’énervait fut un temps, ne faisait plus que l’amuser.

Mais, comme à chaque fois qu’elle se retrouvait à ce piteux arrêt, certains souvenirs s’imposaient à elles. Ils étaient les derniers témoins de ce temps où l’arrêt, à l’image du reste du village, avait plus fière allure. Des bribes de son passé se jouait devant ses yeux, des images qui parvenaient à lui arracher un sourire tout en alourdissant ce poids sur ces épaules : pourquoi les choses changeaient-elles, même lorsqu’elles étaient parfaites ? Elle se surprit alors à se plaire à retourner quelques années en arrière. À cette époque où il ne faisait pas encore aussi chaud, où les vergers étaient, toute l’année, remplis de fruits colorés, tellement que les arbres ployaient sous leur poids, et où il y avait encore assez de circulation pour inquiéter les parents.

Parfois, elle songeait à cette sensation qu’elle avait que les caprices de la météo n’avaient pas emporté seulement les couleurs si vives du bus, mais aussi celles de ses souvenirs d’enfant, certains lui apparaissaient ainsi, comme des images aux couleurs délavées. Seuls quelques-uns étaient encore clairs dans son esprit, comme s’ils remontaient à quelques jours seulement. C’est notamment le cas avec son entrée à “ l’école des grands ”. À l’époque, il n’y avait déjà pas suffisamment d’élèves pour ouvrir un établissement scolaire dans le village, alors les enfants étaient obligés de prendre l’autobus, seuls. Les parents ne prenaient même pas la peine de les mener jusqu’à l’arrêt, après tout, quels risques y avaient-ils ? Elle se souvient encore du bus tel qu’il était la première fois qu’elle l’avait aperçu, de sa couleur jaune flamboyante, comme “ le soleil ” s’était écrié l’un de ses camarades. Il était alors neuf, et la mention “ CAR SCOLAIRE ” y était inscrite. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un bus classique.

Chaque jour, c’était la même chose et, pourtant, jamais elle n’avait eu l’impression de s’enfermer dans une routine, jamais elle ne s’était retrouvée lasse des cours. Elle pouvait presque entendre, de nouveau, le bruit causé par la quinzaine d’élèves de tous âges qui se tenait sur le trottoir bien trop étroit pour un groupe de cette taille. Les plus sérieux avaient le nez plongé dans leurs cours tandis que les plus étourdis faisaient leurs devoirs sur le banc. Elle, elle faisait partis des plus jeunes qui jouaient sous les regards bienveillants des plus grands. Elle se souvient avoir vu dans les regards de ses camarades le reflet de son propre émerveillement. Elle se souvient que, chaque matin, les plus jeunes applaudissaient ce véhicule qui, à leurs yeux, possédait ce quelque chose de magique, souvent, ils étaient suivis par les plus âgés, amusés. Ce bus, c’était leur moyen de sortir de l’ignorance, un pont vers le savoir, mais aussi la possibilité de partir à la découverte du monde qui les entourait : rares étaient ceux qui avaient quitté le village ne serait-ce qu’une fois.

À cette période, le village prospérait, mais personne ne pouvait deviner qu’il atteignait alors son apogée qui serait suivi d’une véritable descente aux enfers pour tous.

Avec le dérèglement climatique, le village dont l’économie se basait pourtant sur l’agriculture, avait vu son rendement diminuer au fil des ans, tout comme le nombre de ses habitants. Elle avait vu ses camarades faire leurs valises, un à un, mais toujours avec cette même promesse de ne pas perdre contact. La jeune fille s’était finalement retrouvée seule à l’arrêt de bus avec pour seuls souvenirs de ses anciens compagnons des bouts de visages, de sourires et, parfois, un nom. Cela faisait six ans qu’ils semblaient la hanter, la narguer, à chaque pas qu’elle faisait dans le village, comme si les rues désertes ne suffisaient pas à lui rappeler qu’il n’y avait plus rien, plus personne. Désormais, le village n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été.

