L'horloger

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J'écris avec ce que je suis. J'ai envie de partager mes émerveillements, mes peurs, mes colères, mes doutes, mes joies, mon amour sans mesure de la littérature et de la vie  [+]

C’était l’heure, comme toujours. Il y a toujours une heure qui traîne quelque part et qui finit par passer. Pierre Alcondores était horloger.
Il était assis à sa table de travail et il auscultait un vieux réveil. C’était celui de madame Rastignac, lointaine cousine d’Eugène.
Pierre huilait les ressorts et redressait ce qu’il y avait à redresser. Le réveil de madame Rastignac avait fait une chute assez vertigineuse, mais cela n’avait rien changé au fait que le temps était resté lui-même. Il trottinait aux côtés de Joséphine, même s’il n’y avait pas moyen de le mesurer et il grignotait d’elle tout ce qu’il pouvait.
Pierre ne craignait pas le temps. Un horloger doit savoir le regarder bien en face, aller jusque dans ses entrailles, le réinstaller dans les rouages d’une mécanique de précision, le sentir palpiter, passer comme du sang et battre avec une régularité de métronome. L’horloger ne lisait les heures qu’en surface, pour accorder montres et pendules. Ce qui lui importait, c’était d’obliger le temps à s’installer là où lui, Pierre Alcondores, avait décidé de l’installer.
Mais le temps linéaire, qui fait de la vie de l’homme une histoire ayant un début et une fin, n’aime que de faire trembler. Par chance pour la préservation de son orgueil de temps, il a vu Alcondores frémir comme les autres, un matin, à la mort de son gendre. Il l’a vu pleurer, il a pu lire en lui l’écœurement que procure la mort, destination dernière dont le temps étriqué est l’incontestable maître.
Le ressort du réveil de Madame Rastignac était distendu. Il s’était avachi comme s’était avachi peu à peu la peau de Joséphine. Les heures étaient devenues molles et indiquaient le début de l’après-midi alors qu’il faisait déjà nuit.
Maître Alcondores travaillait bien. Gustave avait toujours été soigné par lui comme il fallait. Gustave, c’était le nom du réveil de Joséphine Rastignac. Elle l’avait appelé ainsi le soir de sa première communion. On le lui avait offert pour lui faire comprendre que son enfance était terminée. Un cadeau empoisonné, en somme. Et elle avait tout de suite compris ce genre de chose. Cela étant, pourquoi Gustave plutôt que Léon ou Marc-Antoine ? Peut-être à cause du pharmacien qui se prénommait ainsi et qui la faisait rêver depuis qu’elle avait douze ans. De fait, Gustave l’avait accompagné, toutes les nuits, dans sa chambre. Il n’avait jamais failli à sa fonction. Enroué parfois, avec un tic-tac proche d’une prononciation favorable au roulement du R, et donc à une sorte de ronflement interne, on l’avait mené à quelques reprises pour une révision chez Pierre Alcondores. Mais voilà que Gustave souffrait maintenant d’une déstabilisation temporelle d’une réelle gravité. Le temps filait toujours mais il n’y avait pas moyen de le canaliser. Gustave avait vieilli lui aussi. Les prothèses s’étaient succédé, ressort de rechange, nouveaux rouages, mais cette fois le temps résistait, il refusait qu’on fasse de lui une lecture claire, et même si madame Rastignac s’accrochait à son réveil et à sa vie avec une assiduité tout humaine, il semblait évident que le temps avait décidé de frapper.
A aucun moment, toutefois, Pierre Alcondores ne s’était découragé. Un maître horloger ne baisse pas les bras, il démonte et remonte, il analyse, il écoute les moindres bruits du temps qui passe entre les dents d’une roue, il ajuste, opère et opère encore. Maître Alcondores ne compta pas ses heures, ne se préoccupa de lui que pour manger un peu et s’assoupir. Il réfléchissait beaucoup et n’hésitait pas à faire des tentatives qui auraient surpris plus d’un spécialiste. Lorsqu’il eut rétabli toutes les pièces du réveil en prenant soin de changer les parties défectueuses, la logique eut voulu que le réveil fonctionnât. Les rouages tournaient puis s’interrompaient sans motif apparent et c’était à n’y rien comprendre. Le ressort était correctement enroulé et semblait transmettre sa force au rouage comme à l’ordinaire. Pourtant, le système s’arrêtait brusquement. L’horloger changea deux fois le ressort, vérifia sa tension ainsi que le positionnement des engrenages. Rien ne manquait. Alors, maître Alcondores entreprit de faire des calculs. Il eut l’idée de modifier les rapports de démultiplication. Il fit en sorte que la roue d’échappement laisse échapper deux dents au lieu d’une pour l’expression des secondes. Il modifia également le diamètre d’un pignon, ce qui eut pour conséquence de modifier légèrement le train d’engrenage.
