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Libres comme l'air

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TiF

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C’était pourtant une belle journée de printemps. Une de celles que je préfère. Avec un beau ciel bleu et des nuages dedans. Pas trop de nuages, juste ce qu’il faut. Et des biens blancs. Avec aussi cette chaleur fragile qui fait hésiter entre la veste, ou sans, lorsqu’on ouvre la fenêtre pour sentir si le soleil tient toutes ses promesses. J’adore ces journées. Il ne peut en être de plus belles que celles pour lesquelles on ne sait comment s’habiller. Pourtant je finis toujours par avoir trop chaud ou trop froid ces jours-là. Elles se jouent de moi, évidemment. C’est sans doute pour ça que je les aime tant. Quand il pleut on sait qu’on sera mouillé. Sous un grand soleil d’été on ne peut qu’être en chaleur. Quel intérêt ? Moi, je préfère le frisson d’une rue venteuse et ombragée. Et l’éblouissement qui force à baisser les yeux quand on en sort. Je passe l’hiver et supporte l’été pour vivre des journées pareilles.

Alors ce matin j’ai pris mon courage à deux mains, mes lunettes noires et ma petite laine, et j’ai mis le nez dehors pour la première fois depuis des mois. Marre de me terrer. Je n’étais plus qu’une peur sur pattes, et je ne m’étais jamais senti aussi grand. Aujourd’hui cela cesserait. J’étais prêt à bouffer le monde et rien ni personne ne pourrait m’arrêter. J’avais commencé par me rendre au tabac car il était inimaginable de conquérir le monde sans clope au bec. Puis, après avoir erré fièrement la tête droite et le buste en avant, arpentant des rues désertes et des avenues roulantes, j’avais acheté un éclair au chocolat ainsi qu’un croissant aux amandes avec pour projet de les déguster accompagnés d’un café à la première terrasse convenable venue. Je me gardais le monde pour le déjeuner. J’étais serein, heureux dans mes initiatives. Conscient que rien ne pressait et qu’à la fin tout irait bien. Convaincu que ces mois de mise au vert ne pouvaient que m’être bénéfiques. Ils ne m’avaient pas servi qu’à repousser le problème, ils m’avaient préparé à l’affronter. Et j’étais prêt. Le rendez-vous était fixé à midi. Quand je dis rendez-vous, lisez plutôt convocation, voire comparution. J’allais passer un sale quart d’heure, peut-être même deux ou trois, mais je me tenais droit. J’avais tellement craint ce moment que maintenant, il ne me faisait plus rien. Le plus infâme trouillard de tous les temps se transformait en courageux. Le lâche devenait téméraire. Un miracle de la nature que je vivais. J’étais l’enfant qui ose enfin regarder sous son lit pour affronter les monstres. Bien décidé à leur botter les fesses. J’avais pas imaginé que ça puisse être l’inverse.

Ils sont là, tout autour de moi. Fais comme un rat.

Il est midi-quinze maintenant. Et si je parle de cette belle journée de printemps au passé, c’est qu’elle n’est plus depuis que je suis rentré dans cette pièce sans charme ni âme. Elle m’a trahi puis quitté, emmenant avec elle ma volonté et mon courage. Me laissant seul comme Jeanne d’Arc devant son bûcher. Je suis prêt à parier que ça se voit sur mon visage, mais je m’en moque, j’assume : je suis terrorisé. Je ne crois pas que ça puisse jouer contre moi, alors pourquoi le cacher ? Ils savent que je ne peux plus fuir. Ni négocier. Ils s’apprêtent à faire la liste de tout ce que je n’ai pas fait, avant de me juger, de me punir, et de me dire que cette effroyable épreuve est pour mon bien. Je ne contrôle plus rien, et je ne sais pas si c’est ça ou ces menaces qui m’entourent, mais je me sens pas bien. Pas bien du tout et je me fous de tout leur baratin ! Mon cœur bat dans mes tempes, ma veste ne peut rien contre les sueurs froides et je respire si rapidement que je soupçonne mes poumons d’être remontés de terreur jusque dans ma gorge. Ils ne seraient d’ailleurs pas les seuls à déjouer les lois de l’apesanteur. J’ai aussi deux boules au ventre qui doivent venir de plus bas. Je pense à tout ce dont ils sont capables, à tout ce qui viendra après, et à tout ce temps que je mettrais à m’en remettre si toutefois je m’en remets un jour. Je pense à ma mère qui s’inquiète pour moi, et à qui je dirais quoi qu’on me fasse : ne t’en fais pas, ça va. Ma mâchoire est endolorie à force de claquer de peur, et je tremble autant que j’aimerais être ailleurs. Que ne donnerais-je pas pour ne pas être ici, à leur merci ? Oh oui je l’ai bien cherché, même que je savais que ça arriverait, et je m’y étais bien préparé je le jure. J’avais pas le choix et il fallait en passer par là. J’étais allé jusqu’à me persuader que ça en valait la peine, que ça irait, que je me les ferais tous un par un, puis tous en même temps juste après si le cœur leur en disait. J’étais mon héros, le seul, le vrai. Maintenant tout ce qu’il me reste, de forces, d’idées, et de larmes, c’est d’imaginer être ailleurs et attendre que ça passe.

