L'horizon des événements : la singularité

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La journée s’annonçait banale. Un vendredi de mars pluvieux et terne, aux promesses de soleil non tenues. Une journée comme les autres, de rendez-vous médical en solitude abandonnée. 15 heures. Elle a été paisiblement seule après un lever tardif, un repas sur le pouce, un 13 heures télé expédié, et l’heure est très vite arrivée de se glisser dans ce taxi ; le conducteur est bavard, elle sourit, répond distraitement mais relance la conversation à intervalles réguliers. Elle a appris à le faire depuis la petite enfance, capable de suivre parallèlement deux conversations ou sources audio totalement discordantes non seulement sans effort apparent mais sans le moindre plaisir. Son esprit s’est scindé en deux depuis bien longtemps. D’un côté elle écoute, rit, relance d’une mise pas trop avantageuse ; de l’autre, elle laisse flâner ses rêveries myopes, attachées aux détails, construites, précises, méticuleuses. Ici flirt léger - elle est encore belle parfois - et là enfant grave plongée dans un univers empli d’elle-même dont elle cisèle indéfiniment les dorures.

“ Eh bien nous vla arrivés, terminus tout l’mon’desdend !
- (elle sourit, il est gentil ce type) Le chef m’a pas dit : je vous attends ou vot’mari vient vous chercher ?
ah bonne question ça ! ten points !
- (il rit) bof moi ça m’est égal j’ai personne après vous j’ai démarré la journée à 4 heures
- (elle le sait, il la lui a racontée déjà... elle fait mine de regarder ses messages) ah non c’est bon, monsieur vient me chercher ! Donc, je vous libère !
- ok, ça roule alors, bon ben... bonne séance hein ?
- merci ! rentrez bien !
- merci à bientôt”

Elle s’extrait, empoigne sa béquille, rouge, claudique jusqu’aux admissions. Fermées. Ah, voilà un petit élément de surprise dans cette journée éminemment prévisible, le délice d’un quart d’heure offert : vite vite, de son pas chancelant de petite grand-mère pressée par sa lenteur, elle se dirige vers la cafétéria. Un cappuccino pour elle seule, en tête-à-tête avec personne : ça, c’est un cadeau ! La serveuse est gentille, elle voit la canne anglaise, elle lui apporte la tasse à sa table. Elle se cale comme elle peut, les chaises sont inconfortables, trop hautes, la table trop légère se penche vers elle lorsqu’elle s’accoude pour soulager son dos... mais c’est tout de même un précieux moment gagné.
Elle goûte ces minutes, qui ne sont pour une fois, ni du soin, ni du travail, ni dévolues à des tâches familiales, sans musique, sans smartphone qu’elle a éteint, échappées de la charge mentale. De la légèreté, aussi fine que la mousse dans laquelle elle s’abîme les yeux.
Voilà, le quart d’heure s’achève... Elle remet sa veste tombée de guingois dans son dos et réendosse avec elle le carcan des habitudes et obligations. Sur le comptoir elle dépose son plateau, elle jette le gobelet dans la poubelle. “Au revoir mademoiselle” glisse-t-elle assez bas pour n’être pas entendue. La béquille, le couloir qui la mène vers une nouvelle consultation.

Elle a déjà croisé ce médecin. C’est une très belle femme aux cheveux blancs, assez grande, dont la beauté et la prestance vous en imposent. Elle doute que quiconque jamais l’ait importunée, projection d’ancienne femme battue humiliée et abusée... Elle aurait aimé avoir cette assurance qu’elle soupçonne de ne venir qu’à celles issues d’un milieu social plus élevé que le sien... une forme de morgue ? Elle est admirative, au fond, pas une once de jalousie.
Elle s’assied, les questions et réponses s’enchaînent. Jusqu’à présent, jusqu’à ce jour, l’hypnose l’a amusée. Elle s’est confiée juste assez, s’est mise en valeur juste assez, pour se laisser happer par le jeu, partir, mais sans jamais lâcher le lien la retenant à la réalité, à cette deuxième moitié d’elle-même cachée enfouie secrète et seule réelle.

La séance commence. Parlée. Tout en elle se délecte du verbe, où tout lui semble familier et maîtrisable. Réponses du tac au tac, images juxtaposées, envie de sucer son pouce, de serrer une peluche, de se blottir. La femme aux cheveux blancs s’éloigne, se rapproche, à mesure qu’elle-même se livre ou se reprend. Elle l’emmène avec elle, et la femme la suit docilement croit-elle... elle tente d’inverser un instant le processus, mais quelque chose en elle cède, dans un fracas assourdi. Une barrière s’est rompue ! Des flots dégoûtants de larmes contenues longtemps se précipitent, elle est suffoquée de surprise, elle ne peut se reprendre, il faut laisser passer l’ouragan dans les deux parties de son crâne. Et céder à l’état second, longuement, pleurer en vagues, ressac écoeurant qui la noie, puis reprendre enfin pied, et se voir nue mouillée sur une grève après la tempête. La femme grande et belle aux cheveux blancs se trouble, quelle tempête en elle se déroule ? Il s’est joué quelque chose, les voici malgré elles intimes et fragiles, assemblées dans une même sensibilité, dans une émotion brute qu’elles n’ont pu prévoir.
La plus jeune reprend la maîtrise d’elle-même, elle ne comprend pas ce qui a cédé, elle s’empresse d’acquiescer à tous les diagnostics à cinq sous, elle remballe ses souffrances mises au jour, indécent déballage flasque et sans relief une fois la marée retirée. Il faut partir.
La femme grande, belle, aux cheveux blancs s’est levée. L’autre a repris sa béquille, elle aimerait fuir enfin, elle sourit pour balayer la gravité des choses d’une excuse enfantine mais aucun mot ne lui vient : l’autre a pris ses mains dans les siennes... Ce contact la terrasse.

La voici tirée à bas vers la Terre, extirpée de son refuge : elle a pris ses mains, elle les tient avec une douceur infinie, et ses yeux sont au fond des siens et l’y caressent avec ce tact propre aux femmes... Son monde onirique lui offre une seconde une vision pulsionnelle à laquelle elle ne cèdera pas mais dont la douceur lui fait mal, au creux du ventre, où palpite l’envie : elle a lâché sa béquille, elle peut même en entendre le son rebondissant sur les murs, sa main droite est allée se placer derrière la taille de la grande belle femme aux cheveux blancs, sa main gauche derrière sa nuque touche enfin à ce point doux qui cède à tout, ce point de vulnérabilité absolue où la douceur le dispute au désir le plus âpre... Elle approche la bouche mi-close, elle parcourt presque l’intégralité du chemin, les voici séparées par un seul souffle mêlé, qui s’est fait court, haché... l’autre se penche enfin, les lèvres se touchent. Une main attrape un sein, en effleure le mamelon, qui se gonfle et se raidit, on murmure, on halète... des dents délicates attrapent une lèvre offert et l’aspirent, une langue rencontre une langue, à pleine bouche elles se boivent...

Mais le contact s’interrompt, ne restent que les yeux dans ses yeux, la béquille à son bras gauche, le sol qui se dérobe sous le poids du manque.

“Au revoir”.
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