L'homme-myosotis

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Je jongle entre mon travail au sein d'une bibliothèque universitaire, mon métier d'auteure et de formatrice en ateliers d'écriture. Je me promène dans l'univers des petits et des grands avec  [+]

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— Je cherche Pensées secrètes de David Lodge, l’auriez-vous ? demanda-t-il avec une certaine timidité.
— Oui...oui... Bien sûr, répondit Adeline, en essayant de ne pas rougir.
Son cœur battit la chamade et ses mains devinrent moites. Dès que l’émotion la submergeait, elle transpirait abondamment et elle détestait ça. Elle venait de terminer ce livre hier soir pour la seconde fois. Quel était le pourcentage de chance pour qu’il le lui demande ? Quasi nul. Elle ne put s’empêcher de voir là un signe du destin. Elle alla droit vers le livre rangé à l’instant, essuya discrètement les paumes de sa main contre son jean.
— Vous connaissez bien votre fonds...
— C’est mon métier...
Elle n’osa pas lui dire qu’elle venait de le ranger, essayant de ne pas entamer une conversation gênante. Est-ce qu’il l’avait reconnue ? Certes, il y avait de la timidité dans son approche mais pas de celle que l’on éprouve à l’encontre d’une personne qui vous plaît. Elle n’avait pas senti de regard interrogateur ou embarrassé posé sur elle. Leurs yeux se fixèrent un moment tandis que l’homme payait. Elle put voir l’alliance qui brillait à son annulaire gauche.
— À bientôt !
Ce « à bientôt » était ambigu. Était-ce juste de la politesse ? Voulait-il la revoir ? Dans ce cas, il était cavalier de la draguer alors qu’il était marié. Décidément, elle ne comprendrait jamais rien aux hommes. Elle manquait cruellement d’expériences en la matière et elle en mesurait toute l’étendue. Il était indubitable que Simon la draguait... de loin. Dès qu’il passait la porte de la librairie, c’était un autre. Déçue, Adeline le suivit des yeux quand il sortit le livre sous le bras. Dehors, des klaxons, des cris de colère de plus en plus forts. Une voiture rouge avait percuté le pare-choc d’une voiture blanche et les esprits s’enflammaient :
— T’as pas vu le feu rouge ?
— Si t’avais pas freiné comme un malade...
— Le feu était rouge !!!

Adeline sortit sur le pas de la porte. Elle entendit des bribes de dispute et cela la ramena deux ans auparavant, le jour où elle avait quitté Gérald, elle avait traversé au feu vert. Coup de frein strident. Pare-choc contre pare-choc. Tôle froissée. Les deux chauffeurs l’apostrophèrent vertement. Ses idées s’embrouillaient dans sa tête. Ses larmes coulaient, une rivière lente, inépuisable. Elle avait beau s’essuyer les yeux, les larmes revenaient encore. Depuis son enfance, elle pleurait de joie ou de tristesse. Plus souvent de tristesse d’ailleurs. Ses parents l’avaient rebaptisée « Saule pleureur ». C’était une enfant trop sensible. Point. Un défaut assurément !

Ce brin de myosotis lui avait été refusé et tout avait basculé. Myosotis, un mot étrange mystérieux, doux, une consonance exotique, des enchevêtrements de lettres, autre nom commun pour la définir, ironie du sort, herbe d'amour... Elle aimait cette fleur, petits bouquets roses, bleus ou blancs, ça commençait par le son « m » comme aimer. C’est bête à dire, on supporte des années durant des refus, des vexations plus fortes mais ce jour-là, à l’instant T, il ne fallait pas lui dire « non ». Sa vie était basée sur une méprise banale avec Gérald, presque invi-sible. Elle croyait vivre dans des pays couleurs myosotis alors qu’il vivait dans des contrées gris terne. La vie était un bouquet de fleurs, d’espèces rares, protégées ou de fleurs communes, vivaces ou éphémères. Tout dépendait de la portée du regard, si les yeux fixaient les orteils de pieds ou plus loin devant, le bout des chaussures et même un peu plus loin encore. Gérald ne voyait pas plus loin que le bout de ses pieds et, ce jour-là, elle ne l’avait pas supporté. Elle avait vu dans le refus de ce brin de myosotis, un désamour, un désengagement et surtout une incompréhension de la part de Gérald. La goutte qui faisait déborder le vase d’eau croupie dans laquelle baignait leur couple. Une eau stagnante, opaque, nauséabonde. Gérald avait oublié la signification du mot « myosotis » et ça, c’était inconcevable pour Adeline.

