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FINALISTE
Sélection Public

Ce matin d’été avait mal débuté. La nuit avait été chaude, dans tous les sens du terme, et avait empêché toute la maisonnée de dormir, humains comme animaux.

Les catastrophes s’étaient enchaînées, à commencer par le système de distribution du fourrage pour les cinquante vaches de la ferme qui s’était bloqué en position fermée sur le cou des cinquante pauvres bêtes. Le vétérinaire avait été appelé, car le Vieux soupçonnait des blessures et du stress qui allaient nuire à la qualité du lait de ses protégées. Le mécanicien aussi avait été dépêché en urgence pour débloquer les cornadis. Malheureusement, ce système autobloquant à fermeture automatique avait tellement bien joué son rôle qu’il était impossible de l’ouvrir. Le métallier de la ville voisine avait donc été réveillé en pleine nuit pour scier les parties du dispositif incriminées et libérer les pauvres bêtes.

A l’aube, tout le monde s’était retrouvé autour de la table de la cuisine pour boire un bon café préparé par la Vieille. Au moment de prendre congé, le vétérinaire découvrit dans un coin de la cour un tas de plumes suspect. En s’approchant, il s’aperçut que des poules étaient étendues là, haletantes et frissonnantes. Il se pencha et en souleva une délicatement. Une rapide auscultation l’amena à soupçonner une déshydratation générale. Il inspecta alors le poulailler et ne put rester très longtemps à l’intérieur : la température atteignait plus de 30° et les abreuvoirs étaient vides. Il s’entretint alors avec le Vieux sur la mise en place d’un protocole de soins et prit congé.

Le Vieux et la Vieille essayaient tant bien que mal de maintenir la ferme à flots pour la transmettre au Fils, parti apprendre le métier dans un canton voisin, mais toute la bravoure dont ils faisaient preuve depuis des années n’y suffirait peut-être pas. Ils ployaient toujours plus sous les difficultés, les dettes et les projets avortés, sans voir le bout du tunnel.

C’est alors qu’il arriva, dans sa voiture noire, tout habillé de noir, avec son regard noir. Il était connu dans le pays pour être l’apporteur de mauvaises nouvelles. Quiconque croisait son chemin en était changé à jamais. La Vieille fut la première à entendre pétarader la PEUGEOT 403 d’un autre âge. Quand elle leva la tête de l’évier où elle achevait de nettoyer les tasses de café, elle crut sa dernière heure venue. Elle sentit son cœur se serrer, de la sueur perler sur son front, et ses jambes se dérober sous elle. D’une voie devenue inaudible, elle tenta de crier à l’intention de son époux :
« L’Homme en noir... Il est revenu... Cette fois c’est la fin ! »
Mais ses paroles se perdirent au fond de sa gorge et le Vieux n’entendit rien. Lui s’était assoupi dans son fauteuil, au coin de la cheminée, et ses ronflements couvraient le filet de voix de sa femme.

Du coin de la fenêtre de la cuisine, la Vieille vit l’Homme en noir traverser la cour, s’arrêter, ouvrir sa sacoche noire et en tirer une liasse de feuilles jaunies. Était-ce un rictus qui déformait le coin de sa bouche ? Elle n’aurait su le dire, mais elle tressaillit de tous ses membres. C’est alors que le chien Albert jaillit de sa niche à la rencontre de cet intrus, qui osait fouler sa cour sans y être invité. Il aboya pour montrer son mécontentement et essaya de le mordre. L’Homme en noir tenta un saut de côté pour éviter le chien mais trébucha sur les casiers à poules qui avaient été posés là. Dans sa chute, il perdit sa sacoche. Celle-ci s’ouvrit et laissa échapper tous les formulaires qui tombèrent dans une bouse de vache. L’Homme en noir pesta, ramassa ses documents et les rangea dans sa sacoche. Il regarda tour à tour le chien, les casiers, la maison et poussa un soupir. Il dépoussiéra son veston, se détourna, remonta dans sa voiture et partit.

La Vieille poussa un soupir de soulagement : ce n’était pas encore aujourd’hui que la ferme leur serait reprise. Mais elle savait bien au fond d’elle-même que cela arriverait un jour.

