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L'hôtel de la plage

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Viviane Claire

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En compétition

— Vous comprenez inspecteur, j’ai trouvé ça bizarre. Je vous assure que j’ai longuement hésité avant de venir vous en parler.
— Et qu’est-ce qui vous a décidé à venir ?
— De petits changements, je le connais tellement bien cet hôtel.

Harry se cala dans son siège. Quelle matinée ! Il n’était pas entré dans la police pour écouter les délires de vieilles dames surannées. Celle-là lui avait été commise d’office. Le garde à l’entrée avait été mal inspiré. La rubrique mamie, indigne ou pas, n’était pas de son ressort. Elle avait l’air tout droit sortie d’un roman d’Agatha Christie. Une Miss Marple qui aurait franchi la Manche pour un séjour estival. Plus Ascot que Saint Mary Mead avec sa capeline saumon bien cuit que seules des anglaises peuvent encore arborer, un parasol pour sa tête de moineau, garni d’une rose en satin protubérante.

— Asseyez-vous, je vous en prie...

Miss Marple s’assit en bord de chaise, prête à s’envoler à la moindre bourrasque. Elle avait le teint clair, raffinement d’un âge où les femmes de la bonne société ne devaient pas bronzer. Son chemisier en dentelles était fermé jusqu’au dernier bouton, le col soigneusement replié. Un tailleur, jupe longue et veste à revers, qu’elle avait dû porter depuis plusieurs décennies. Une étoffe de belle qualité cependant, à peine marquée par les années que Miss Marple lui avait fait traverser.

— Commençons par le début. Pourriez-vous me donner votre nom, prénom, adresse, date de naissance...

Le ton automatique d’Harry troubla son interlocutrice.

— Oh ! Ce n’est pas moi la coupable ! Je suis venue vous entretenir de choses que je trouvais anormales. Mais je ne veux pas vous déranger, dit-elle en se levant.

« Elle serait capable de porter plainte ! » se dit Harry. Maîtrise-toi, tu n’as pas besoin d’un blâme. T’es à deux doigts d’une promotion, tu ne vas pas la rater pour un caprice de vieille fille. Sûr ! Elle ne devait pas être mariée avec son allure guindée. Ou si elle l’avait été, elle avait depuis longtemps enterré l’homme qu’elle avait épousé.

— Ne vous inquiétez pas. C’est ce que nous faisons pour toute déposition, expliqua Harry en se raclant la gorge.
— Adelaide della Piadine. Pas d’accent sur les e et sans tréma sur Adelaide. Mon père, le comte della Piadine, était tellement ému à ma naissance qu’il s’est trompé en me déclarant à la mairie. Ou peut-être l’avait-il voulu ainsi, pour me distinguer...

Harry esquissa un sourire forcé. Distinguée ? Plutôt singulière. Combien de temps allait-elle lui prendre cette Adelaide sans tréma ? Que pouvait lui importer l’étourderie d’un comte il y a... Quel âge pouvait-elle avoir ? Fripée, elle l’était. Mais elle avait gardé dans le regard une vivacité d’enfant, celle qu’il aurait volontiers concédée à Miss Marple, la finesse de l’observation, essentielle pour faire un fin limier. L’acuité du regard faisait toute la différence. On lui avait tellement répété pendant ses classes et ses stages. Discerner les moindres indices qui mettraient sur la voie des criminels.

— Et vous, comment vous appelez-vous ?

C’était au tour d’Harry d’être décontenancé. Qui menait l’interrogatoire ? Elle ou lui ? Un voile de contrariété lui entrava la gorge. Mais ce n’était pas le moment de la perturber. Il pourrait être filmé à son insu dans ce nouveau commissariat dans lequel il venait d’être muté.

— Harry, Harry Duchemin, répondit-il presqu’en passant.

Il était français, de naissance et de souche, comme son prénom ne l’indiquait pas. Son père à lui n’avait pas fait d’étourderie en le déclarant. Il voulait lui donner le prénom d’un flic célèbre. Harry, ça sonnait bien, c’était américain et de surcroît interprété par un acteur de grand talent. Le père était entré dans la police comme simple gardien de la paix, et avait grimpé quelques échelons après des années de sale boulot à gérer la circulation et encadrer des manifestations. Il voulait pour son fils une voie d’accès plus directe au commandement. Inspecteur, puis commissaire, puis commissaire divisionnaire, puis... Harry était inspecteur et l’envie de passer commissaire le démangeait. Pour lui donner toutes ses chances, son père avait ajouté Jules pour le Maigret de Simenon et Robert, en mémoire du commissaire Broussard, le fondateur du RAID.

— Je suis née le 16 janvier 1936 à Toulouse où je réside habituellement, 22 impasse des rosiers. Pourrions-nous en venir aux faits ?

