L'homme qui n'existait pas / 1

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La vie devrait être comme une nouvelle bien tournée et captivante jusqu'au bout. À part ça, j'affectionne certains auteurs d'une époque dite "symboliste", au tournant du XIXème et XXème ... [+]

« Qui êtes-vous ? » demanda l'assistant vocal du téléphone. Soudain, il ne sut que répondre.
Autour de lui, des gens passaient, se hâtant vers leur travail ou leurs occupations. Les bruits de la circulation remplissaient l'espace entre les façades de pierre et de verre, le soleil baignait le moindre bout de trottoir d'une lumière resplendissante. Les choses et les êtres semblaient se tenir fermement et plus sûrement que s'il avait lui-même tout orchestré : le ballet savant des autos, un flux ininterrompu de piétons contournant les obstacles, le décor familier des immeubles planté à l'air libre. D'où venait alors ce sentiment d'irréalité qui venait de l'effleurer ? Il observa encore autour de lui ce mouvement perpétuel, quelque peu enivrant, mais d'elle, il n'y avait plus trace. Elle s'était comme évaporée dans l'effervescence de la ville. Le téléphone restait muet. Il lui parut clair alors qu'il revenait d'un monde ignoré où rien n'existe vraiment, une sorte d'au-delà, un endroit impossible à situer d'où nul n'appelait jamais. Qu'y a-t-il de l'autre côté du téléphone ? Personne ne pouvait le dire avec certitude.
Cinq semaines plus tôt, Théotime Levalec n'éprouvait pas le besoin de se poser des questions sur sa consistance et celle son environnement. Sa vie n'avait certes rien de brillant. Des mois qu'il avait terminé ses études et galérait afin de trouver un emploi. S'il pouvait avoir parfois l'impression d'un épuisement précoce, le sentiment d'être bien de ce monde ne l'avait pas encore abandonné. Le sens du réel s'accrochait encore à lui pour ainsi dire lorsque, descendant l'avenue de la République en sortant des locaux de son ancienne association étudiante, un courrier en poche, une perspective inespérée en vue, il sentit la vibration du téléphone indiquant un nouveau message. Cynthia lui annonçait sans autre forme de procès qu'elle le quittait. Elle avait emporté ses affaires, ils ne se verraient plus. Il essaya d'appeler. À l'angle de la rue Bonnier et du Boulevard des Argentiers, juste sous le feu vert donnant le signal du passage des piétons, obstinément immobile, on put l'entendre parler à son appareil en prononçant plusieurs fois le même prénom : « Cynthia, qu'est-ce que ça signifie ? Je veux des explications, tu ne peux pas me quitter comme ça. Cynthia, réponds-moi! Tu m'appelles, Cynthia ! »
Il est probable que le cours de sa vie, la perception qu'il pouvait avoir de son corps et de son esprit connurent à partir de là une dissolution accélérée. Il ne comprenait pas bien ce qu'elle pouvait lui reprocher, d'être trop falot sans doute, médiocre et sans volonté, somme toute insignifiant. Ils n'avaient pas eu de dispute. Il l'aimait toujours.
Assis au milieu de son appartement désert, il se souvint du courrier qu'on lui avait remis au local de l'association. Son conseiller était absent, lui avait-on expliqué, mais quelque chose était arrivé pour lui. Pourquoi lui ? s'était-il demandé en découvrant une offre qui pouvait paraître intéressante à première vue. Maintenant qu'il relisait le courrier avec attention, cela lui parut moins évident. Le papier en tête duquel son nom figurait en toutes lettres cherchait un Data analyst chargé de « contrôler la qualité de la donnée », sans autre précision. Les compétences exigées allaient de la rigueur et l'organisation à la maîtrise de l'Anglais. Aucun diplôme précis n'était mentionné, heureusement, car il ne se savait pas d'aptitudes particulières dans le domaine informatique. Le salaire proposé était peu gratifiant. Le reste était encore plus flou : pas de nom d'entreprise, ni d'adresse. Juste un numéro de téléphone. Qu'avait-il à perdre ? Il appela sur le champ, une voix engageante lui donna rendez-vous le surlendemain dans une ville éloignée. Il fit ses valises, décidé à tenter l'expérience.
