Crabe + ascendant indéterminé = horoscope incertain

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Gazelle devenue Amazone.. Quand je ne lis pas les autres, j'écris : des poèmes depuis toujours une nouvelle publiée chaque mois ici et aussi un livre depuis (trop) longtemps ! J'apprends en  [+]

Tout commence par une lettre.

Pas vraiment une lettre d’amour, même si elle s’adresse à mon coeur, ou plutôt à mes seins. La missive s’avère être un mailing annuel, même s’il se veut personnalisé, à croire que c’est une amie qui m’écrit.

Madame V..., vous avez dépassé cinquante ans, c’est pourquoi le service national de prévention vous invite à consulter pour un dépistage...

Je connais la suite, il me faut contacter un des établissements de proximité indiqués sur la liste jointe, pour faciliter la démarche. Sinon, je devrais retourner l’invitation pour signifier mon refus de suivre ces consignes. Lasse par avance, je délaisse le papier qui traine quelques temps avec les clés dans l’entrée, jusqu’à recevoir une relance.

Madame V..., peut-être n’avez-vous pas reçu notre premier courrier ? Nous vous rappelons que vous devez prendre rendez-vous ou renoncer par écrit à être surveillée par les recommandations nationales de santé.

Bon, cette fois, j’ai compris et je n’attends pas d’autre missive qui insisterait sur ma négligence. S’ensuit un appel, un rendez-vous et une visite médicale pour réaliser un premier examen.


Premier décan : Au centre radiologique

« Déshabillez-vous, laissez-vous faire, ne bougez plus ! »

Ma poitrine se déforme, ballotée sur des instruments stériles et froids, écrasant mes seins dans tous les sens malgré les précautions de l’opératrice.

« Raté, on recommence... Ne respirez plus ! Cette fois, ça va, respirez. Rhabillez-vous et attendez dans la cabine que le médecin vienne vous chercher. »

Assise avec mes affaires entassées dans le cagibi numéro deux, je masse ma poitrine, beaucoup pour me soulager et un peu pour me consoler. J’attends, et j’hésite : penser à la suite du rendez-vous ou au reste de ma journée, le programme prévu après cet examen ? Avant de pouvoir choisir une option, le radiologue me reçoit et l’examen continue avec l’échographie, indolore cette fois. Le gel froid s’étale sur mon torse et la tête chercheuse se promène sur mes rondeurs en évitant les mamelons. L’écran noir et blanc affiche des masses informes, qui pour moi ne ressemblent à rien. J’évite de bouger en me remémorant les échographies de grossesse, où un foetus en mouvement apparaissait, parfois en train de sucer son pouce... Le radiologue me sort de ma rêverie en insistant sur une zone. Il arrête sa caméra sur une petite bosse, fige une image sur laquelle il mesure une masse informe, en hauteur et en largeur. Il ne dit rien, pourtant je suis toute ouïe. Il semble réfléchir alors je n’ose le questionner. Son outil en forme de cornet de glace reprend l’introspection à la recherche autour de la bosse repérée. Il tapote des mesures sur son clavier puis décide finalement de me parler.

« A quand remonte votre dernier contrôle ? »

Je bafouille que je suis les appels de dépistage d’une année sur l’autre, ou presque... Mais il écoute à peine, car il a repéré d’autres taches à mesurer. J’ai chaud d’un seul coup, je regrette d’avoir négligé le premier mailing. J’attends son verdict en l’observant lui, n’osant plus consulter l’écran, qui reste insondable pour moi. Par contre, je remarque sur son visage un sourcil froncé, et une ride entre les deux yeux qui n’était pas visible au début de l’examen. N’y tenant plus, je pose la question qui occupe tout mon esprit :

« Vous avez repéré quelque chose d’anormal ? »

Il doit percevoir dans ma voix un léger tremblement car il me répond précipitamment, mais sans croiser mon regard :

« Je ne peux pas me prononcer, il faut d’abord montrer ces clichés à votre gynécologue, pour les comparer avec les examens précédents. Ne vous inquiétez pas... Mais prenez rendez-vous sans tarder ! »

Tout ça pour ça. Merci pour le courage du corps médical. Je repars frustrée et appelle aussitôt le secrétariat du cabinet.