Adelaide della Piadine ramena d’un coup Harry à l’exiguïté de son nouveau bureau. Ses boites n’étaient pas encore déballées. Elles s’empilaient le long des parois vitrées qui le séparaient du reste de l’équipe. S’il avait réussi à avoir un lieu clos, important pour la discrétion de ses conversations téléphoniques, il s’y sentait observé. Les membres de son équipe oubliaient de frapper à la porte avant d’entrer, avant de lui donner quelques infos à becqueter tel un oiseau en cage.

— Je vous écoute...
— Voilà, je me rends à l’hôtel Excelsior chaque année en septembre. C’est le moment idéal, passée l’effervescence des vacances scolaires. Plus de piaillements dans les couloirs, les sternes se sont réapproprié les plages. Les goélands et les mouettes virevoltent sur le rivage. Une brume laiteuse recouvre la baie à l’aube et la mer prend des teintes mordorées dans la soirée. Le personnel est aux petits soins pour les clientes de longue date comme moi.

Les doigts d’Harry se figèrent sur le clavier. Elle joue la guide touristique à présent.

— Donc tout va bien. Je ne vois pas où est le problème.
— Le problème, c’est le café.
— Ah ! Le café...

Harry se pencha vers Adelaide della Piadine, hésitant entre le désespoir et l’exaspération. La prochaine fois, je ferai un briefing aux agents de première ligne. Ils doivent apprendre à faire le tri entre ce qui relève de la rubrique anxieuse à réconforter et les crimes à investiguer.

— Oui ! Le barman de cette année ne sait pas faire le café, j’entends un vrai expresso.
— Et alors ?

Harry haussa les sourcils et fixa Adelaide qui poursuivit.

— Jeune homme ! Ce n’est pas digne d’un hôtel comme l’Excelsior.

Jeune homme ? Elle m’appelle jeune homme ! Cinq années de formation et six de métier. Elle exagère Adelaide avec sa face de morue déshydratée. Je ne porte pas un costard cravate, certes. C’est peut-être ce qui la dérange, l’aïeule ! Harry lui fit poliment signe de continuer.

— Tous les barmen jusqu’à présent ont fait des cafés impeccables. Vous savez... la machine à café doit être parfaitement réglée, à la bonne température et à la bonne pression. Mais ce n’est pas suffisant. Il ne faut pas oublier le tassement de la mouture pour réussir l’expresso, sans oublier de chauffer préalablement la tasse et de bien serrer la poignée avant de faire couler l’eau.

Elle me donne un cours de barista ! Je perds mon temps. Calme-toi Harry ! Calme-toi !

— Et quel sacrilège a commis le nouveau barman ?
— Je l’ai observé. Il tasse la poudre à la va-vite, il ne serre pas suffisamment la poignée et une partie de l’eau s’écoule sur les côtés. Ce n’est pas acceptable pour cet établissement !
— C’est peut-être un stagiaire ?
— Si c’était un stagiaire, il aurait dû être accompagné par un barman de métier.
— Madame della Piadine, je ne vais tout de même pas arrêter un barman pour un expresso mal fait !
— Bien sûr que non ! répliqua Adelaide. C’est un indice et il y en a d’autres.

C’est un test, se dit Harry. On me teste en haut lieu avec une timbrée du café. Si je réussis à garder mon calme malgré ses élucubrations, je serai sur la bonne voie pour ma promotion. Patience, Harry !

— Et quels sont les autres indices ?
— Vous savez, dans les hôtels de cette classe, on met à disposition des clients des produits de marque dans les salles de bain.

Non, Harry ne le savait pas. Il n’avait pas l’habitude de fréquenter ce genre d’hôtel. Il passait ses vacances en camping et apportait son savon et sa serviette. Adelaide sentit qu’elle devait fournir plus de détails.

— L’Excelsior offre à sa clientèle des produits exquis, des mélanges d’aromathérapie. Gel douche, savon, shampoing, conditionneur, crème à raser pour les hommes, lait après rasage, lait pour le corps. Dans ma chambre, je n’ai trouvé qu’un flacon de shampoing. Je l’ai signalé à la réception qui m’a garanti que la gamme serait complétée. Des flacons ont été déposés lorsque j’étais sortie, mais c’était encore du shampoing !
— Et vous en concluez quoi ?
— Que la personne en charge du nettoyage des chambres a changé et n’a pas été formée. C’est surprenant de la part de l’Excelsior !
— On emploie tellement d’étrangers dans ces hôtels.
— Pas à l’Excelsior. Ou du moins, on les forme et on s’assure qu’ils ou elles parlent français.

L’agacement martelait les tempes d’Harry. Voilà le résultat d’années de tricots et de tapisseries. Ça ramollit le cerveau ! Quoique Miss Marple tricotait... Ou alors, ce n’est pas du sucre qu’elle met dans son expresso, c’est de la coke...

— C’est tout ? demanda-t-il, pressé d’en finir.
— Non ! Il y a aussi l’aspirateur laissé dans le couloir en pleine après-midi.

L’aspirateur avait donné le coup de grâce à la patience d’Harry.