La zone de fret de l'aéroport abritait une multitude de hangars plus ou moins étendus. Il fallait chercher longtemps parmi les voies repérées par des lettres, dans le va-et-vient des camions, avant de trouver la porte ouvrant sur un bureau d'accueil derrière lequel se tenait une femme qui lui indiqua le chemin sans même le regarder. Théo Levalec suivit un long couloir couvert d'une moquette fatiguée menant à la salle d'entretien et attendit. Une petite caméra le fixait depuis son point d'ancrage à l'angle du plafond. Tout était enregistré. Au bout d'un moment un homme entra et se présenta comme son « superviseur ». Ses cent vingt kilos s'affalèrent sur une chaise en face de lui. Il serait son seul interlocuteur, expliqua-t-il, puis se mit en devoir de le rassurer sur les avantages dont il pourrait bénéficier en tant que petite main travaillant pour La Firme. Théo jeta un coup d'oeil sur le contrat : les horaires, le lieu de travail, tout était bien spécifié. Il aurait pour tâche d'effectuer les transcriptions de conversations reçues en vrac avec les données téléphoniques, décomposer des phrases, des mots, afin de perfectionner le compagnon dématérialisé que chacun d'entre nous tient au fond de sa poche. « Petite oreille » plutôt que petite main. Au bas de la page, une clause particulière mentionnait une série de conditions draconiennes faisant du contrat un véritable serment. L'opérateur s'engageait à ne rien divulguer de son activité, que ce soit à l'extérieur ou entre collègues. Ses amis, sa famille devaient rester dans une ignorance totale de celle-ci, sur sa forme comme son contenu, de près comme de loin. Aucune trace écrite ou enregistrée ne pouvait être conservée de la masse de données traitées quotidiennement. La ligne commençait par ces mots : « Clause de renoncement ». À quoi devait-il renoncer ? « Ce n'est qu'un pli à prendre, précisa le superviseur, une barrière étanche s'élèvera bien vite d'elle-même entre les deux versants de votre vie... Du moins, c'est souhaitable... ». Théo leva les yeux en direction de l'homme dont le regard s'était perdu dans le vague. La face énorme du chef de bureau, mangée par une barbe fournie, semblait vouloir prendre toute la place. Il y eut un blanc.
Bien qu'il se sentit un peu seul face à une tâche dont il ne savait presque rien, il n'eut guère le loisir de réfléchir. Une salve de questions visant à éclaircir son passé, ses rapports avec la justice ou d'éventuels engagements politiques ou syndicaux l'obligèrent à se concentrer sur les raisons qui l'avaient conduit jusque-là. Il dut convenir que rien ne s'opposait à la perspective de devenir un opérateur de confiance pour La Firme. Une foule de question se pressait néanmoins dans son esprit. « vous aurez une première période de formation, fit le superviseur en poussant un stylo en direction du postulant. Pour tout problème rencontré, vous n'avez à rendre de compte qu'à moi et à AMY.
— AMY ?
— AMY est le système que nous avons la charge d'alimenter constamment en données vérifiées. Vous pouvez m'appeler Ben ! »
Une énorme main s'avança par-dessus la table. Théo Levalec la saisit, c'était pratiquement une affaire entendue. Quelques détails le tourmentaient encore cependant.
Malgré son poids, Ben marchait rapidement et ils eurent tôt fait de franchir la distance qui séparait la première pièce, celle où s'était déroulé l'entretien, de la « Salle des écoutes ». Le futur commis-traducteur venait de passer avec succès son premier test : la retranscription sur un simple papier d'un enregistrement audio, niveau collège. Entre deux arrêts pour reprendre son souffle, le superviseur continuait à délivrer des recommandations, ou à répondre aux questions qu'on ne lui avait pas encore posées. « Ne cherchez pas à en savoir plus que ce qui vous est nécessaire, l'entreprise TechNet n'est qu'un sous-traitant de La Firme, cela vous suffit. AMY est une entité non-humaine dont le rôle est d'aider les personnes à accomplir des actions avec aisance, efficacité et plaisir, dîtes-vous seulement ça... » Ses paroles ressemblaient tantôt à un extrait de livret militaire, tantôt à une publicité pour un nouveau service de conciergerie à la mode. « Toujours à votre écoute... » Son rôle à lui, rien qu'humain, serait d'assister l'assistant afin qu'il comprenne mieux le monde des humains. Devenir le compagnon d'AMY en quelque sorte, passer de l'autre côté, mais à quoi devrait-il renoncer pour cela ? Les explications de son guide ne l'avaient pas totalement rassuré.
