5
min

L'homme nouveau

Image de Pierre Lieutaud

Pierre Lieutaud

25 lectures

7

Le dernier rivage


Depuis des siècles, le monde s'en allait à vau l’eau. Un monde sillonné de robots de toutes sortes qui remplaçaient l'homme et avaient fait de lui un être inconsistant et imprévoyant. Finis le travail, l'argent, les salaires, la vie était une oisiveté éternelle et tous les désirs du nabab assoupi qu'il était devenu étaient aussitôt exaucés. D'excès en excès, il avait épuisé toutes les ressources de sa généreuse planète et maintenant, noyé dans les brumes épaisses de la pollution, il manquait du carburant de sa vie, l'oxygène... Comme les tigres et les éléphants, animaux de la préhistoire récente qui n’existaient plus que sur les gravures et les manuels de paléontologie, il se dirigeait tout droit vers une extinction inévitable...
De tous cotés s'activaient les recherches. Où trouver des sources d’énergie? Des machines monumentales retournaient le sol, des prototypes étonnants passaient dans des odeurs d'ozone et des crépitements d'étincelles sur les pistes d'essai des centres scientifiques, les colloques succédaient aux séminaires...Et tout cela pour rien. Les proclamations, les mises en garde et les restrictions n'étaient qu'agitation stérile, les flammes des bougies qui crépitaient doucement aux pied des statues des saints et des anges supplique inutile.
Les bras ballants, les robots qui peuplaient la terre, en stand by à tous les carrefours, au fond des maisons et des palais nationaux attendaient qu'une intelligence dont ils étaient dépourvus sauve ces humains qui les avaient conçus et qui étaient leur raison d'être...
La solution, la délivrance, vint du Laboratoire central de numismatique. Les pièces de monnaies anciennes y étaient analysées, avant d’être classées dans la vitrine de l’époque d'où elles provenaient...En les étudiant de près, avec des spectrophotomètres en contraste de phase, puis en chromatographie gazeuse, les savants avaient découvert que la composition de leur alliage permettait de fabriquer de l'oxygène sans dégagement de chaleur excessive.
Et c'est ainsi que les gens de ce monde avaient été transformés en hommes nouveaux. L’homme nouveau était à première vue identique aux humains de ces temps, mais son aspect extérieur n’était qu’une apparence. Sous sa peau habituelle, à la place de ses poumons devenus inutiles, ronronnait un système d’électroionisation qui fabriquait l'oxygène dont il avait besoin à partir des pièces de monnaie qu'on introduisait dans son corps par une petite fente étroite située sur le devant de sa poitrine. Un flux indispensable à la vie qui fut appelé, en mémoire de la pièce de monnaie du temps passé, le flux monétaire. L’homme ne vivait que par lui.
Les hommes nouveaux pouvaient ainsi circuler tranquillement dans cet air raréfié. Le flux monétaire dont ils avaient besoin leur était apporté aux coins des rues par des distributeurs de pièces. Le Service monétaire avait calculé que l'homme avait besoin pour vivre de trente pièces par jour, ce qui représentait une énergie utilisable de trois mille calories anciennes, appelée maintenant trois kilos monétaires. Pour obtenir ces pièces, il s’approchait le matin des bornes agrées, des machines préréglées par le Service Monétaire, verrouillées et scellées avec deux gros tampons de cire rouge sur lequel l’ordonnateur monétaire avait frappé son sceau et qu'un marquage circulaire peint en rouge sur le sol « Limite de confidentialité. Human people only », isolait du périmètre de circulation des robots. Le palpeur de caoutchouc de la borne se collait sur la petite fente, comme pour un baiser et l’homme attendait que la machine siffle en injectant les pièces avec un bruit de ferraille. En dix secondes, il avait reçu sa ration quotidienne.
Le flux monétaire irriguait son cerveau et toutes ses cellules. Le matin, quand il ouvrait les yeux, une petite ligne rouge où s’inscrivait le reliquat du flux monétaire de la veille s’allumait dans son œil droit. Il choisissait alors s’il voulait utiliser ou non ce flux. En clignant des yeux une fois, il passait ce flux en compte courant, ce qui voulait dire qu’il avait le temps le matin, avant d’aller au distributeur, de courir où bon lui semblait. S’il clignait des yeux deux fois, ce flux était mis sur un compte bloqué et il allait alors tranquillement vers le distributeur, avec sa petite réserve de vie. Les jours d’hiver, il vivait au ralenti et accumulait sur des comptes bloqués une énergie en grande quantité pour le printemps. Quand il se réveillait, avant même d’allumer