Liberté chérie

il y a
4 min
13
lectures
1
J’ai aimé cette femme passionnément.
Je comprenais difficilement qu’un homme puisse vivre avec une autre femme qu’elle. Je ne l’envisageais même pas. Et puis les années ont passé, heureuses, ensoleillées. Nous venions de fêter nos trente années de mariage. Trente ans de bonheur partagé.
C’est un triste et gris samedi matin d’automne que je l’ai découverte allongée sur le travertin de notre salon. La bave aux lèvres, me fixant d’un regard hagard, de ses deux magnifiques yeux dilattés par la peur. Elle a eu une attaque. Inutile de nous attarder sur les termes techniques utilisés par les médecins afin de tenter de nous faire comprendre l’incompréhensible.
Depuis dix ans, dix très longues années, car les années sont bien plus longues dans le malheur, Angèle, ma femme, est immobilisée dans son lit. Mais ce n’est pas uniquement sa position qui a changé, son caractère également, hélas ! Et c’est bien plus grave que tout le reste, en tous les cas pour moi.
Angèle est devenue acariatre, méchante, de mauvaise foi. Elle était déjà jalouse avant, mais c’était par amour, à présent elle est possessive. Rancunière devant ma bonne santé, contre mes activités ludiques, etc. Même le son et le ton de sa voix ont changé. Chaque fois qu’elle m’appelle, et cela se produit cent fois par jour, j’ai les poils qui se hérissent. Cela devient de plus en plus insupportable.
« Chéri, apporte-moi le petit déjeuner. »
«  Chéri, viens me laver, me coiffer, me maquiller un peu. »
«  Chéri, j’ai soif, prépare-moi une citronnade. »
«  Tu es sorti ce matin, où est-tu allé ? »
«  Chéri, qui vient de te téléphoner ? »
«  Tu m’as laissé seule toute la matinée, où étais-tu ? »
«  Qu’est-ce que tu fais seul au salon ? Viens regarder la télé près de moi, il y a les « Feux de l’amour ».
«  Chéri, c’est l’heure du thé, tu ne vois pas ? Après il sera trop tard. »
«  Chéri, va vite à la pharmacie, avant qu’elle ferme, me chercher mes pillules. Je ne veux pas en manquer. »
«  Chéri, j’ai envie de manger des brocolis en béchamel à midi – (mais je n’en ai pas) – Et alors ! Il y en a à l’épicerie, vas-y. »
Sa situation était triste, j’en conviens, mais elle n’arrêtait pas une seconde de se plaindre, de me critiquer, de me reprocher son état. En étais-je responsable ?
De plus en plus je m’isolais, je m’étiolais. Je ne compte plus le nombre d’assistantes qui se sont succédées à notre service. Elles ne restaient pas plus de trois mois : « C’est insupportable, me disaient-elles. » Et comme je les comprenais !
Sans arrêt à subir ses reproches : « Le thé est froid – le manger que vous faites n’a aucun goût, c’est fade, insipide – mes draps ont été mal tendus, ça m’irrite le dos et je n’ai pas besoin de çà en plus de mon infirmité, etc. » Entre le départ de l’une et l’arrivée de l’autre il se passait quelquefois des semaines et je devais m‘occuper de tout à la maison : nettoyage, lavage, repassage, cuisine, poussière, carreaux, bricolage, et j’en oublie. Je n’en peux plus. La dernière assistante nous a quitté depuis deux mois et pas de nouvelle en vue. On croirait qu’elles se communiquent notre adresse pour nous éviter.
Nous avons souvent débattus, avec nos deux enfants, de la possibilité de la placer dans une résidence médicalisée, où on s’occuperait bien mieux d’elle, bien que cela nous coûterait la peau des fesses, mais elle ne veut même pas en entendre parler : Vous voulez vous débarrasser de moi ? Eh bien ! Allez-y, vous n’avez qu’à me tuer. De toutes façons je n’en ai plus pour longtemps, soyez un peu patients. » Suivie et soignée comme elle l’est, elle en a certainement pour des décennies.
Je n’en peux plus, je vais craquer c’est certain et, sans doute, faire une connerie.
Le directeur des Pompes Funèbres Nationales m’a reçu avec un sourire qui détonne dans ce lieu lugubre, entourés de cerceuils en tous genres et à tous les prix, même des promotions et pourquoi pas des occasions ! Des cerceuils qui ont déjà servis ou qui sont légèrements abimés ?
- Est-ce que vous vous occupez de tout pour les funérailles ?
- De tout, monsieur, même de détails auxquels vous ne pensez pas.
- Parfait. Calculez-moi le prix d’un enterrement très simple, rapide, pas de famille ni d’amis, pas de fleurs ni couronne.
- Où doit-on déposer le corps ?
- Nulle part, incinérer tout simplement.
J’ai réglé immédiatement la totalité des 3000 euros réclamés, à la grande, mais heureuse, surprise du gérant.
- L’enlèvement du corps a lieu où et quand ?
- A mon domicile. Je laisserai des instructions qui vous seront communiquées en temps voulu.
- C’est un vrai plaisir de traiter avec un client comme vous, monsieur. Nous sommes à votre entière disposition. Revenez nous voir.
Je me retiens de lui répondre : « J’espère bien ne pas vous revoir avant longtemps. » Mais il paraît si heureux le brave homme habillé tout de gris anthracite.
- Cà fait plus de deux heures que tu es sorti. Où as-tu encore été trainé pendant que je m’ennuie à mourir. (Tu ne crois pas si bien dire, Angèle, à mourir, oui.)
J’ai préparé soigneusement le breuvage en y versant le poison que je me suis procuré. Il faut qu’il ait du goût, qu’il ne soit pas fade ni insipide, que ce soit un dernier plaisir que de le déguster.
- Ma chérie, j’ai préparé un délicieux bouillon. Est-ce que tu en veux un bol ?
- Tu n’es pas fou ! Il n’est pas encore onze heures. Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup ?
- Il me prend que j’en ai ras-le-bol, que j’en ai marre, que je ne peux plus te supporter. Tu me rends la vie impossible. Nous allons nous séparer définitivement.
Angèle me regarde avec des yeux ahuris. Elle ne comprend plus et, pour une fois, ne trouve rien à dire. Je poursuis :
- Tu refuses d’aller dans une résidence médicalisée et tu te plains à longueur de journée de l’existence détestable que tu vis et tu fais de la mienne un véritable enfer.
- Ne dis plus un mot. Tu ne me feras jamais boire ce bouilon de force, n’y compte pas. Tu ne te débarrasseras pas de moi comme çà, aussi facilement.
- Comme tu te trompes, ma chérie, je vais me débarrasser de toi bien plus facilement que tu ne le crois et tu vas t’apercevoir bien vite que la vie que tu as vécue jusqu’à aujourd’hui était un paradis.
Je porte le bol de bouillon à mes lèvres et je l’avale d’un trait.

1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Coum
Coum · il y a
il va très loin ce bouillon de onze heures !