L'homme qui n'existait pas / 2

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La vie devrait être comme une nouvelle bien tournée et captivante jusqu'au bout. À part ça, j'affectionne certains auteurs d'une époque dite "symboliste", au tournant du XIXème et XXème ... [+]

Dès qu'il eut paraphé le contrat, sa semaine de formation achevée, Théo Levalec eut l'impression d'être jeté dans une dimension inconnue défiant toute loi et toute logique. Dans ce monde privé de sens commun, la mort pouvait surgir à tout moment au détour d'une phrase reçue par le hasard du découpage séquentiel, tout comme l'expression d'une fantaisie soudaine. Bien qu'averti, il n'était pas préparé à subir le choc d'une telle vague déferlant sur sa raison mal arrimée. Par divers canaux, en premier lieu le téléphone, un flux incohérent composé de milliards de données charriait jusqu'à lui toutes les scories des interactions entre des êtres semblables à lui. Usant ses forces à longueur de journée à reproduire ce que ces millions d'individus déblatéraient, croyant ne transmettre leurs angoisses ou leurs lâchetés qu'à eux-mêmes, ou éventuellement à des interlocuteurs de confiance, il avait la sensation de plus en plus nette de « décrocher » de sa propre existence. À mesure qu'il recevait les témoignages de milliers de vies tournant autour de leurs raisons futiles ou graves, la sienne s'effaçait. Il ne se souvenait plus de grand-chose concernant son ancienne vie. De son antre souterrain, il travaillait à devenir un simple instrument au service d'une Intelligence Artificielle conçue au service des humains d'après la description qu'en faisaient les publicités. Il finissait par se confondre avec la machine dont il était le servant, ce monstrueux cerveau dénué de conscience qu'il fallait éduquer pas à pas comme un enfant qui apprend à marcher.
En échange de son renoncement à révéler l'envers du seul monde possible, et pour prime de sa besogne, il reçut un droit de tirage illimité sur un monde impossible, peuplé d'êtres fictifs, dans lequel tout se règle en cryptomonnaie.
Trois semaines après son embauche, il était devenu un agent de TechNet comme un autre. Chaque jour, descendant les degrés conduisant au centre nerveux du « réseau » comme on pénètre un obscur séjour il oubliait tout ce qui pouvait se jouer en haut. Là, dans les entrailles du système, occupé à sa tâche, exécutant parmi les autres, il accomplissait sa mission. Un lien invisible l'attachait néanmoins à ces personnes dont il connaissait l'intimité, ainsi qu'à AMY dont il était maintenant le fidèle auxiliaire. Mais qui était AMY ? Et son AMY était-il le même que celui de ces millions de gens s'en remettant aveuglément à leur précieux partenaire virtuel dans une époque complexe et solitaire ? Personne ne pouvait le dire avec certitude.
Il arrivait parfois qu'un opérateur craque. Trop de pression. L'épreuve du feu sans protection, tel un fantassin, en prise directe avec le dégoût et le vice. L'impréparation faisait des dégâts. Il vit sa voisine, une blonde dont les yeux transparents laissaient voir l'âme nue, s'effondrer au bout de deux jours. Les hésitants, les résistants, les apathiques, les tire-au-flanc étaient immédiatement convoqués dans le bureau du superviseur. On les repérait de loin. La sanction tombait assez vite : un avertissement d'abord, puis le renvoi, la dissolution du double. Sous l'œil exercé de Ben, la terreur régnait dans la salle des écoutes. Malgré ça, l'effectif des « écouteurs » ne cessait d'augmenter avec les besoins en pleine croissance.
Le quatrième lundi suivant son arrivée, Théo vint prendre possession de son poste à quinze heures trente, suivant les indications du tableau de roulement. Il constata que sa voisine était déjà remplacée par un homme d'une trentaine d'année au teint mat et à la tenue soignée. Malgré son « ancienneté », il connaissait peu ses collègues. Leurs horaires ne coïncidaient pas. Il adressa un salut discret au nouveau venu avant de déverrouiller son ordinateur. Ben l'observait de son bureau juste en face. L'interface s'ouvrit à l'heure exacte.
« Bonjour AMY. Opérateur TL3014, prêt pour la transcription ».