Ne pense plus à eux, ferme les yeux, ils finiront bien par t’oublier.

Je suis sur une plage. C’est bien une plage. Le bruit des vagues, la lumière du soir, des palmiers et du sable blanc, et l’horizon, et sur le côté une falaise verdoyante qui se jette dans la mer. Ouais, je suis bien là. Température idéale. Ça va aller. Il y a un voilier au loin. J’aurais pas pu être marin à cause du mal de mer. Je crois que le vide immense et inconnu qui porte le bateau en est autant responsable que les vagues qui le font tanguer. Je suis un peu plus serein les pieds sur terre, d’ailleurs sur cette plage je me sens très serein. Les feuilles immenses des cocotiers qui m’entourent bruissent sous le vent qui les traverse, pendant qu’il me parcoure et que je frissonne sous ses caresses. Cette plage c’est l’endroit parfait. Nulle part ailleurs. Une île déserte où la nature se chargerait de tout, et où personne ne me trouverait jamais. Mon île. Ma plage. Des heures passées sur elle à ne rien faire. Le calme. L’oisiveté. Tendre le hamac fabriqué de mes mains entre deux cocotiers, et prendre la vie comme elle vient, bercée par les embruns. Remarque, c’est aussi un coup à prendre une noix de coco sur le coin de la gueule. Je lève les yeux et les arbres en sont pleins. Je vois tout de suite un régime qui se balance de droite à gauche, sans prétention, presque innocemment, puis j’en vois un autre un peu plus haut qui s’agite beaucoup plus fort, poussé par le vent qui grandit. Les branches commencent à claquer entre elles, le vent soulève des pelletés de sable et amène avec lui un ciel noir bardé d’éclairs tranchants comme des lames de rasoirs. Le cocotier lui-même oscille tel un métronome battant le rythme de ma fin de vie, chaque noix de coco devient menaçante, et il y en a des centaines ! Elles tanguent de plus en plus fort, prêtes à bondir sur moi, insultant ces pauvres branches qui les retiennent et résistent à la fureur des éléments et les empêchent de me bombarder !

Merde.

Il faut que je me détende. Je sais oui, merci ! Je sais que c’est pas la fin du monde, que plein de gens y survivent, et que certains vont jusqu’à le vivre très bien. N’essayez pas d’être rassurants, ce que vous me prévoyez ne m’évoque que douleurs et tourments. Je n’y vois rien de bon car le bon viendra beaucoup plus tard ! Me laisser aller de toutes façons, j’y suis jamais arrivé. D’où je viens, on se forge sur la défensive, et on forge bien. Ça coule dans mes veines. Malgré moi. La raison n’y change rien. Je sais pourtant qu’elle est de votre côté et qu’il faut que je me rende. Que je vous laisse faire votre sale boulot en vous remerciant. Mais si je veux me détendre moi, c’est pas pour votre plaisir ou votre bonne conscience, c’est pour être ailleurs ! Le meilleur possible et je suis sûr d’une chose, c’est que vous n’y serez pas.

Je reprends. Inspire profondément... expire doucement...

Une rivière, c’est mieux une rivière, plus calme. Je suis au bord d’une jolie petite rivière, douce et attirante. Elle coule au milieu d’une prairie sans limites, et je suis assis au pied d’un grand chêne. C’est parfait un grand chêne, c’est protecteur et les glands ne me font pas peur. Il fait beau, chaud, une légère brise me caresse, rendant la température agréable. Idéale. L’eau coule tranquillement. Le lit de la rivière est net, bordé d’arbres majestueux, et il me fait penser au mien. Mon lit est au pied du chêne. Mon oreiller. Ma couette. Pour l’instant elle est repliée à mes pieds, mais ce soir s’il fait froid, elle m’évitera d’avoir à imaginer le pyjama idéal. Mon lit sous un arbre centenaire, sur la rive sauvage d’une rivière éternelle, ça a de la gueule. Mais que vois-je là-bas ? Une biche et son petit s’abreuvant juste en face de moi, sur l’autre rive. Ils ne me craignent pas. Je fais partie du décor. En parlant de décor, j’ai un peu peur de m’y ennuyer au bout d’un moment. La plage c’était quand même autre chose ! L’océan ouvre sur le monde, je pouvais m’imaginer plein d’aventures, c’est une autre dimension l’océan. Là je suis dans un champ et je me sens enfermé. C’est quand même dingue qu’au milieu d’une prairie sans limites, je me sente enfermé ! En plus il y a tout un tas de bestioles qui volent et qui rampent dans une prairie. Je supporte pas les insectes, les guêpes, les moustiques, les fourmis et même les papillons. Je pourrais toujours me planquer sous ma couette mais je vais mourir de chaud, et puis...