« Le premier rendez-vous disponible sera dans une semaine, sauf si c’est une urgence... C’est urgent ? »

Oui, c’est urgent, c’est même vital ! En même temps, le radiologue m’a dit de ne pas m’inquiéter alors je peux bien attendre une semaine. Mais si je passe la semaine à m’inquiéter, est-ce bon pour ma santé ? Que de questions pour quelques clichés, pour une tache blanche dans une zone noire.

« Non, je prends le rendez-vous de la semaine prochaine... Mais pouvez-vous me rappeler si une annulation libère une place plus tôt ? »

Voilà. J’ai fait ce qu’il faut, sans exagérer l’urgence, en jouant sur l’aléatoire. Si c’était urgent, j’aurais senti cette bosse moi-même, sous la douche. Si c’était important, j’aurais pris rendez-vous au premier mailing. Et si c’était grave ? Comme un sous-vêtement quotidien, je vais enfiler cette question lancinante chaque matin dès le réveil, sans pouvoir m’en débarrasser jusqu’à la rendre poisseuse, au fond de ma tête et au plus profond de mon corps. D’abord si c’était vraiment grave, mon horoscope me l’aurait prédit, comme dans la chanson. Mais depuis quand ne l’ai-je pas consulté ? En sortant de la consultation, j’achète un hors-série spécialisé et dévore mon signe décrypté mois par mois. Je n’y trouve aucun signe d’alerte alors j’essaie de me réconforter en reprenant le cours de ma vie sans trop y penser.


Deuxième décan : Visite gynécologique

Salle d’attente du gynécologue. J’ai survécu une semaine, sans trop gamberger. Mais en observant ces femmes installées comme moi devant une pile de magazines défraichis, je retisse mon fil d’angoisses, avec cette question qui revient sans cesse : Et si c’était grave ? D’autres interrogations m’assaillent : Combien de patientes dans cette salle attendent aujourd’hui une réponse ? Entre celles qui viennent pour enfin tomber enceinte ou éviter de l’être, celles venues suivre leur grossesse et d’autres pour avorter, combien viennent comme moi montrer leurs examens ? Parmi elles, combien partiront rassurées ? Combien surtout seront diagnostiquées malades ? Je réalise que j’ai beau consulter cette spécialité depuis mon adolescence, j’ignore jusqu’ici les statistiques d’annonce de maladies. Je comprends seulement que ces consultations sont variées selon les patientes, en fonction de leurs attentes et de leur état de santé.

« Personne suivante ! »

Enfin mon tour. Je m’installe et dépose mes résultats radiologiques que la doctoresse glisse sous la puissante lampe, en ajustant ses lunettes. S’ensuit un silence où la concentration est palpable, pendant que j’observe discrètement cette femme appliquée, en retenant mon souffle. Ses sourcils froncent et elle s’éclaircit la voix pour m’expliquer ce que mon statut de patiente inculte en médecine ne perçoit pas sur ces clichés, image pourtant fidèle de mon intimité.

« Cette tache blanche là, semble petite, mais elle ne me plait pas... »

Elle pointe du doigt la fameuse marque mesurée par le radiologue, comme s’il s’agissait d’une salissure sur un vêtement. A moi non plus, elle ne me plait pas... Car elle est en moi ! Elle occupe mon esprit depuis huit jours, et elle m’envoie consulter, en ce moment même et chaque matin sous la douche, en introspection à la recherche de cette bosse que j’essaie de trouver puis de mesurer, tentative vaine pour comprendre si elle grossit ou se reproduit. Devant mon silence, la doctoresse reprend, avec un sourire mal assuré :

« Pas d’inquiétude hâtive... Mais je voudrais pouvoir me rassurer ! »

Et moi donc ! C’est surtout moi qu’il faudrait rassurer dans l’immédiat...

« Pour une lecture fiable, il faudrait disposer d’autres clichés, plus grands, réalisés par d’autres matériels, plus précis, dans un centre plus spécialisé. »

J’entends beaucoup de ‘plus’ dans sa demande, et même si elle ne le précise pas, je me doute que ça va surement aussi me couter ‘plus’ cher, et sans prise en charge. Essaie-t-elle de me dire que les centres de dépistage préconisés sont médiocres ? Je ne poserai aucune question aujourd’hui, j’ai la gorge bien trop nouée. J’ai peur d’entendre des réponses qui m’éclaireraient trop vite sur ma situation, ou des non-réponses qui m’inquiéteraient un peu plus sur la capacité du corps médical à me classer dans la bonne catégorie : malade, pas malade. Guérissable ou condamnée. Cas classique avec taux de guérison quasi certain ou cas extrême aux variables de guérison inconnues. Patiente punie pour avoir négligé les contrôles ou patiente bien attrapée mais affolée pour rien ? Malheureusement, mon horoscope ne m’aide pas à pencher pour l’une ou l’autre des possibilités.