Le Vieux s’étant réveillé, rejoignit sa femme et lui demanda :
« Tu m’as l’air toute chose la Vieille, que se passe-t-il ? Tu as vu un fantôme ?
La Vieille, encore toute retournée par ce qu’elle venait de voir, lui répondit :
— C’est pire qu’un fantôme. Je l’ai vu, Lui, l’Homme en noir, là, dans la cour. Mais Albert l’a chassé. Il est reparti, mais je sais qu’il va revenir. Et là, ce sera pire.
Et le Vieux de rétorquer :
— Eh bien qu’il revienne ! Je serai là pour l’attendre ! Et Albert aussi ! Ces bougres-là n’en veulent qu’aux honnêtes gens. Je ne le laisserai pas faire, ça pour sûr !! »
La Vieille ne répondit rien. Elle savait qu’il ne fallait pas contrarier le Vieux quand il était en colère.

La journée se poursuivit, plutôt paisible, mais la Vieille sentait bien qu’elle accomplissait ses différentes tâches journalières comme un robot. Elle était dénuée de toute énergie et n’arrivait pas à penser à autre chose qu’aux événements du matin.

Une semaine plus tard, alors que la Vieille vendait ses œufs sur le marché du village, elle vit un attroupement à côté de la fontaine et s’en approcha. Le boucher, le boulanger, le poissonnier et quelques badauds entouraient le Fernand, propriétaire de la ferme voisine. La discussion allait bon train. C’est là qu’elle apprit que l’Homme en noir était venu chez Fernand la veille au soir, accompagné des gendarmes, et qu’il avait saisi une partie de son matériel : tracteur, bétaillère, et le pire, la moissonneuse, dont il était propriétaire mais qu’il prêtait aux fermiers du coin le temps des moissons. Et là, c’était une catastrophe, pour lui, mais aussi pour les fermes voisines. Le blé était mur, bon à moissonner, et c’était toute la récolte d’une année qui allait être mise en péril. Que faire ?

La Vieille se sentait découragée, elle qui avait donné sa vie entière à la terre. Elle regarda ses mains, si souvent meurtries à force de manier faux, râteau à faner, et autre houe, et de gratter la terre pour planter, sarcler, biner, arracher les mauvaises herbes, récolter, gratter, laver le fruit de la récolte. Elle regarda ses mains, qui en d’autres temps, dans une autre vie lui semblait-il, avait pourtant été si belles, si gracieuses. Elle se rêvait peintre, avait même appris l’art et la technique du geste avec un Maître en la matière, célébré dans le monde entier. Elle n’avait pas à pâlir de ses réalisations... D’ailleurs, elle se souvenait, en cet instant, qu’elle avait eu le projet d’exposer ses toiles avec son pygmalion. Mais la disparition tragique de celui-ci avait mis fin à ses rêves les plus fous.

Allez ! A quoi bon remuer ces souvenirs. Tout cela était bien loin, et elle n’avait de tout façon plus le loisir de penser à des choses si légères, alors qu’une épée de Damoclès était suspendue au-dessus de sa famille. Elle retourna à son étal, vendit le peu de marchandise qui lui restait encore, et prit le chemin du retour.

Quand elle arriva juste avant le dernier virage qui menait à la ferme, elle eut un sursaut, et son cœur se mit à battre la chamade. Ce vrombissement... Cette odeur... Non, ce n’était pas possible, elle devait surement se tromper... Alors, n’obéissant qu’à son instinct, elle sauta sur sa droite, pour atterrir au fond du fossé, dissimulée par un bouquet de genêts. Elle retint son souffle, et dans le même temps risqua un regard en direction de la route. Et ce qu’elle vit la déconcerta. Elle reconnut la vieille PEUGEOT 403, qui venait de la ferme. L’Homme en noir la conduisait, et le peu qu’elle distingua de son visage ne la rassura pas vraiment. Mais était-elle bête, ou naïve à ce point ? Est-ce qu’un homme comme lui pouvait sourire, ou tout simplement paraître détendu ? Évidemment non.