Merde !

Incapable de me concentrer ne serait-ce qu’une minute entière. J’y arriverais pas, c’est sûr. Je voudrais être ailleurs, tellement, mais c’est trop dur. Tant pis. C’est complètement terrorisé et pleinement présent que je vais devoir affronter ce moment. Autant se rendre à l’évidence puisque je ne les entends plus tenter de me détendre. Ils me fixent et vont se ruer sur moi.

Non. Je ne peux pas ! OK ! Euh. OK ! Pense à des trucs bien, n’importe quoi, souviens-toi ou imagine, mais ne pense pas à un endroit, bouge-toi ! Zappe !
OK ! J’ai ! Un concert de Bob Marley ! La musique, les pétards, les vibrations et la sueur. Et Bob. Si je pouvais être ailleurs, je voudrais que ce soit à un concert de Bob Marley. Ou bien dans le stade de Séville en 1982, pour hurler ma rage et mon mépris aux oreilles de Schumacher après qu’il ait manqué de tuer Battiston. J’aurais aimé le vivre ce match-là, parce que trente ans après, même en sachant tout ce qui va arriver, ils réussissent encore à me faire croire qu’on va gagner. Non ! Si je pouvais être ailleurs, ce serait à la Sorbonne en mai 68. Les barricades, les manifs, les casse-croûte au pain en jouant de la guitare au milieu de la bibliothèque, de tous ces livres nous montrant le chemin, et cet espoir de changer le monde. Pourquoi pas la chute du Mur de Berlin tant que j’y suis. Ou la naissance de Mère Thérésa ? Non, Woodstock ! Ça c’est un grand ailleurs. Tant de génies réunis en un même lieu pour quelques heures. Je trouverais pas mieux. Oh si ! Un match de Mickael Jordan, au premier rang, pour sentir l’air se fendre sur son passage et le voir voler de près. Et avoir une chance de pouvoir ramasser son chewing-gum s’il venait à le cracher. Mais non bougre d’abruti, j’ai trouvé ! Oh oui j’ai trouvé ! Ce fameux soir où je l’attendais attaché aux barreaux de mon lit, après avoir laissé ma porte ouverte, et disposé des bougies dans tout mon appartement, de l’entrée jusqu’à ma chambre, pour tracer la piste de notre décollage. C’était une nuit d’enfer à titiller le paradis. Un moment d’osmose entre fantasme et réalité, entre le jeu et les sentiments. Elle me suivait, ou me précédait, mais du début à la fin nous avions été connectés. Et puis son corps, son invincible envie de le bouger, mon indivisible besoin de le sublimer. Nous étions les plus beaux du monde. J’étais elle et elle était moi. Nous étions totalement hors de contrôle, libres comme l’air, et je n’en avais encore jamais respiré d’aussi pur. Si je pouvais être ailleurs, je voudrais être attaché aux barreaux de mon lit. Cette nuit-là. C’est l’endroit où, de toute ma vie, j’ai été le plus détendu. Voilà, je vais penser à ce moment. Ma chère et tendre. La lumière des bougies qui ondule et transmet le mouvement à son corps. Sa peau si douce...

Il faut que j’ouvre la bouche. Ils me tiennent en joue. C’est maintenant « ne vous inquiétez pas, ça va aller » que j’entends très distinctement. Au plus près.
Je ne peux plus me sauver. Les projecteurs sont braqués sur moi. Les appareils qui m’entourent vont bientôt s’agiter dans les mains de cette voix. La seringue, la pince, l’aspirateur à salive. Le crachoir, et cette odeur insupportable qu’on retrouve partout où règne le médical. Je n’ai plus qu’à espérer que ces mains soient suffisamment habiles, fermes, et douces, pour réussir à m’arracher cette foutue dent de sagesse sans me faire tourner de l’œil. Parce que moi, une fois pour toutes, je n’ai pas réussi à me détendre.

Bon sang, ce que je voudrais être ailleurs.
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