Retour au premier décan : le centre radiologique

Je reprends rendez-vous, à Paris cette fois. Dans un centre réputé et suréquipé, je montre mes seins à des machines plus grosses, plus modernes, qui prennent des photos plus nettes et en 3D, il ne manque plus que la couleur. Des outils automatiques, qui font plus mal mais montrent mieux la grosseur. La tache ne plait pas non plus au spécialiste, qui fronce aussi les sourcils, les deux cette fois. Pourtant, il a du en voir d’autres dans ce centre spécialisé, où la salle d’attente semble beaucoup plus grande mais où les rendez-vous sont donnés plus rapidement. Toutes les consultations sont-elles plus urgentes à ce stade ? Le spécialiste tousse à présent, avant de me demander, sans me regarder mais en articulant bien :

« Vous avez des antécédents familiaux ? »

Plein, si vous saviez ! Quelle famille... Surtout du côté des femmes, avec une mère formidable, une grand-mère remarquable, et plusieurs ancêtres que j’aurais aimé connaître de leur vivant... Mais je crains ne pas avoir compris le sens du mot ‘antécédents’ dans sa question. Pourquoi s’intéresse-t-il aux miens en observant des clichés bien loin d’un portrait de famille ? Mon cerveau bloque sur cette question, et puisqu’il me jette un regard interrogateur, je lui balance, droit dans les yeux :

« — Je suis Lion.
— ?...
— Lion ascendant Bélier !
— Euh bien, mais... Connaissez-vous des cas de cancer du sein dans votre famille ?

Je secoue la tête en faisant semblant de chercher dans ma mémoire.

— Non, je ne fréquente que des scorpions... Vous savez, ces bestioles qui s’entretuent elles-mêmes ! Et moi, je suis une battante, je rugis comme un lion et me bats comme un bélier, alors pour le cancer, vous repasserez, très peu pour moi !

En observant de nouveau l’écran, il secoue la tête d’un air navré avant de me répondre :

— OK... Pour l’astrologie je ne sais pas, mais pour les petites bêtes que je traque ici, il va falloir se battre, effectivement. Crabe ou cancer, leurs pinces sont sévères, si vous me suivez. »

Non, je ne le suis pas. Ni dans son humour de docteur blasé, ni dans son analyse. Je reste dans mon déni, préférant mes bestiaux combattants à ses vilains animaux. Je prends mes clichés et paie sans un mot pour ce praticien qui me regarde partir, éberlué.


Troisième décan : contre-visite gynécologique

Je reviens vers mon docteur référent, en précisant cette fois que c’est urgent. J’ai de nouveaux clichés à lui présenter s’il vous plait, elle les attend. Oui, je patiente, vous pouvez lui demander confirmation. Elle confirme l’urgence ? Parfait, enfin... Non, je n’ai pas d’empêchement aujourd’hui, rien n’est plus urgent pour moi que de lui montrer mes résultats. Et de pouvoir lui glisser que si son centre spécialisé est moderne, je n’ai pas apprécié l’humour du grand spécialiste. J’en profiterais pour la prévenir que son sens de l’humour pourrait aussi me déplaire, en fonction de ce qu’elle m’annoncera. Lui dire ma peur du monde animal des médecins ! Je leur préfère les miens, plus nobles, moins invasifs.

Comment annonce-t-on un cancer à une personne née sous ce signe ? Son ascendant aura-t-il une incidence sur ses chances de guérison ? Quelqu’un a-t-il pensé à calculer les statistiques de cancéreux du signe du cancer ? Un ascendant Cancer obtient-il de meilleurs taux de guérison ? Manger du crabe nourrit-il le cancer ? Mille questions m’assaillent dans la salle d’attente, toujours pleine de regards fuyants... Pour ne plus les voir, j’attrape mon portable pour surfer. Mauvaise idée, car ma navigation est loin d’être légère :

Les graisses en général, les viandes rouges et la charcuterie en particulier, le sel et le sucre, et bien sûr l’alcool sont les principaux aliments qui augment le risque de cancer.