Une fois la voiture éloignée, la Vieille sortit de son fossé, et se rua vers la ferme. Le Vieux était-il là ? Avait-il jeté l’Homme en noir dehors, comme il l’avait promis lors de sa précédente venue ? Elle appela, mais ne reçut aucune réponse en retour. Le chien Albert non plus ne semblait pas être là. Elle rentra dans la maison et attendit. Elle essaya de vaquer à ses occupations, mais elle sursautait à chaque bruit, à chaque souffle d’air, à chaque bourdonnement d’insecte. C’était donc cela qui l’attendait ? La crainte perpétuelle d’une mauvaise nouvelle, et pire, la perte de ses biens ?

C’est alors qu’elle entendit des voix, puis des rires. Un particulièrement, qu’elle aurait pu reconnaître entre mille : c’était le rire de son fils ! Elle sortit de la maison, qu’elle contourna pour rejoindre le jardin à l’arrière. Il avait obtenu un jour de congé de son patron et avait décidé de faire la surprise à ses parents en s’invitant pour le dîner. Quelle joie de le revoir, de le toucher, de le prendre dans ses bras !! Elle l’assaillit de questions, comment allait le travail ? Est-ce qu’il mangeait bien ? Prenait-il toujours les décoctions qu’elle lui préparait pour son tendon d’Achille ? Et le Fils de lui répondre en riant, et le Père de rire aussi ! Cette petite parenthèse de bonheur arrivait au bon moment.

Après le repas, la conversation prit un tour plus grave, quand le Fils demanda où en était la situation à la ferme. Les Vieux lui racontèrent tout, y compris les visites à répétition de l’Homme en noir, plus rapprochées ces derniers temps. Le Fils réfléchit un moment, puis proposa aux Vieux de lui écrire, à Lui, l’Homme en noir, pour en finir une fois pour toutes, et de déposer la lettre directement en fin de journée, en repartant chez son patron. Il choisit de rédiger une lettre complètement décalée, pour susciter une réaction de sa part. Voici, en substance, le contenu de la missive :

Cher Monsieur l’Huissier,
Cela fait déjà quelques temps que vous cherchez à entrer en relation avec nous. Vous passez à la ferme sans jamais oser franchir le seuil de la porte. Vous nous adressez des courriers par facteur, factrice, par avion, par fax, par temps clair, par temps nuageux, mais vous ne répondez pas à nos appels lorsque nous essayons de vous téléphoner. Peut-être êtes-vous trop timide pour nous parler directement ? Peut-être craignez-vous de nous déranger ?
C’est avec plaisir que nous vous offrirons le café lorsque vous vous déplacerez jusque chez nous afin de nous porter votre si important courrier. Par contre, notre temps étant compté — la vie de la ferme, vous savez ce que c’est — le plus simple serait que vous veniez à des horaires à notre convenance. Nous serons à notre domicile demain matin entre 9 h et 10 h.
Bien à vous.

Le lendemain matin, à l’heure dite, l’Homme en noir arriva à la ferme, armé de sa sacoche noire et d’un étrange étui cylindrique. Il se présenta au Vieux et à la Vieille, qui, même s’ils n’en menaient pas large, essayaient de faire bonne figure. Chacun prit place autour de la table de la cuisine et but un café en silence. Silence que l’Huissier rompit en sortant des documents de sa sacoche :
« Madame, il y a bien des années, vous avez été chaperonnée par le Maître d’Art De La Baronnière, qui vous a initiée à la peinture. Il vient malheureusement de décéder, sans héritier à qui transmettre sa fortune. Il a pris soin de rédiger un testament dans lequel il vous désigne comme sa légataire universelle, tant au niveau de son patrimoine immobilier que de ses œuvres. Je suis chargé de veiller à la bonne réalisation de ses dernières volontés. »

Le Vieux et la Vieille n’en croyaient pas leurs oreilles. Ainsi donc, ils allaient se retrouver à la tête d’une petite fortune, ce qui signifiait par la même occasion la fin de leurs problèmes. Ils demandèrent alors à l’Huissier :
— Comment se fait-il que vous ayez tant tardé à nous informer de cette nouvelle ?
L’Huissier répondit :
— Vous savez, ma mauvaise réputation me précède. Partout dans le pays je suis mal considéré, un oiseau de mauvais augure en quelque sorte. Je m’y suis habitué, par la force des choses. Comme je n’ai pas l’habitude d’apporter de bonnes nouvelles, je ne savais pas comment m’y prendre. Vous êtes ma première fois, ma première bonne nouvelle, je crois que je vais pleurer de joie. En tous les cas, je m’en souviendrai longtemps... »

