L'homme silencieux

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La frontière entre réalité et fiction est bien mince, et je ne sais laquelle je préfère. C'est ainsi que mes récits oscillent entre réalisme et fantastique, entre raison et folie, pour ne pas  [+]

Vous connaissez l’homme invisible, connaissez-vous l’homme silencieux ? Muet de fait, malgré sa volonté, ses lèvres ne peuvent que remuer, ses mains ne peuvent que se toucher, sans jamais claquer. L’homme silencieux ne peut pas applaudir, tapis dans l’ombre, quand un spectacle le fait frémir. On a parlé des hommes invisibles, mais qu’en est-il de cet homme silencieux, qui comme un chat se glisse inaudible et très souvent se laisse bousculer ? On ne l’entend pas arriver, on le cogne au lieu de le frôler. Et je n’ose exprimer les sentiments de cet homme silencieux, non écouté, il étouffe de ses mots inexprimés. Il voudrait tant crier aujourd’hui, mais alors il écrit. L’homme silencieux devient un auteur aguerri. Ses doigts touchent le clavier, sans clapotis. Et ses voisins l’aiment plus que tout, mais ils le trouvent étrange, quand il se déplace, comme un coup de vent, de la tête les saluant. Quand le talent de l’homme silencieux sortira au grand jour, il fera du vacarme comme jamais et alors les voix du monde chanteront l’ode à l’homme silencieux. Sa discrétion, en forme de patins aux pieds, par tous sera saluée. L’homme silencieux qui marche dans la neige en plein hiver se sent parfois moins seul. Quand la neige étouffe les voix des autres, et assourdit leur pas. L’homme silencieux n’aime pas l’été qui le rend si visible, il se sent comme un hologramme de chair et d’os, on voudrait presque lui palper le bras, pour s’assurer qu’il est bien là.
L’homme silencieux, vit parmi nous, comme nous il respire. Quand il éternue, c’est en déplaçant de l’air et en fermant les yeux, et personne ne sursaute, on le regarde on s’interroge, mais on ne dit pas à vos souhaits car on n’est pas très sûrs, d’avoir bien vu cette grimace. L’homme silencieux, étonnamment s’efface. Il entend bien, l’homme silencieux, il a ses deux oreilles en parfait état. Il voudrait vous répondre, l’homme silencieux, mais il ne le peut pas. Il pourrait nous cambrioler et l’idée l’a effleuré. Mais il se sent depuis si longtemps sans défense, n’ayant jamais jamais plaidé sa cause, que de commettre un tel faux pas il n’ose. Etre hors la loi, sans pouvoir se défendre, c’est un risque tel, qu’il ne peut pas le prendre. L’homme silencieux écoute et acquiesce en silence, il sait bien écouter, il ne fait qu’écouter. L’homme silencieux, il peut mimer, il imite vraiment bien, non pas les voix mais les postures.
Voici venir l’hiver, sa saison préférée. Quand la neige étouffe ses pas, il se sent comme tout le monde. Dans cette froideur cotonneuse qui ralentit les gestes, qui impose des gants, l’homme silencieux se reconnait et se rassemble. Il déteste l’été. L’été, il se sent comme un hologramme trop visible et vulgaire. On le voit mais on ne l’entend pas, on le hèle et on le bouscule. L’hiver, au moins, est une saison qui respecte ses sens. L’homme silencieux, l’homme trop respectueux voudrait du respect à revendre, lui qui ne dérange jamais personne, pas un voisin n’ayant jamais remarqué sa présence. Comment se fait-il que sa voix ne sorte pas, que ses pas ne claquent pas, que le moindre mouvement initié de sa part ne fasse jamais de son ? Il peut briser des verres en les laissant glisser au sol sans que l’on n’entende le moindre bruit. C’est comme si une fée s’était penchée sur son berceau et avait dit « jamais tu ne feras de bruit ». Les autres deviennent sourds à sa présence, et cela n’a pas toujours été facile. Muet sans être sourd, il a tant voulu dire. Un violon dans ses mains, ne sortira de son. Une radio sous ses doigts ne diffusera rien. Il faut pour qu’il entende qu’un autre déclenche le son. Il adore la musique, l’homme silencieux. Il se faufile à des concerts car chez lui tout est silence. Et l’on pourrait nommer sa frustration une colère sourde. Parfois, lui prend l’envie d’hurler, de tout casser. Parfois les sons qui entrent dans son oreille parviennent à son cerveau et il a alors la sensation de tout recevoir, de tout recevoir sans rien pouvoir faire ressortir. C’est comme si depuis sa naissance, des milliers de sons étaient restés bloqués là, entre ses oreilles et son cerveau. Et qu’il implosait. Il implose, l’homme silencieux, sans un mot. Un jour, on vit un appartement éclater. On le vit mais on ne l’entendit. Et s’essaimèrent de partout dans la rue des morceaux d’êtres et de choses. Un autoradio inutile, une chaise, une tasse une oreille. Voici tout ce qu’il resta de l’homme silencieux.
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