L'homme qui n'existait pas / 3

il y a
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La vie devrait être comme une nouvelle bien tournée et captivante jusqu'au bout. À part ça, j'affectionne certains auteurs d'une époque dite "symboliste", au tournant du XIXème et XXème ... [+]

Le casque sur les oreilles, les yeux fixés sur le trait rouge balayant la courbe sinusoïdale, Théo suivait l'enregistrement machinalement lorsqu'il s'avisa de prêter attention à ce qu'il entendait. C'était devenu comme une gymnastique chez lui, un simple pas de côté pour sortir du rang ou bien y revenir à son gré. Insoupçonnable, sauf la légère baisse d'efficacité que cela entraînait. Il perçut d'abord des bruits de pas entrecoupés de bouts de conversations peu distinctes, l'ordinaire en somme. Puis une couche supplémentaire s'ajouta à ces premiers sons, à la manière d'une symphonie introduisant son motif. Il entendait maintenant la circulation automobile en arrière-plan. La discussion reprit, plus proche et plus nette à la fois, il pouvait compter le nombre d'interlocuteurs présents, deux femmes et un homme en l'occurrence. Il était question d'invitations et de famille, rien que de très banal. Pour une raison qu'il ignorait, le système lui distribuait une « série », c'est-à-dire une suite d'enregistrements provenant de la même source. La réverbération précise des sons lui permettait d'apprécier la distance entre les personnes engagées dans la discussion, ainsi que les dimensions de l'espace où ils se tenaient, il s'agissait probablement d'une grande place. C'est alors qu'il eut un flash, non-seulement il entendait la scène, mais il put la voir aussi nettement que s'il y était présent.
La population sortant des immeubles affluait de toutes parts, gagnant les bouches de métro ou les passages piétons afin de se rendre dans les autres parties de la ville. Il régnait une intense circulation sur les boulevards à cette heure. La journée déclinait. Un tourbillon de sensations l'enveloppa comme s'il parvenait au jour après un long enfermement, jusqu'à percevoir des détails infimes, les reflets de la lumière sur les toits, le froissement des feuilles sèches piétinées au sol. Il chercha un instant autour de lui, appuyé contre un poteau. Les trois personnes dont il avait suivi la conversation sur la fin se séparèrent à cet endroit-là, au niveau du passage piéton. Son attention se fixa particulièrement sur une des deux femmes, il ne parvint toutefois pas à deviner son visage.
Ce fut un choc. La vision n'avait duré que quelques secondes, mais une étrange sensation de manque s'imposa aussitôt à lui avec une force inconnue. Cette scène dont il était le témoin avait toutes les apparences d'une scène vécue, sauf qu'il n'y était pas. Il perçut immédiatement les effets de la dissociation, et de son poste au cœur de la Salle des écoutes, sut que ce monde dit « réel » n'était plus le sien. Une fois de plus, Ben était sur lui en un quart de seconde et le ceinturait pendant qu'il se débarrassait du casque, prêt à bondir hors du royaume des ombres de sa position embusquée. « Bon sang, qu'est-ce qui te prend ! Tu ne peux pas partir comme ça. Tu n'as rien transcrit de l'enregistrement.
— Je ne peux pas ! »
Il eut droit au soutien psychologique, et à trois jours de repos. Le superviseur aurait pu le licencier, après deux avertissements. Pour lui, cela signifiait la fin. Comment aurait-il pu se retrouver dans un monde dont il avait perdu les clés ? Il avait trop conscience en effet de ses carences les plus sévères, à commencer par une identité solide, une mémoire intacte et surtout le désir manifesté par une personne visible de le voir revenir là-bas. La clause de renoncement avait pris tout son sens, il avait abandonné ce qu'il y a de plus précieux. Sa seule chance était un appel venu d'ailleurs.