Même son père, qui avait pourtant grandi dans ces rues, avait fini par les quitter au moment du divorce, mais pas sa mère. Celle-ci faisait parti des rares personnes qui continuaient à vivre ici et, elle semblait tellement attachée à ces terres, qu’il ne serait pas étonnant qu’elle y rende son dernier souffle.

Et, c’est pour cette raison, qu’elle se retrouve obligée de prendre ce bus, comme à chaque fois, celui qu’elle ne pourrait qualifier autrement que de “ minable ”. Il n’avait pas été changé, ni même réparé, depuis qu’il avait été mis en service, il y a neuf ans, et elle l’avait vu se dégrader en même temps que le reste du paysage. Souvent, elle se demandait comment ce tas de ferraille pouvait encore rouler. À l’intérieur, on y trouvait pas ces nouvelles technologies dont sont dotés tous les bus modernes, pas de climatiseur, de ports USB, et il fonctionnait encore à l’essence. On était bien loin de tous les progrès technique faits cette dernière décennie, ceux-ci devaient être réservés à la ville, comme tout. En fait, c’était juste un vieux bus rouillé, abîmé par les ans et les intempéries, dont les pneus menaçaient de crever à chaque tour, où la température intérieure était étouffante, même lorsqu’il était vide, et qui devait sûrement activement participer au réchauffement climatique. Mais, elle n’avait jamais eu peur d’y monter, elle savait, qu’à chaque fois, elle arriverait au bout de son chemin.

Alors, comme toutes les deux semaines, elle se retrouvait ici, accompagnée de la valise rose de son enfance, un rendez-vous bi-hebdomadaire avec le bus qu’elle n’avait jamais raté, et lui non plus. Au fil des mois, elle avait appris à le connaître et, à présent, elle le connaissait par cœur, chacune de ses habitudes, de ses retards. Ainsi, elle ne s’inquiétait pas de ne pas le voir arriver, même alors que l’heure indiquée était dépassée d’une vingtaine de minutes déjà. En jetant un coup d’œil à sa montre, elle prit conscience qu’il ne tarderait pas, d’ici moins de dix minutes, elle serait en route vers un monde radicalement différent. Elle serait emmenée loin de cette campagne, mais sûrement pas de la solitude qui, elle, la suivait partout où elle se rendait, à la manière d’une vieille amie un peu collante.

Assise sur sa valise, elle laissa son regard se perdre dans le paysage qui lui semblait bien vide, bien terne. Seules les vagues de chaleur qui s’échappaient du bitume semblaient être dignes de son intérêt, elle était comme ça, bien qu’elle n’ait pas l’âme d’une artiste, elle appréciait s’attarder sur ces détails que la plupart ne remarquaient pas. Et, accompagnait ses yeux, ses pensées se mirent à divaguer.

Ses songes la ramenèrent, une nouvelle fois, vers le bus. Il ne la conduira pas vers l’école, elle avait arrêté de le prendre pour cela lors du divorce, lorsqu’elle avait débuté les cours en lignes, désormais, c’est chez son père qui la menait. Au début, elle avait eu un peu de mal à se faire à ces deux heures de trajet chaotiques, où la moindre secousse la faisait tomber de son siège, où l’odeur d’essence emplissait l’intérieur, se mêlant à la chaleur pour rendre l’air plus lourd, plus étouffant. Elle n’avait aucun mal à comprendre les raisons qui poussaient les gens à fuir cette ligne, qu’elle était une des seules à emprunter, mais, elle, elle n’avait pas le choix. Il s’agissait du seul moyen qu’elle avait pour se rendre en ville : sa mère n’avait pas de voiture et, en ce qui concernait son père, elle savait qu’il ne voudrait pas remettre les pieds dans ce village. Il avait tout fait pour s’en tenir à distance depuis l’accident ayant brisé leur famille, et ce n’était certainement pas pour elle qu’il ferait des efforts.