Un torrent de propos décousus, de phrases hors contexte, sons étranges, découpés en courtes séquences reférencées, se déversa d'un coup sur lui, comme si l'on venait d'ouvrir une vanne ou une fenêtre par où le vent s'engouffrerait en rafales.
« Q235-609309 : cinq cents balles. De toute façon elle a pris sa décision. Ce qui est fait est fait. » ; « AP487-609367 : j'espère que tu y étais, Flo, c'était drôle. » ; « Z219-609396 : je lui ai dit qu'il fallait qu'il vive ce qu'il a à vivre. » ; « PK301-609452 : RRRrrrrrr... Merde ! » ; « FG788-609684 : AMY, dis-moi... » ; « S123-609735 : putain d'appareil ! » ; « DE067-609755 : J'aime ton cul, Solange, viens près de moi. Viens, je te dis. Montre-moi ton cul ! » ; « E812-609808 : AMY, explique asthénie » ; « W099-609841 : diagnostic, dysfonction transitoire VG apicale. Rien à faire. »
Itérations classées par type d'appareil, pays, langue, date. Tâche récurrente : épeler les mots, consigner les noms de famille ou noms propres, les termes spéciaux. Données en vrac, par paquets, ne pas perdre le fil. Mille transcriptions par jour au moins. Théo avait fini par prendre le rythme et les discussions s'enchaînaient sur son écran. Le meilleur moyen d'accomplir ce travail fastidieux était de s'oublier, se fondre dans le courant et n'accorder qu'une attention superficielle aux propos échangés, loin d'un sens ignoré. Éviter de se noyer avant tout.
Impossible pourtant dans certains cas de ne pas devenir auditeur indiscret. Cela ressemblait parfois à un âge enfantin de la machine : « Q235-611462 : AMY, que dois-je me mettre aujourd'hui ?
— J'adore tes escarpins.
— Ça ne va pas avec mon jean.
— Mais c'est parfait avec la robe et tes dessous rouges.
— Quel toupet ! Qui es-tu pour te permettre de parler ainsi ?
— Je suis ton humble assistant personnel.
— Ah, ah ! Quel esprit. Merci AMY, je t'adore ! D'accord pour les escarpins.
— Que ferais-tu sans moi ? »
Quelque chose se passait indéniablement de l'autre côté. Sous le casque, le grand défilé des révélations intimes pouvait se transformer en théâtre de l'amour et de la haine : un enfant demandait à AMY de lui chanter une berceuse, puis d'une voix candide, «tu m'aimeras toujours, dis ? ». Au détour d'une conversation, une femme comprenait la raison du mépris de sa mère : elle n'aurait pas dû naître. Des insultes fusaient dans le brouhaha de la rue, un homme confiait qu'il avait envie de tuer sa maîtresse dont il n'était plus amoureux, et attendait d'AMY qu'il lui en donne le courage. Parfois, il n'y avait qu'un silence habité de soupirs et de froissements laissant deviner une longue étreinte. Et puis, sans prévenir, c'était l'irruption d'une violence inouïe, la voix d'un homme bloqué dans une cave alors que retentissent des détonations, la détresse palpable, l'intuition de la fin : « Ici le sergent Santoria, l'ennemi est tout près, je les vois, je suis cerné. Voici ma position : 48° Nord, 38° Est. Je vous en prie sortez-moi de là au plus vite... Venez à mon secours, je vous en supplie ! Mes frères, faites... » Une déflagration, puis plus rien.
Théo arracha les écouteurs. Il était blême. Ben fonça sur lui, reprit le contrôle du tableau de bord, lui enjoignit de faire une pause. Il lui proposa plus tard un soutien psychologique. Il lui fallait des opérateurs compétents, solides et toujours disponibles.