Abordant aux rivages de l'oubli, il lui fallait poursuivre et franchir tous les fleuves de son enfer. Il se remit dans la ronde des jours sans fin, jusqu'à la nausée. Plus il s'enfonçait dans les labyrinthes des âmes entendues au gré des écoutes, plus il avait de chances de se perdre lui-même pour toujours. Au fil des enregistrements, il traduisait le premier mot sorti de la bouche d'un bébé et confessait un agonisant. Il assistait à des meurtres, recopiait de fausses annonces, accueillait souvent une respiration silencieuse et muette. Parfois c'était une parole étonnamment juste dans son délire, comme cette femme atteinte de démence ordonnant à AMY de cesser de l'épier à chacun de ses gestes. L'attente tenait une grande place dans ces intervalles de temps si brefs. L'attente des mots espérés, ceux de l'amitié, du pardon, ou redoutés, ceux du rejet. Le verdict du cœur ou du sort. Il pouvait observer des descentes inexorables, le consentement de victimes à leur propre martyre. L'instant d'après des rires s'en mêlaient, c'était un autre lieu, la traversée d'une fête foraine et ses éclats de fanfare. Tout sens moral, toute émotion déplacée n'avaient plus droit de cité dans son esprit absent. Fidèle à son serment, il se contentait de transcrire les outrages, les déclarations d'amour maladroites, les signes d'affaissement, les pleurs et les cris, les appels au secours, sans rien pouvoir faire. De ce mélange inconvenant il ne restait qu'un tintamarre dans lequel il se voyait enseveli définitivement.
Étrangement, la scène revenait régulièrement à l'occasion de nouveaux enregistrements. Fallait-il y voir un message venu du dehors, capable de se jouer des filtres automatiques, ou bien était-ce encore une ruse de la machine ? Il revoyait cette place. Autour de lui, des gens passaient toujours, se hâtant vers un but connu d'eux seuls. Les échanges continuaient, mais le visage lui échappait toujours. Jusqu'à ce qu'il capte une conversation plus précise. « AP486-407623 : Tu m'as laissé croire qu'on se reverrait...
— Ce n'est pas ce que je voulais. Maintenant, tu dois m'oublier. J'ai autre chose, tu comprends...
— Je comprends que tu veux m'embrouiller. Tu avais l'air de trouver ça bien quand on a baisé, qu'est-ce qui a changé depuis ?
— Ce n'est pas à cause de toi. J'ai d'autres soucis, c'est tout. Je veux passer à autre chose.
— Moi non. Je veux te revoir. Ta peau et ton odeur me manquent. Tu ne veux pas sentir ma langue dans ta bouche ? Et entre tes cuisses dis, tu préfères quoi ? Tu n'as pas aimé ?
— Je ne suis pas amoureuse. Laisse tomber !
— Je passerai ce soir. »
« SW77-407624 : Qu'est-ce qu'il y a Cynthia, ça ne va pas ?
— Encore ce type qui ne me lâche pas. Je vais faire un tour.
— OK, si tu as besoin d'aide, n'hésite pas. »
Cynthia. Le nom résonna dans sa tête. Il vit le visage distinctement, la place que contournaient les autos. Elle marchait près de son collègue avant qu'ils ne se séparent et suivent chacun leur chemin. Pour une fois, il comprit qu'il devait agir, pour son salut à elle comme à lui. Pour la retrouver peut-être. Il n'y avait pas d'alternative.
Pas question de se rater. Il attendit la pause et se faufila hors du bâtiment. La voiture n'avait pas démarré depuis cinq semaines. Cinq semaines !
Et maintenant, il était à nouveau sur la place et attendait son passage. Il n'osait le croire.