PRIX

Image de Automne 2018
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Claire Bouchet  Commentaire de l'auteur · il y a
"L'huissier", ce personnage atypique, aurait pu effrayer, mettre en colère, indifférer ou faire fuir la plupart d'entre vous. Quoi de plus normal après tout : sa mauvaise réputation le précède ! Mais cet huissier-là, issu d'un monde rural tout à la fois difficile et attachant, a su vous séduire. Timide, introverti, asocial sans doute. Mais porté de bonne volonté... et d'une grande nouvelle ! Ouf ! Soulagement ! Respiration ! Il poursuit sa route dans le Grand Prix Automne 2018, bienheureux d'avoir su vous séduire et vous captiver.
Et si vous le souteniez encore un peu ? Par votre plume, celle de votre entourage, de vos familles et amis ? Vous en feriez un héros à part entière et vous feriez de moi une auteure comblée !
D'ores et déjà, merci à toutes et tous d'être passé-es par ma page et de m'avoir accordé votre confiance.

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Marie · il y a
Je découvre in extremis votre texte très plaisant et d’autant plus qu’il ne tombe pas dans les clichés prévisibles.
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous Marie.
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Charles Dubruel · il y a
vous venez de m'inviter à vous lire. je ne le regrette pas. très belle histoire 3 voix, bravo
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Claire Bouchet · il y a
Votre message me fait très plaisir Charles. Malheureusement pour le moment vos voix ne sont pas comptabilisées sur mon compteur, tout comme celles d'Omar Dridi ce matin. Les logiciels s'affolent !!! A très bientôt.
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Charles Dubruel · il y a
je recommence donc
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Claire Bouchet · il y a
Super ! Cette fois ça marche ! Merci Charles.
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VéroLucie Bossu · il y a
très touchant cet huissier intimidé par les bonnes nouvelles à annoncer, et c'est vrai que l'image qu'on se fait de personnes qui exercent des métiers très ingrats est souvent fausse
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Adèle · il y a
J'ignore pourquoi mais je ne peux pas voter. Dommage > c'est une histoire qui finit bien. Et cela fait du bien
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Claire Bouchet · il y a
J'aime les histoires qui terminent sur une note positive : cela réchauffe le cœur ! Pour le vote ? Pas de souci : votre commentaire est une belle reconnaissance. Avez-vous lu "Merveilleuse perdition" ? Ce texte me tient beaucoup à cœur.
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Evat8 · il y a
Votre oeuvre m'a plu. Je vous souhaite bonne continuation et bon courage.
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous Evat8
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Jenny Guillaume · il y a
Une lecture tardive Claire mais j'ai apprécié, surtout la fin à laquelle je ne m'attendais pas !
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Claire Bouchet · il y a
"L'huissier" poursuit sa route en s'offrant tranquillement à la lecture et c'est très bien comme ça. Merci d'avoir pris quelques minutes de votre temps pour découvrir cette histoire Jenny.
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BonnyBanana · il y a
Très belle plume ! Pour une jolie histoire
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous BonnyBanana
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Eve Roland · il y a
Une jolie chute, inattendue ;-)
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Claire Bouchet · il y a
Merci Eve.
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Sylvie Detain · il y a
Très joli texte. Ça sent bon la campagne, les meules de foins, la ferme et ses animaux, la peur de l'inconnu, la vie recluse dans un univers champêtre. On pourrait y voir Jacques TATI débarquer avec sa bicyclette ....
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Claire Bouchet · il y a
Merci pour votre joli commentaire Sylvie.
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Yoann Bruyères · il y a
Je me doutais d'une surprise à la fin, mais je n'avais pas vu venir celle-ci, c'est une bonne idée !
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Claire Bouchet · il y a
Si le suspens a été maintenu jusqu'au bout, alors j'ai réussi mon pari ! Merci à vous Yoann.
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Josselyne Davy · il y a
mon maximum de voix pour votre oeuvre.Un vrai régal et quelle chute! bravo! je vous invite à lre "les fleurs de Rose" en compétition.
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Claire Bouchet · il y a
Merci d'être passé lire "L'Huissier" Josselyne.
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