Maître Alcondores aimait déjouer les règles car cela lui permettait de se détendre. Il s’était pris à rêver d’un temps en forme de spirale sur lequel il avait placé des nombres puis il avait tracé un rayon, obtenant ainsi une droite avec les points 0, 4, 11, 22, 35, 53, 77. Et il avait imaginé que le temps, se mettant à suivre cette droite plutôt que le circuit des spires, était capable d’offrir des sauts dans le passé aussi bien que dans le futur. L’horloger était bien vieux et il n’avait jamais voulu prendre sa retraite. Sa vie était rythmée par les jeux mécaniques et les expressions du temps. Il avait lu quelques ouvrages, quelques articles dans des revues, et notamment celui d’un physicien qui disait qu’il était impossible de mesurer la vitesse du temps parce que la perception de son écoulement était une illusion. Pourtant, quelque chose avait fait des ravages en maître Alcondores et son corps s’était détérioré d’année en année. Et le processus se poursuivait, jusqu’au moment où, à un instant précis, Pierre Alcondores vivant deviendrait Pierre Alcondores mort. Il n’avait pas résolu cette histoire du temps mais il sentait confusément qu’il ne pouvait pas être seulement linéaire. La spirale n’était elle-même qu’une ligne qui finissait par s’enrouler mais si le temps était capable de s’exprimer au cœur même de l’éternité et de passer par des chemins inattendus, il devenait alors une pure récréation. Libérée des contraintes linéaires, l’éternité s’offrait le luxe de jouer du temps comme on joue lorsqu’on est dans l’enfance. Elle pouvait faire que l’on ait quatre ans l’équivalent de trois heures, puis onze ans durant dix jours, vingt-deux ans le temps d’une escapade, soixante-dix-sept ans pour méditer face à la mer, le temps d’une marée.
Qu’allait devenir le réveil de madame Rastignac ? Il devait le réparer. Il était d’ailleurs sur le point d’y parvenir. Maintenant qu’il avait tout démonté, non plus pour faire de nouvelles expériences, mais pour désencrasser complètement chaque pièce, le réveil serait comme neuf. Plus d’huile mal placée, plus de poussières entassées, plus d’aiguilles déplacées. Un réveil rutilant pour Joséphine, comme pour le jour de sa communion.
De son côté, madame Rastignac ne s’était pas sentie aussi bien depuis longtemps. Si elle oubliait l’image que le miroir lui avait renvoyée le matin, elle aurait pu croire qu’elle était à nouveau une femme jeune. Mue par une énergie aussi neuve qu’un début de printemps, elle était allée chercher du beurre à la ferme Sauterre, ce qui lui avait fait parcourir une bonne distance à pied. Elle avait respiré à fond l’odeur des herbes chauffées par le soleil et, sans savoir pourquoi, elle avait songé à Gustave, le beau pharmacien de sa jeunesse. Ce matin, la nature sentait l’amour. Joséphine, pourtant, ne savait pas très bien ce que c’était. Un homme seulement l’avait prise, il y a bien longtemps, lui faisant croire qu’il l’aimait et qu’il voulait l’épouser. Au bout de quelques nuits, il lui avait vertement signifié qu’elle n’était une affaire ni au lit ni ailleurs et elle avait beaucoup pleuré. Elle ne crût plus jamais aux paroles des hommes et renonça à l’idée de se marier. Sans doute aurait-elle succombé aux déclarations du pharmacien mais il ne lui avait rien déclaré du tout. Il ne s’était jamais marié non plus, ce qui avait permis d’alimenter les rêves de Joséphine. Elle avait vécu avec ses gentils sourires, sa bienveillance dès qu’il s’agissait de lui expliquer la posologie d’un remède et cela lui avait presque suffi. Gustave le réveil ne pouvait pas remplacer le vrai Gustave mais elle fermait les yeux et son tic-tac l’accompagnait comme les battements d’un cœur.
Ce matin, elle sentait renaître la vivacité de ses sentiments amoureux et après l’achat du beurre, elle décida de passer à l’atelier de l’horloger. Elle emprunta la ruelle et chemina jusqu’à ce que la boulangère vienne à sa rencontre.
- Bonjour, Joséphine. On t’a dit pour Pierre ? Il est mort dans la nuit. On l’a retrouvé, la joue posée contre sa table de travail. Il venait sans doute de terminer la réparation d’un réveil car il le tenait encore d’une main, un réveil à l’heure, nettoyé, brillant comme un sou neuf.
Joséphine ne pleura pas. C’était au dedans que ça se passait. Elle salua la boulangère, arriva devant la boutique qui avait glissé dans la pénombre. Elle appuya son front contre la vitre. Il y avait quelques outils sur la table de travail, un petit chiffon et Gustave qui marquait 11h45. Il était chargé de tout le savoir-faire de maître Alcondores, de toute sa bienveillance, et il prenait encore plus de valeur. Désormais, son tic-tac serait l’expression de deux cœurs et son réveil prendrait pour nom Gustave Alcondores.

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Pascal Dut · il y a
Emouvante histoire de solitude, notamment. J'aime bien cette idée de temps qui ne soit pas linéaire, ça m'a toujours fasciné, les voyages dans le temps....