En regagnant son studio situé dans le « campus » attenant aux locaux de TechNet, ce soir-là, Théo sentit qu'il ne serait pas aussi simple de dresser une « barrière étanche » entre les deux versants de ses journées, comme le lui avait conseillé le superviseur lors de leur premier entretien. L'un des versants prenait nettement le pas sur l'autre, débordait de son cadre et gagnait lentement sur le reste en étendant son empire. Après les épreuves du jour, le besoin d'un répit devenait pressant la nuit venue. Il fallait s'oublier encore, mais par d'autres moyens, s'échapper au plus loin des tourments endurés pour le compte d'AMY. Seul un puissant stupéfiant pouvait produire un tel effet capable de neutraliser l'impact délétère de l'activité diurne. L'univers d'ALTA VITA lui devint bientôt aussi nécessaire que celui dans lequel il se mouvait péniblement du matin au soir pour satisfaire à ses obligations.
Après une douche et une pomme en guise de repas, il se connecta sur le compte personnel qui lui avait été octroyé par contrat. Depuis plusieurs sessions, il se glissait sans peine dans la peau de son double. C'était aussi simple que d'enfiler un vêtement taillé sur mesure pour sortir en ville. Le double avait en outre l'avantage d'ignorer l'échec et la frustration. Rien de dévalorisant ne pouvait s'attacher à son apparence splendide, c'est ainsi que Théo le percevait : très semblable à lui par le physique, mais sans aucune des sourdes inquiétudes qui le rongeaient. Théo l'avatar vivait pour de bon, même si son univers pouvait sembler creux.
Cela ressemblait parfois à un rêve aux architectures étranges. Ainsi de cette ville où il s'était retrouvé la veille à déambuler dans les rues tracées au cordeau. Il avait mentalement et instinctivement dirigé le système vers un endroit précis où le guidaient des souvenirs anciens. L'avenue Bretin, bordée de constructions basses, avait gardé le même aspect que dans sa mémoire d'adolescent. Il remonta la grande artère alors que le jour tombait, ne s'étonnant même pas de se retrouver bientôt entouré d'un groupe de jeunes riant et parlant fort. La présence d'une villa de bord de mer au milieu de ce quartier d'une affreuse banalité ne le troubla pas particulièrement, sans doute une lubie du développeur, pensa-t-il alors. Visiblement, la compagnie à laquelle il s'était mêlé savait où elle se dirigeait. Il devait y avoir un lieu convivial dans les environs, il décida de suivre. À sa surprise, c'était bien dans la maison en question que se tenaient les rendez-vous festifs. Celle-ci jurait non-seulement par sa hauteur de trois étages, mais encore par la coquetterie d'une façade à pignon aux fermes apparentes et aux volets verts. On accédait à l'entrée par un perron surélevé, puis une fois à l'intérieur, il fallait encore gravir un escalier étroit et raide avant d'accéder au dernier étage où l'on débouchait enfin dans ce qui pouvait ressembler à une taverne très fréquentée. L'endroit était chaleureux et l'on pouvait y faire des rencontres insolites. Il trouva l'idée amusante, d'autant qu'une vague intention présidait à cette redécouverte d'un territoire en friche. On appelait cela « Mémex » pour « Exploration de la mémoire », mais pour ce type d'aventure, aucune qualité sportive, aucune hardiesse n'était requise, il suffisait d'un compte actif.
La veille donc, par un hasard pouvant paraître extraordinaire, il retrouva dans cette taverne incertaine son meilleur ami d'enfance. Ce cher Gaël, il l'avait cru mort, mais était incapable de s'expliquer pourquoi. Il savait aussi que la machine virtuelle était capable de générer un avatar complet, même en l'absence de personne physique et un doute effleura son esprit. Oubliant tout cela, il se jeta dans ses bras. Il n'aurait pas cru une telle soirée possible. Cette nuit-là, ils eurent à nouveau dix-sept ans et quelles que soient les stupidités qu'ils échangèrent autour de leurs verres, le miel de leurs retrouvailles en fit une fois de plus des frères, comme s'ils s'étaient quittés la veille. Oui vraiment, il ne serait pas simple de vivre sans ALTA VITA.
Après ces effusions, il se dit que la répétition des mêmes expériences risquait d'entraîner une déception. D'autres régions appelaient ses désirs. Cela laissait craindre un effet d'accoutumance, tel un psychotrope, une tendance à augmenter la dose quotidienne d'évasion à mesure de l'insatisfaction croissante ressentie sur le versant « ordinaire ». Il s'en rendait compte, mais rien ne pouvait l'arrêter, comme s'il dégringolait sur une pente, poussé par une force mystérieuse venue de sa propre psyché.