La jeune fille s’était sentie tellement impuissante. Elle n’avait rien pu faire. À ce moment-là, elle avait été une simple spectatrice de sa vie : elle s’était contenté de regarder son monde voler en éclats. Ce jour, et elle en est désormais persuadée, on lui a volé une part d’elle-même, une part qui a laissé, dans sa poitrine, un grand vide qu’elle ne sera jamais parvenue à combler. Cette étincelle dans ses yeux, cette flamme dans son cœur, s’étaient toutes deux éteintes en même temps qu’elle. Mais, comme tout le monde, ses parents n’avaient rien vu : pour cela, encore aurait-il fallu qu’ils la regardent. Elle les comprenait, mais l’inverse était-il vrai ? Elle n’avait pas eu, ne serait-ce qu’une fois, le droit à un câlin, un regard, ou des paroles douces. Depuis son départ, c’était comme si plus personne ne voulait d’elle, pas même ses parents : elles ne pouvaient exister l’une sans l’autre.

Subitement, elle fut tirée de ses pensées. Le bruit lointain d’un moteur parvint à ses oreilles. Pour la plupart des gens, ce son se serait perdu dans le reste et n’aurait jamais été suffisant pour les sortir de leur torpeur, mais, pour elle qui avait l’habitude du silence, il en était tout autre. Dans sa campagne perdue, rares étaient les voitures, même sur la route principale au bord de laquelle elle se trouvait. Son regard quitta les petits êtres invisibles pour se poser sur l’horizon et, en effet, elle vit arriver un bus. Son bus. La mention “ CAR SCOLAIRE ” avait été barrée, remplacée par celle de “ LIGNE SPÉCIALE ”. Comme toujours, ce dernier arrivait vite, sûrement bien au-dessus de la limitation réglementaire. Mais c’était toujours comme ça, non ? Il arrivait toujours trop vite, en tous cas, aux yeux de la plupart des gens, parce que, elle, elle l’attendait. Les autres, ils étaient simplement pris de court.

Elle quitta alors son siège improvisé, s’approchant du bord de la route. Il y avait tellement peu de monde que le bus ne s’arrêtait pas systématiquement aux arrêts et, si on ne lui faisait pas signe, il continuait sa route sans même ralentir, c’était quelque chose que la jeune fille avait appris à ses dépens. Et, cette fois, il était hors de question qu’elle le rate : que dirait son père si, à cause de sa “ bêtise ”, elle lui faisait perdre de précieuses heures de travail ? Pourtant, elle ne tendit pas sa main, et le bus, lui, ne ralentissait toujours pas. Elle se tenait sur le rebord du trottoir avec un équilibre précaire : elle devenait acrobate. Elle appréciait cette sensation d’être sur un fil, cette perte de contrôle qui lui permettait de, l’espace de quelques secondes, se débarrasser de ce poids sur ses épaules. Elle n’avait plus à prendre de décision, seul le vent pouvait décider de la faire tomber d’un côté ou de l’autre.

À l’approche du véhicule, elle plissa les yeux, et le monde qui l’entourait se résuma subitement à des formes floues. Elles aussi étaient venues assister à la scène. Si elle ne vit pas le bus passer devant elle, elle le sentit cependant clairement, et elle sut que ce dernier n’avait pas ralentit. Son souffle se coupa instantanément, l’air que contenaient ses poumons fut expulsée et, désormais, ils se contractaient, en vain : elle ne respirait plus. Et, alors, la notion du temps sembla n’être plus qu’un vaste souvenir pour elle tant la suite s’enchaîna de manière bien trop rapide et bien trop lente à la fois. Son cœur cessa de battre, laissant la place à un vide encore plus grand en elle : elle avait envie de s’arracher la peau pour le combler d’elle-même tant il lui était insupportable, mais elle était incapable de bouger. Pour la première fois, elle se sentait prisonnière de son corps, de sa condition. Une sensation de froid s’empara peu à peu d’elle, mais elle se surprit à la trouver agréable, apaisante même.