Ses yeux indifférents tapotant sur son Iphone 5 devant la vitrine du fleuriste et le sourire béat sur son visage qui était destiné à une autre femme était intolérable. Comment avait-elle pu se tromper ainsi ? Gérald continuait de textoter sur son Iphone, indifférent à la tempête qui soufflait dans son esprit. Seul l’intéressait la discussion entamée avec sa maîtresse. Adeline avait hurlé : « Gérald c’est la dernière fois que tu me vois ! ». Interloqué, il l’avait suivie du regard, les bras ballants jusqu’à ce que la foule l’engloutisse. Adeline refermait brutalement une période importante de sa vie.

Malgré les fins de mois difficile, elle résistait. Longtemps, elle avait vécu pour la famille – nombreuse – et les amis. Depuis la séparation avec son mari, Adeline avait appris à se faire plaisir à force de s’y obliger. Ce n’était pas naturel chez elle de passer avant les autres. Les enfants partis, l’appartement payé, ses plaisirs étaient d’aller au cinéma une fois par semaine, au théâtre, d’inviter des amis ou de se faire inviter et, luxe suprême : de travailler dans un environnement où elle se sentait bien. La librairie, achetée l’année dernière, était assez exiguë, et elle l’avait rendue fonctionnelle et accueillante. Elle aimait l’odeur des livres, de l’encre vieillie. Un de ses plaisirs les plus vifs. Sur le portique de l’entrée, il y avait des sélections d’ouvrages présentés par des commerciaux des maisons d’édition mais surtout ses sélections. Adeline suivait des éditeurs indépendants avec lesquels, elle était sûre de trouver des « livres-perles » comme elle les appelait. Certains étaient des petits bijoux qui ne connaîtraient pas leur heure de gloire malgré leur qualité littéraire. Elle se comparait à un ostréiculteur qui cherchait l’huître perlière. Ça la rendait heureuse de savoir qu'elle participait peut-être à la prochaine découverte d’un auteur perlier.

La journée touchait à sa fin, le soleil brillait au-dessus de la vitrine, Adeline rêvassait lorsqu’elle sentit un regard appuyé. À peine leva-t-elle les yeux vers l’homme qu’il tourna les talons et s’en alla. Cet échange de regard avait duré trois secondes peut-être moins. C’était encore lui. Le voyant s’éloigner jean et chemise blanche, elle revit la petite ardoise où était écrit en toutes lettres « Myosotis » d’une jolie écriture fine et élégante qui avait ravivé des émotions anciennes, ce matin devant la vitrine du fleuriste. Adeline souriait à travers ses larmes. C’était joyeux, optimiste. Un brin de myosotis et sa beauté naturelle avait le pouvoir de la rendre heureuse. Et elle se surprit à penser que le souvenir cuisant de Gérald un temps associé n’existait plus. Les passants étonnés la scrutaient, essayaient de comprendre ce sourire joyeux contrastant avec ses sanglots saccadés. Elle approchait du bonheur et touchait du doigt la beauté. Les larmes pouvaient bien continuer de couler. À l’intérieur de la boutique, il y avait un homme qui la fixait avec intensité, un pot de myosotis à la main, vêtu d’un jean et d’une chemise de lin blanc. Elle sentit battre son cœur contre la poitrine telle une adolescente à son premier rendez-vous. Elle aurait voulu rejoindre l’homme et l’enlacer car elle savait que cet homme était le prochain homme de sa vie. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Elle n’avait jamais vécu ces sensations. Elle chassa ses idées saugrenues et rejoignit d’un pas alerte la librairie, le cœur léger. 