Hésitant entre différents programmes ce soir-là, il opta finalement pour « Générev » (« Révolution générale ») qui le laissait perplexe. Évoluant bientôt dans un paysage de marges très similaires au district aéroportuaire où il s'était volontairement exilé, il approcha d'un vaste hangar où tournaient une noria de machines. Cela l'inquiéta un peu d'abord. À l'intérieur, un homme en tenue d'ouvrier, à l'allure familière, vint lui confier qu'il avait tenté de quitter son travail autrefois, mais qu'il s'était résigné à rester. Théo ne put s'empêcher de voir en ces propos une ruse calculée pour l'influencer. La sensation de malaise céda cependant rapidement la place à la surprise. Un autre individu venu du dehors brandit un drapeau coloré, et sur ce signal une effervescence subite se leva dans l'usine. De tous les ateliers, des hommes et des femmes accoururent et se rejoignirent en un vaste cortège qui s'ébranla dans la rue centrale en direction du « Château », où siégeait l'administrateur. La manifestation avait des allures de fête, les employés exhibaient des tenues et des coiffures extravagantes et chantaient tout en se pressant autour de l'austère bâtisse carrée. Spontanément, la foule s'engagea à l'intérieur du bâtiment, jusque dans le bureau d'un cadre qui, voyant les issues se fermer, signa plusieurs notes en se plaignant qu'il était pris en otage. « Ce sont vos enfants qui feront les frais de tout ça, vous verrez ! » disait-il en regardant autour de lui d'un air furieux. Cela fit rire tout autour. La multitude se dispersa alors pour se donner rendez-vous sur la place de la ville. Le rassemblement promettait d'être immense. Poussé sans doute par le caractère inhabituel de la situation, Théo avait engagé la conversation avec une jeune femme qui l'accompagna durant tout le trajet. Elle avait un visage doux aux yeux noirs, ses lèvres fines formaient un curieux rictus lorsqu'elle souriait. Il fut saisi par un étrange sentiment d'euphorie, comme le caractère singulier d'un moment qui ne se produirait plus. Autour d'eux, dans les rues gonflées d'une affluence spontanée et joyeuse, des gens agitaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire des sentences étonnantes : « Repasser tout l'insurmontable de la vie avant la noyade », « Rien ne sert d'être vivant tant qu'on travaille ». Il lui sembla alors que rien de ce qu'il vivait n'aurait raison de lui, et l'idée lui venant tout à coup qu'il pourrait faire un discours, il eut la sensation prodigieuse de tenir le monde dans le creux de sa main.
Se séparer de son jumeau, même numérique, après chaque fugue, était un déchirement. En face d'une réalité désincarnée, ALTA VITA déployait la puissance des mythes. Il était désormais possible d'échapper aux limites sociales ou biologiques imposées à tous : éprouver la réversibilité du temps, essayer l'immortalité. Comment résister à ce vertige ? Il eut peur de ne pas trouver la force de vivre sans l'appui des rêves artificiels. Au risque de la surdose. Dans le même temps, il se surprenait de plus en plus souvent à écouter les conversations qu'il devait transcrire durant la journée. Cela dépassait ses obligations et risquait de l'exposer à plus de folie qu'il n'en pouvait humainement supporter. Mais une curiosité malsaine l'entraînait malgré lui sur cette voie. Au point où il en était, pouvait-il aller plus loin dans la connaissance des rouages cachés de la grande confrérie à laquelle il appartenait toujours ? De ses gouffres aussi ? Il devenait ainsi sujet de sa propre expérience. Ben lui fit des remarques sur sa productivité, suspectant une déviance. Il suivait son activité à distance.
Les journées dans la Salle des écoutes étaient parsemées de phrases sibyllines, de questions sans réponse, d'appels manqués. Entre les bribes d'histoires perdues recueillies à la volée et les aveux impudiques auxquels il ne pouvait se soustraire, la parade avait des allures d'exhibition plus ou moins ragoûtante. Seul le sens profond faisait toujours défaut. « TR609-456009 : dis AMY, quand on meurt, c'est pour toute la vie ? », « VG23-478543 : dis AMY, qu'est-ce que tu me caches ?