Et, alors, elle tomba : le vent semblait avoir pris sa décision.

Pourtant, lorsque ses yeux s’ouvrirent de nouveau, elle était encore debout et, le paysage qui s’offrait à elle, lui donna l’impression d’être figée dans le temps. Le bus se tenait juste devant ses yeux, stoppé dans sa course, les feuilles des arbres ne dansaient plus en rythme avec le vent, et il n’y avait plus le chant des oiseaux en fond, rien que le silence. Rien qu’elle. Elle trouva tout de même la force de tourner la tête vers une forme à ses côtés et, à peine eut-elle pris conscience qu’il s’agissait d’un corps, qu’elle sentait son cœur se remettre à battre, l’air reprendre son va-et-vient dans ses poumons, seule cette sensation de froid ne semblait pas vouloir la quitter. La jeune fille avait l’impression de se relever, mais elle su que, en réalité, c’était bien plus que cela : c’était une renaissance.

Mais, si le temps semblait reprendre sa course, le paysage dans lequel elle se trouvait n’avait plus rien à voir avec celui auquel elle faisait face quelques secondes plus tôt seulement. Plusieurs fois, elle cligna des yeux, essayant de faire disparaître cette illusion ; sa mère avait-elle mis quelque chose dans son plat ? Mais, elle avait beau fermer les yeux autant de fois, à chaque fois qu’elle les rouvrait, la même chose s’offrait à elle, et ça lui semblait parfaitement réel. Terriblement réaliste. Alors, elle laissa ses pensées de côté quelques minutes, laissant son regard parcourir cet endroit qui lui paraissait être, à la fois, familier, mais complètement étranger. Elle ne se sentait plus seulement seule, elle était aussi perdue. La jeune fille aurait tellement voulu crier, avoir peur, mais elle en était incapable : elle se sentait juste apaisée. Combien de temps cela faisait-il qu’elle ne s’était pas sentie juste bien, comme ça ? Elle n’en avait aucune idée, mais longtemps, c’était certain.

La nuit était tombée, déposant son voile d’ombres sur le monde, mais, pour la première fois, les étoiles n'étaient pas là pour la guider. Il faisait alors juste noir, totalement noir. La seule lumière provenait du lampadaire qui éclairait faiblement l'arrêt de bus. Son regard se porta alors de l’autre côté de la route, là où se trouvaient des arbres dépourvus de toutes feuilles. Ils donnaient l’impression de n'être plus que l'ombre d'eux-mêmes, sans pour autant d’être morts. Il n’y avait plus d’herbe, elle avait disparu en laissant la place à une terre hostile et sèche. C'était silencieux, étrangement silencieux. Il n'y avait plus le bruit des oiseaux qui piaillaient du haut de leurs branches. Mais ce silence la réconfortait, il lui semblait que toute une symphonie s’y jouait. Il faisait froid, mais cette froideur lui réchauffait le cœur, la réconfortait. C'était comme si ce silence et ce froid étaient tout ce qu'elle avait recherché depuis des années et que, maintenant qu'elle les avait trouvés, elle se sentait libre.

Cependant, elle se rendit bien vite compte que les choses n’étaient pas aussi parfaites que ce que laissaient penser ses premières impressions : elle se sentait toujours seule. Elle sentait que ses démons la guettait encore dans l’ombre ; est-ce qu’on lui avait menti ? Non, c’était tout bonnement impossible, cette quiétude ne pouvait pas être, encore une fois, qu’un mirage.

Finalement, c’est sur le bus que ses yeux se posèrent finalement. Si celui qu’elle devait initialement prendre n’était plus qu’une véritable ruine ambulante, ce n’était finalement rien comparé à celui qui se tenait désormais devant elle : une carcasse décharnée. Sûrement qu’il avait été brûlé. Sans hésitation, elle se dirigea vers celui-ci et, bien qu’elle ne sache pas ce qu’elle y trouvait à l’intérieur, elle savait qu’elle n’avait pas raison d’être peureuse.
Elle laissa, derrière elle, sa valise : là où elle allait, elle n’en aurait pas besoin.