Après sa journée de travail, elle prit le métro pour rejoindre son appartement. Dans le wagon du fond, il lui sembla voir l'homme-myosotis. Il la vit aussi et lui adressa un sourire engageant. On aurait dit qu’il voulait lui parler. Gênée, elle détourna le regard, se dit qu'il ne manquait pas d'air et descendit au prochain arrêt. Il la suivit. Du moins, c’est ce qu’elle crût au début. Elle mit la clef dans la serrure. Quand elle referma la porte massive de l’entrée, elle jeta un œil dehors. Il avait disparu.
Plusieurs fois, elle le retrouva au hasard de ses balades. En revenant de chez sa sœur, une autre fois après avoir fermé boutique et une autre fois lors de son jogging dominical. Elle se promit de l’aborder la prochaine fois qu’elle le rencontrerait sur sa route. Cet homme énigmatique la troublait. Elle le savait marié et voulait donc l’éconduire avec fermeté, qu’il arrête ce petit jeu ridicule. À moins que son couple ne soit en rupture. Alors pourquoi garder son alliance ? Installée devant la caisse, Adeline vérifiait les factures lorsque la porte s’ouvrit. L’homme-myosotis entra, la salua et parcourut des yeux les étagères de livres.
— Bonjour, quel livre me conseillez-vous ?
Décontenancée sur le moment, Adeline n'en laissa rien paraître. L’homme agissait comme si rien ne s’était passé alors qu’il la suivait depuis des semaines. Elle était remontée par son audace. En bonne commerçante, elle se reprit vite, réfléchit à toute vitesse et lui conseilla Un tout petit monde de son air professionnel.
— Ma femme va être la plus heureuse, elle adore aussi David Lodge !
Bouche bée, Adeline se laissa tomber sur le fauteuil. Il sortit l'air ravi et croisa sur le trottoir Madame Blanche avec laquelle, il discuta quelques instants tandis qu’Adeline tentait de reprendre contenance.

— Bonjour Adeline, qu’est-ce qu’ils se ressemblent !
Adeline se leva d’un bond.
— Bonjour Madame Blanche, vous parlez du monsieur qui vient de sortir ?
Une jeune femme et son petit garçon entrèrent, coupant court la conversation.
— Bonjour madame, que me conseillez-vous comme album pour mon garçon ?
Madame Blanche plongea dans la quatrième de couverture de Charlotte non sans avoir jeté un regard lourd de mystère vers Adeline qui trépignait d’impatience.
— Je vous conseille Le chemin des arbres et puis aussi Bou et les trois zours...
Adeline espérait en apprendre davantage sur l’homme-myosotis grâce à Madame Blanche, commère de bonne réputation dans le quartier. La petite famille tarda à sortir, l’accaparant durant des minutes interminables sur tel ou tel autre livre illustré. Pour une fois, Adeline n’avait qu’une envie, celle de voir sortir cette famille adorable. Ils optèrent pour Le chemin des arbres et firent tinter joyeusement la sonnette de sortie.
— Pourquoi avoir dit « qu'ils se ressemblent »... ?
Madame Blanche prit sa respiration, faisant durer le plaisir évident que lui causait le regard impatient de la libraire.
— Simon Cavernau... cet homme qui vient de sortir de votre librairie...
— Oui !?
— ...il a un jumeau. Je les confonds toujours.
— Ah bon...
— Son frère tient une boutique de fleurs dans le neuvième arrondissement « Au myosotis ».

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Utilisateur désactivé · il y a
L'espoir est donc permis ... Jolie histoire agréable à découvrir.
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Jeanne en B · il y a
Une agréable lecture
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jusyfa *** Julien · il y a
Un instant de vie porté par une plume de talent, bravo ! +5***** avec plaisir.
Si je ne l'ai pas encore fait, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt peut-être.
julien.

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Alain.Mas · il y a
Une belle histoire romantique, plaisante à lire.
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Eisas · il y a
Un petit bijou, instant de bonheur que la lecture de votre texte ! Bravo.
Toutes mes voix.

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-vies-de-leau

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JAC B · il y a
Eh! Bien tous les espoirs sont permis pour que le ciel redevienne bleu-myosotis. C'est une histoire pleine de charme, je pose *****petites fleurs bleues. Bonne chance Régine.
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Fred Panassac · il y a
Une agréable intrigue sentimentale qui commence sous les bons auspices de David Lodge et fait l’éloge d’une fleur contre l’oubli. Mon soutien et mes encouragements à ton texte !
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Les Histoires de RAC · il y a
Sympa cette histoire ! Peut-être aimerez-vous CRAC chez moi ou LE CHEQUE qui sont des histoires de recontres... A + & forget me not !
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Pherton Casimir · il y a
J'ai déjà donné mes 5 voix à L'HOMME MYOSOTIS. Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Régine Raymond · il y a
J ai pris le temps de le lire et de voter !;-)
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Marie Guzman · il y a
Bravo
Le thème des jumeaux me passionne, alors vous pensez votre texte poétique m’a beaucoup plu
Toutes mes voix pour l’homme myosotis

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