— Madame de la Piadine, il faudrait commencer par signaler ces faits au directeur de l’Excelsior avant de venir trouver la police.
— J’y ai pensé, mais le directeur est en déplacement pour quelques jours.

Adelaide secoua la tête en prenant soin de ne pas déranger la rose perchée sur sa capeline.

— J’ai cru bon de venir sans tarder vous avertir.

Tous les arguments étant épuisés, c’était le moment de conclure. 

— Vous avez bien fait. Je vous remercie de votre vigilance. J’ai pris bonne note de vos informations. Je vais imprimer votre déposition et vous pourrez la signer. 
— Vous ne me croyez pas, ajouta Adelaide, plantant son regard clair dans celui d’Harry. Il se passe quelque chose d’étrange, comme si d’autres personnes prenaient peu à peu possession des lieux. Je vous aurai averti.

Harry n’avait plus le cœur à la contrarier. Divagation d’une rescapée de l’ère pré-digitale qui n’avait pas autre chose à se mettre dans l’orbite que des tasses de café et des flacons de shampoings, se dit-il. Avec toute la peur qui est entretenue sur les migrants qui envahissent le pays, elle voit des complots partout.

— Tous les étrangers ne sont pas des criminels, loin de là. Vous pouvez signer ici votre déposition.

Adelaide della Piadine prit le stylo qu’Harry lui tendait à contrecœur. Elle se pencha vers le document, la rose en satin de son couvre-chef se referma. Elle signa et se leva. Harry lui ouvrit la porte de la cellule vitrée qui lui faisait office de bureau. Il retourna à son siège et s’y effondra dans un long soupir. Une matinée perdue. Le métier de flic n’était plus ce qu’il en avait rêvé. Où étaient les poursuites d’anthologie qui avaient nourri ses rêves d’enfant ? Il voulait se confronter à quelque chose de plus sanglant. Il voulait de l’action, des faits cruels mais parlants, pas de ces minuscules indices d’une touriste antédiluvienne et maniaque. Il fallait que ça tombe sur lui quand d’autres traitaient les cas les plus graves, ceux pour lesquels ils pouvaient escompter une décoration.

— Harry ! Harry ! On nous signale une prise d’otage.

Son collègue avait poussé la porte du bureau, sortant brutalement Harry de ses ruminations. 

— Tu as plus d’infos ? Qui nous a prévenus ? 
— Un client de l’hôtel. L’otage est un industriel qui y séjournait. Il a été emmené sans que le personnel ne puisse intervenir.
— Tous des manchots dans cet hôtel ?
— Non, les ravisseurs s’étaient incorporés au personnel. Ils ne se sont pas méfiés. Ils ont laissé un papier exigeant une rançon de plusieurs millions.
— On y va, réunis tous les hommes disponibles. Tu as l’adresse ?
— Oui ! L’hôtel de la plage, l’Excelsior...

PRIX

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Martine Ruet · il y a
Jolie brun d humour ! Bravo , j ai pris un vrai plaisir à ma lecture
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Viviane Claire · il y a
Merci beaucoup Martine :)
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Luisa Mascia · il y a
Personnages sympathiques et finement peints. Nouvelle très agréable et son écriture encore plus :-)
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Viviane Claire · il y a
Merci beaucoup Luisa pour ton soutien :)
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Lélie de Lancey · il y a
Arrivée au fil de mes lectures à l'hôtel de la plage, en pleine énigme, j'ai apprécié ce bon moment de lecture. Merci !
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Viviane Claire · il y a
Merci beaucoup à vous Lélie. Si le fil de vos lectures vous mène un peu plus loin, vous pourriez aussi rencontrer Ronald et la mère Noël...
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Zouzou · il y a
Un polar croustillant...mes voix
En lice Printemps et Isère , si vous aimez.'.

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Viviane Claire · il y a
Merci Zouzou ! j'irai volontiers visiter votre page :)
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Julia Chevalier · il y a
Les deux personnages sont bien campés. Leur relation finement décrite
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Viviane Claire · il y a
Merci beaucoup Julia pour votre soutien !
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Ginette Vijaya · il y a
Tout s'explique ! les pseudo -stagiaires c’étaient en fait les ravisseurs !
Ce qu'il fallait démontrer et que tentait de faire la vieille dame ! !
Un bon moment de lecture .

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Manuel · il y a
En quelques lignes, les personnages prennent vie. On les voit, on les imagine. Entre la perspicacité minutieuse de cette vieille dame limite agaçante et la fatuité et la condescendance du policier limite choquante, on oscille... Super Viviane !... On attend la prochaine !!!!
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Kacperek · il y a
Belle histoire et intéressant écrit, bravo !
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Viviane Claire · il y a
merci beaucoup Kacperek :)
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Miraje · il y a
Comme une intuition ... Quand c'est louche, c'est louche !
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Viviane Claire · il y a
mais il est tellement difficile de partager les intuitions !
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Jarrié · il y a
Trés agréable lecture !
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Viviane Claire · il y a
Contente que la nouvelle vous ait plu :)
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