une cigarette, il comptait, au bord de son œil droit, le montant de ses réserves. Ensuite, économisant ses pas, il allait vers le distributeur du coin de la rue. Il refaisait ensuite, dans les tourbillons de feuilles mortes tombées des arbres de la rue, le même chemin, en sens inverse. En économisant sa vie, en dormant, travaillant, mangeant aux heures habituelles, il restait créditeur d’un flux dont le Grand service national Monétaire le déchargeait par virement automatique chaque fois qu’il allait au distributeur. Le palpeur de la machine se collait un peu plus à lui, en aspirant par petits coups secs son solde créditeur. Il n’y pouvait rien, l’aspiration des comptes créditeurs était une prérogative du Service Monétaire. Il se sentait léger et on lui rendait son flux au bout d’un certain temps, toujours à la fin de l’été quand il n’en avait plus besoin. Il avait compris qu’il valait mieux garder en compte courant son énergie, courir le plus possible, plus vite que le palpeur, que les hivers qui passent, que les printemps ratés, que les feuilles qui tombent et les rires d’enfant.
Et puis vint un temps où le nombre d'hommes sur la terre fut si grand que les pièces commencèrent à manquer...Le flux du matin devenait de plus en plus faible et les aspirations du palpeur de plus en plus prolongées. Les enfants ne couraient plus, les filles étaient assises sur les bancs en bois des squares comme alanguies, les adolescents s’étaient tus, les adultes et les vieillards essoufflés marchaient à petits pas et s'appuyaient aux murailles. Les feuilles des arbres, légères, tombaient comme avant.
Une grande réforme décida alors qu'une pièce, une seule, suffirait pour une vie. Elle était d'or et tous les mécanismes internes des hommes de ces temps furent modifiés pour que cette nouvelle source d’énergie suffise à leur vie terrestre. Les enfants, les adultes, les vieillards, légers comme l’air du soir, courraient en souriant. Quand ils vous croisaient ou marchaient devant vous, on entendait le bruit de cette pièce unique qui bringuebalait dans leur réceptacle de métal...C’était devenu le bruit du monde et le bon sens populaire avait inventé les nouvelles maximes de cette nouvelle vie, rythmée par la pièce et son tintement. Quand venait la nuit on disait : c’est le moment ou ne tinte plus aucune pièce, quand une homme mourrait, on disait : il a rendu sa monnaie ce qui était la stricte vérité car on reprenait sa pièce. Lorsque quelqu’un s’agitait, on disait : il fait trop tinter sa pièce...
Une harmonie parfaite régnait sur le monde. L'or était l’étalon de l’énergie vitale, les robots excavateurs retournaient le sol, fouillaient les lits de rivières, arasaient les collines, pour découvrir les pépites dont on faisait des pièces...Une pour chaque nouveau né.
Nous avons accosté au rivage de l'éternel bonheur, disaient les gazettes, pendant que les statisticiens regardaient la courbe des naissances qui montait et celle des réserves d'or qui descendait...Il nous faudrait une Pinta, une Nina et une Santa Maria pour aller chercher l'or des planètes lointaines, disaient les ingénieurs, en dessinant avec des pieds à coulisses et des abaques translucides des routes qui s'en allaient vers l'infini en côtoyant les étoiles...
Dans le regard vide des robots qui peuplaient la terre, s'allumait une petit flamme. Elle sortait tout droit des connexions multiples et obligées qui les faisaient fonctionner et le retour d’expérience qu'ils avaient maintenant de leur service des hommes avait ouvert dans leurs circuits des connexions nouvelles. Une sorte de réflexion courrait entre barrettes et puces de leur intérieur numérique. L'un d'eux se donna un nom, après avoir compulsé le syllabus de tous les noms du monde: « Christophe ». Un autre fit de même et s’en donna un, lui aussi : « Colomb »...Tout deux se prirent par leur main de métal anodisé, un courant passa que le réservoir d'hydrogène liquide qu'ils portaient sur leur dos délivrait en permanence. L’hydrogéné inépuisable leur assurait l’éternité. Le temps de conquérir les étoiles pendant que disparaîtraient les hommes....

Thèmes

Image de Nouvelles
7

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Ghislaine Barthélémy
Ghislaine Barthélémy · il y a
J'ai souri à la fin... peut-être un peu jaune d'ailleurs, comme l'or que j'ai encore dans le corps, mais pour combien de temps ?
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Belle satire de notre humanité qui s'enfuit.
·
Image de Duje
Duje · il y a
Une SF où l'argent reste roi !! Une satire plaisante sur les robots . Osé
·