Dans la Salle des écoutes, une douzaine d'opérateurs et d'opératrices levèrent la tête, le temps d'entendre le message du superviseur et d'apercevoir le nouveau venu. Ils esquissèrent un signe et se replongèrent dans leur tâche invisible, le casque sur les oreilles, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur. Ils ne pouvaient lâcher le flux des conversations se succédant sans trêve devant eux, phrases orphelines, bribes de vies venant d'ailleurs, dont il fallait extraire le sens comme une sève afin de nourrir la machine virtuelle. La salle était un banal open space baigné d'une lumière artificielle, en partie sous-terrain. Les ouvertures situées en hauteur ne permettaient pas de distinguer l'extérieur. Impossible de se laisser distraire par le passage d'un oiseau ou d'un nuage, la course d'un camion, le changement des saisons. Rien ne filtrait jusque-là, sauf l'écho d'un monde devenu hors de portée.
Théo ressentit un malaise. Sans doute étaient-ils tous là faute de mieux, comme lui. Il voulut poser une question au superviseur qui l'entraîna vers son bureau donnant directement sur la grande salle. « Que craignez-vous de perdre, fit ce dernier d'un ton cynique, le bonheur que tout le monde vous envie ? Pourquoi alors se présenter pour un simple travail ?
— Je veux juste savoir à quoi je m'engage.
— Demandez-vous plutôt ce que votre engagement peut vous apporter : votre investissement vous sera rendu au centuple si vous vous montrez digne de confiance. Une carrière brillante vous attend (il désigna d'un geste sa personne imposante), mais vous bénéficierez encore d'un accès privilégié à de nombreux programmes. Travailler chez TechNet va changer votre vie. Elle va connaître un nouveau départ et s'augmenter d'une dimension nouvelle que vous ne soupçonnez même pas. »
Le visage de Ben vint presque se coller contre le sien, afin de faire pénétrer le plus profondément possible le sens de ses paroles. « Votre existence étroite vous pèse, je le vois bien. Vous êtes fatigué de cette vie sans couleurs, au point de tout détester, vous-même en premier. Ce que je vous propose, c'est autre chose. En échange de votre application, de votre sens moral, de votre conscience, en bref tout ce qu'AMY ne possède pas et que vous allez l'aider à acquérir, vous percevrez non-seulement un salaire, mais vous aurez encore un accès illimité aux différents programmes de La Firme, notamment le programme ALTA VITA. Un univers quasi-infini est à votre portée. »
Il se redressa, avant de continuer sur un ton plus détaché. « Je vous accorde que le travail d'écoute n'est pas toujours passionnant. Beaucoup de conversations sont ennuyeuses, les transcriptions exigent attention et méticulosité, vous êtes parfois exposé à des propos violents, dérangeants, c'est le côté ingrat de ce travail. En revanche, en dehors de la tâche qui vous est confiée, songez aux contreparties. Grâce à un jumeau numérique généré automatiquement et piloté par vos souhaits, une chance unique vous est offerte. Toutes les expériences seront désormais possibles. C'est une autre vie qui se présente à vous Théotime. Réfléchissez. Il me faut votre réponse sans tarder. »
Théo resta un instant silencieux. Le lien entre les données collectées d'une part, l'avatar généré automatiquement d'autre part, était évident, même si les choses étaient séparées. Ils savaient déjà tout de lui, aucun secret ne leur échappait. Il pouvait presque entendre le superviseur lui dire : « votre vie n'a plus grand-chose à vous apporter, de toute façon, vous pouvez la mettre au service des autres », ou de La Firme, c'était la même chose. Cela lui parut monstrueux et fabuleux à la fois, tout comme l'idée qu'il put avoir lui-même accès aux secrets de tout un chacun et se libérer de sa condition inachevée. Quelles que soient ses réticences, il devait reconnaître la justesse du diagnostic sur son échec personnel. N'était-il pas enchaîné à ses illusions et sa vie déjà au point mort ? La tentation était grande. Il jeta un nouveau coup d'œil en direction de la salle des écoutes où régnait un calme apparent. Le contrat attendait toujours sur la table devant lui. « C'est d'accord, dit-il enfin, j'accepte.
— Signez-là. »
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Napoléon Turc · il y a
Un soupçon de SF, une larme de Kafka... la sauce a bien pris !
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VikTor Maou · il y a
Une atmosphère oppressante, le ton est donné.
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Annabel Seynave- · il y a
Je file lire la suite, car ce début est alléchant ...
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Ginette Flora Amouma · il y a
L'intrigue promet d'être intrigante, le personnage va évoluer dans un univers informatisé où la perception de sa réalité va être mise à mal .
Cela semble être l'ébauche d'un symbolisme qui caractérise notre société.
L'écriture est fluide et apporte des touches d'impressions comme sur un tableau. L'atmosphère est ainsi suggérée.
La suite du récit n'en sera que plus intrigante .

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Aldo Rossman · il y a
Vous avez bien perçu l'univers dont il est question. Merci Ginette.

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