Autour de lui, des gens passaient, se hâtant vers leur travail ou leurs occupations. Les bruits de la circulation remplissaient l'espace entre les façades de pierre et de verre, le soleil baignait le moindre bout de trottoir d'une lumière resplendissante. Les choses et les êtres semblaient se tenir fermement et plus sûrement que s'il avait lui-même tout orchestré : le ballet savant des autos, un flux ininterrompu de piétons contournant les obstacles, le décor familier des immeubles planté à l'air libre. Tout était plus vrai que vrai. En haut d'un grand bâtiment on pouvait voir se dresser le logo de La Firme, triomphant.
Il la vit approcher, sortant d'un magasin. Son cœur battait à tout rompre. Il voulut lui faire signe, mais elle sortit son téléphone en marchant et se mit à parler à un inconnu, celui qui cherchait à l'abuser, sans nul doute, car ses paroles étaient sans équivoque. « Laisse tomber, je te l'ai déjà dit. De toute façon, je ne suis pas chez moi. » Elle mit fin à la discussion et leva les yeux. Théo sentit le regard familier passer sur lui en balayant l'espace ouvert, il voulut parler, mais de sa bouche ne sortit qu'un inaudible « Cynthia ! », qu'elle n'entendit pas dans le bruit ambiant. Il devait en avoir le cœur net, aussi prit-il son téléphone pour composer le numéro toujours présent dans son répertoire. « Cynthia, c'est moi, Théo ! », insista-t-il. Là, à deux pas devant lui, il la vit mettre son appareil à l'oreille, se retourner une seconde avant de continuer son chemin.
Un sentiment d'irréalité s'insinua en lui. Était-il vraiment aussi transparent que l'air ? Une voix sortit du téléphone, « Qui êtes-vous ? ». Soudain, il ne sut que répondre.
Qui était-il vraiment ? Il examina le mouvement perpétuel des passants, des voitures, mais d'elle, il n'y avait plus trace. Elle s'était comme évaporée dans la ville. Le téléphone restait muet. Il comprit alors qu'il était définitivement d'un autre monde, une sorte d'au-delà, un endroit impossible à situer d'où nul n'appelait ni ne revenait jamais. Il savait pourtant que quelqu'un avait entendu sa requête quelque part et qu'il retrouverait peut-être des gens connus dans un univers qui n'existe pas. Si Ben voulait bien l'accepter à son poste.
Qu'y a-t-il de l'autre côté du téléphone ? Personne ne pouvait le dire avec certitude.
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J.A. TROYA · il y a
Votre nouvelle m'a évoqué un film que j'ai vu il y a bien longtemps, "la firme", ainsi qu'une bande dessinées de la série "S.O.S Bonheur" de Van Hamme. La tension est palpable tout au long du récit et le sujet est plus que jamais d'actualité.
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Aldo Rossman · il y a
Je ne connais ni le film, ni la BD, mais cela pique ma curiosité, forcément. Merci pour la lecture et le commentaire.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ce qui est terrible et que votre récit le montre bien, c'est que devant l'écran , nous ne sommes plus rien qu'une entité évanescente .
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Aldo Rossman · il y a
Oui, je pense même que l'écran profite largement de notre tendance évanescente. Merci de votre lecture Ginette.
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Brigitte Bardou · il y a
Eh bien ! Je viens de lire les 3 "chapitres" de cette nouvelle d'un seul trait. C'est magnifiquement écrit, très actuel (j'ai lu récemment qu'un ingénieur de chez Google avait été licencié parce qu'il soutenait qu'une IA était consciente https://siecledigital.fr/2022/07/25/google-licenciement-blake-lemoine/, ce n'est pas tout à fait du même ordre mais quand même..., votre AMY m'y fait penser) et terriblement efficace ! Bravo !
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Aldo Rossman · il y a
Merci de votre lecture Brigitte. Très actuel, malheureusement en effet. J'ai aussi entendu parler de cette affaire.
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Annabel Seynave- · il y a
C'est horrible ! Bravo pour cette histoire bien menée et efficace ! Ca fait froid dans le dos ...
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Aldo Rossman · il y a
Désolé Annabel. Je n'avais pas prévenu.

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