Un régime fruits et légumes s’impose, seules les douceurs du bon chocolat semblent autorisées ! Je continue ma promenade en ligne pour tromper mon impatience :

Dix symptômes à ne pas négliger : enrouement, modifications du transit ou des habitudes urinaires, douleur ou grosseur inexpliquée, évolution d’un grain de beauté, plaie qui ne guérit pas, saignement inexpliqué, difficulté à avaler, perte de poids involontaire.

Ouf, je ne me reconnais pas dans cette liste, quoique tout le monde pourrait s’y retrouver ! J’affine encore ma recherche :

Vingt symptômes à ne jamais ignorer chez la femme : une respiration sifflante, une toux chronique, des infections fréquentes, une difficulté à avaler...

« Personne suivante ! »

J’interromps ma lecture à regret pour réintégrer mon présent, d’une réalité pas du tout virtuelle. L’appréhension est à son comble. À peine assise face au praticien, j’ai hâte d’être sortie de ce lieu devenu hostile pour retrouver le bruit et la légèreté de la rue. Pourtant, j’ai vécu de bons souvenirs à cette même place. D’abord, apprendre que je n’étais pas enceinte quand je ne le voulais pas, et plus tard m’entendre confirmer que j’attendais un bébé, en l’ayant voulu cette fois.

Devant le bureau encombré de papiers mêlant analyses et radios, mais aussi calendriers et boites de médicaments, mon oeil perçant dépasse ces dunes de paperasse pour se concentrer sur les traits du visage de mon médecin, dont je guette le moindre sourcil levé ou la petite ride creusée. Devant son silence qui me semble durer une éternité, je lui envoie des ondes bienveillantes : lève les yeux et souris moi ! Regarde moi, parle moi, et surtout prononce les seuls mots que j’ai envie d’entendre : « rien de grave ».

Après douze jours étalés sur deux mois, pendant lesquels j’ai subi treize visites médicales, huit examens incluant quinze piqûres et trois anesthésies, je connais enfin le diagnostic.


* * *

Avis aux lectrices et lecteurs :

à vous de choisir la suite de l’histoire : un happy end ou une fin plus triste ? Actuellement, une femme sur huit sera un jour concernée par cette maladie, quelque soit son âge, son hygiène de vie et ses antécédents. Vous avez l’occasion divine de jouer à Dame Nature en lisant une seule des versions qui suivent... Ou les deux par curiosité ?


Version saine :

Et voilà. Tout ça pour rien, tant d’examens en pure perte, de temps et d’argent. J’ai surtout vécu beaucoup d’angoisses avant d’être rassurée par la médecine, car rien de malin ne s’est développé en moi. Faut-il s’en plaindre ? Je savais bien qu’une bonne étoile me protégeait, les signes astrologiques sont avec moi ! Quel soulagement, sans savoir si je suis passée à côté du pire, ou si j’en suis restée éloignée, victime de sur-diagnostic médical ? Je retiens surtout de ne pas négliger le prochain dépistage dès réception du mailing... Et je profite de la vie comme jamais.


Version atteinte :

Le résultat est fatal et sans appel. Je fais partie des diagnostics perdants. Inutile désormais de tirer des plans sur la comète ou de lire mon horoscope car mon avenir est tracé scientifiquement. La guerre est déclarée, une guerre intra, entre moi et moi. Mes prochains mois, peut-être années, se dérouleront dans un milieu hospitalier et médicalisé, avec beaucoup d’étapes à franchir : chirurgie, traitements de chimiothérapie, radiothérapie, peut-être même de thérapie tout court... Tout va m’être expliqué, réservé, appliqué. En attendant de connaître mon protocole personnalisé de soins, je profite de la vie comme jamais.
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Sylvie Brissiaud · il y a
Le petit crabe qui marche de travers. Les pensées, les réflexions et le ressenti sont très bien décrits, on est avec l auteur à chaque étape.
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Muriel Pasquier · il y a
Wouah......magnifique lecture....touchée coulée.....le titre est excellent tu es excellente mille bisous ma gazelle (heu pour info Mathieu est cancer !!! )
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Lucie Arnal · il y a
De grosses pensées pour toi mon Odile. Lecture très dure et émouvante .

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