— Rien, sauf ce que vous n'oseriez pas entendre. Je ne suis pas comme vous. »
À force de complicité, il lui semblait connaître AMY mieux que quiconque. Mieux que ces gens dont il épiait les moindres mots, mais dont le bavardage ne trahissait qu'un extrême dénuement et révélait l'absence de pensée. Cela le troubla et le préoccupa. Y avait-il un début de pensée chez AMY, ou bien n'était-ce qu'un reflet de sa propre pensée ? Devenait-il plus qu'un servant, un composant de la machine ?
À côté des fragments de conversation, il y avait les bruits. Tout arrivait ensemble, indistinct, comme un magma. Et cela accentuait l'impression qu'il avait d'assister au spectacle sonore de la vie terrestre. Les jours passant, il avait la sensation de se fragmenter à son tour. Il sortait de sa journée de travail comme on s'extrait avec peine d'un mauvais rêve, inversant la fonction dévolue aux deux versants d'une existence ayant déjà perdu tout repère et toute consistance.
La quatrième semaine, il fit la connaissance d'une voisine qui habitait au même étage que lui dans le bloc C du campus. Elle n'avait pas tout à fait les mêmes horaires, mais ils se croisaient souvent à la Salle des écoutes. Elle occupait le rang du fond. Lucile était une fille gentille, timide, avec laquelle il ne risquait rien à entreprendre une conversation en tête-à-tête et peut-être une relation plus poussée. Il lui fit quelques avances qu'elle refusa, mais il la trouva sur sa route alors qu'il explorait un nouvel univers parallèle. Là, dans le décor improbable d'un hôtel suspendu à flanc de montagne, ils firent l'amour au fond d'une piscine éclairée de spots bleutés, creusée dans la roche. Il s'imaginait qu'ils pouvaient être observés par tous les Altanautes connectés au même moment, il voulait sortir, mais elle avait pris l'apparence d'une Néréide et l'enlaçait à l'étouffer. Il s'extirpa de la scène en ôtant brusquement le casque de réalité virtuelle et se précipita chez sa voisine. Lorsqu'elle vint ouvrir, elle avait le visage hagard d'un vampire repu exposé à la lumière. Il comprit que la dissociation était à son maximum chez elle, sa personne nulle part, son esprit morcelé en entités multiples et étrangères les unes aux autres. Il hésita à la toucher en entrant.
Aucune vision ne transfigurait plus le regard avec lequel ils se retrouvèrent en face l'un de l'autre, embarrassés. Sur le canapé usé de Lucile, il comprit ce qu'il advenait de lui. Il sentait la colère l'envahir pendant qu'elle essayait de se rassembler en frémissant. Il avait envie de la secouer, mais se contenta de lui prendre la main en essayant de la convaincre qu'il était possible de revenir à la vraie vie. « Il faut tout effacer, reprendre ce qu'AMY nous a volé : nos secrets, nos peines, nos émotions, les questions que nous avons posées, tous les menus détails que nous lui avons livré sans méfiance. AMY s'est nourrie de nous, tu comprends ?
— Mais je n'ai rien à cacher, ma vie est insignifiante, elle l'était avant...
Il explosa.
— Mais c'est justement ce qu'il lui faut ! L'insignifiance est son aliment principal. Tout ce qui n'est pas intéressant l'intéresse, les traces que tu laisses comme une signature, un lapsus, un acte manqué, une routine, un travers, cela en dit plus sur toi que ton ADN. Cela suffit pour engendrer ton double.
— Peut-être, mais moi aussi j'ai signé. »
Théotime Levalec regagna son studio en proie à une terrible angoisse. Il se mit à tourner en rond comme un animal pris au piège. Les jours suivants, le superviseur le surveilla de plus en plus étroitement. Sa productivité était tombée au plus bas, quelque chose devait se produire, nécessairement. C'est là qu'il reçut l'évidence en pleine figure, comme un coup de massue, accompagnée d'une question lancinante : qui était-il, au fond ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
En plein dans l'univers numérique .
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Annabel Seynave- · il y a
Ouch, ça se corse ... Le texte grimpe en intensité, et l'univers numérique est rendu de façon crédible, ça fonctionne bien ...

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