Dès qu’elle se présenta devant les portes, celles-ci s’ouvrirent automatiquement, comme si on avait attendu sa présence. Elle monta la marche, sans laisser le temps à l’hésitation de s’emparer de son esprit : elle était sûre d’elle et de son choix. Il était, de toutes manières, trop tard pour les regrets et les remords, trop tard, alors qu’elle venait de monter dans le véhicule, pour faire demi-tour, même si l’envie l’en prenait. La plupart des gens auraient été angoissés à l’idée d’y monter, peut-être certains en avaient été, finalement, incapables, paralysés par la peur et, d’autres, forcés. Mais la jeune fille s’y engagea la tête haute. Elle était elle-même allée la chercher, alors pourquoi en avoir peur ?

Le bus était rempli de silhouettes familières, mais elle ne s’attarda pas sur ces dernières, son regard étant irrémédiablement attirée par celle qui se trouvait au milieu de l’allée, celle qui lui faisait face. Cette silhouette-ci, elle ressemblait trait pour trait à la petite fille qu’elle était il y a six ans de cela. Une paire de yeux entre le bleu et le gris qui en fixait une autre, identique. Elle fit quelques pas lents vers la fillette, elle avait peur que ce ne soit qu’une illusion que ses mouvements brusques feraient disparaître. Elle n’en croyait pas ses yeux : rien n’avait changé chez la fillette qui était telle que dans ses souvenirs. Son sourire, sa posture, cette lueur dans les yeux, sa jumelle était restée la même. Mais qu’en était-il d’elle-même ? Elle devait lui apparaître bien différente. Les coins de leurs lèvres s’étirèrent en même temps, toutes deux éprouvaient cette même sensation, celle d’être complètes.

En la voyant ainsi, ses pensées mises en pause jusqu’à présent l’assaillirent de nouveau, et les questions fusèrent dans sa tête ; comment ça s’était passé pour elle qui, partie il y a des années, n’avait pas eu le choix ? Est-ce qu’elle avait eu peur ? Est-ce qu’elle avait tenté de fuir ce à quoi on ne pouvait pas échapper ? Mais elle ne posa aucune de ces questions à voix haute, elle ne prononça, en réalité, aucun mot : les deux jeunes filles restaient silencieuses. Un regard et deux sourire suffisaient pour qu'elles se disent tout ce qu'elles avaient à dire, pour rattraper le temps perdu. Elle l'avait rejoint, elles étaient enfin réunies, et cela lui suffisait amplement.

C’est quand elle releva la tête qu’elle la vit enfin. Elle était majestueuse, vêtue de sa longue toge noire dont la capuche cachait son visage, et ses mains osseuses qui agrippaient fermement l'arme que tous les mortels passaient leur vie à redouter, mais pas cette jeune fille, elle était même venue pour cela. Cette ombre semblait l'inviter à venir avec elle et, si accepter cette invitation signifiait être aux côtés de sa sœur pour l'éternité alors elle ne voyait d'autre options que d'accepter. Sans même se laisser la possibilité de changer d'avis, elle attrapa la main que lui tendait la mort en hochant doucement la tête, sûre d'elle. Un sourire s'étendit sur ses lèvres quand elle entendit les portes se refermer derrière elle dans un bruit sourd. C'était le bruit de celles qui, une fois fermées, ne s'ouvraient plus. Elle ne chercha pas à se retourner, ni même à fuir, elle faisait juste face à la mort, à ce qui composait désormais son avenir.

Soyons attentifs à ceux qui nous entourent parce que, comme le vent, il suffit d’un rien pour faire pencher la balance, que ce soit d’un côté ou de l’autre.
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