L'HOMME LE PLUS MALCHANCEUX DU MONDE

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Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Je suis au fond du trou. Soixante ans de dépression. Je ne sais même plus le nombre de cachets que j'avale par jour. Entre ceux qui m'aident à m'endormir, ceux qui me réveillent, ceux qui me maintiennent en forme, ceux qui m'empêchent de faire des cauchemars et de déprimer, ceux qui soignent mon foie détraqué par tous les autres.
Tout a commencé il y a soixante ans. Je traînais ma carcasse d'adolescent dans les rues de Blackpool. Nous déménagions d'un endroit à l'autre sans vraiment avoir de point fixe. J'étais batteur dans petit groupe de rock comme il y en avait tant à cette époque. Ma mère, exaspérée par la vie nomade qu'elle menait, avait vendu ses bijoux pour jouer sur un cheval nommé « Never say die » qui gagna la course . Avec l'argent qu'elle récolta, elle acheta un immeuble et fonda un club dans les sous-sols : La Kasbah. Ce club permettait aux adolescents de la ville d'avoir un endroit pour danser et s'amuser. C'est la que j'ai rencontré Jim, Peter et Gordon qui avait formé un petit groupe et jouaient dans les clubs de la ville, reprenant des standards de rock américain. Je les accompagnais parfois nt Sur les recommandations de leur agent , le groupe fut engagé pour aller jouer dans des clubs de Frankfurt qui était la ville où il fallait être à ce moment. Mais ils n'avaient pas vraiment de batteur attitré et leur manager qui m'avait déjà vu jouer me fit passer une audition, trouva que je faisais l'affaire et décida de m'engager. Entre temps, le groupe avait embauché Steve, un ami de John pour jouer de la basse. C'est lui qui avait trouvé le nom du groupe que je trouvais un peu ridicule, les Cuckools mot valise formé du mot « cock » bite en argot, de « cuckoo » coucou et de « cuckle » coques !
Au mois d’août, nous prîmes donc la route de Frankfurt dans la camionnette du manager. Nous étions engagés pour jouer à l'Indira club. Nos prestations furieuses et dans lesquelles nous enchaînions pendant sept heures de rang des rythmes endiablés ressemblaient un peu à de l'esclavage humain. Mais cela nous donnait l'occasion d'améliorer nos compétences musicales sur scène. Nous jouions dans plusieurs clubs et le public semblait apprécier notre façon de jouer, rapide et furieuse. Plusieurs groupes anglais jouaient à Hambourg se forgeant une solide réputation qui permettait à d'autres groupes de venir les rejoindre. Rambo faisait partie de l'un de ces groupes et nous rejoignait parfois sur scène. Nous étions épuisés par le rythme des concerts, aussi les autres membres du groupe avaient recours aux amphétamines pour se tenir éveillé. Je me contentais de boire du schnaps et du whisky.
J'ai accompagné les Cuckools pendant presque deux ans. Nous faisions des allers-retours entre Frankfurt et Blackpool où notre réputation ne faisait que grandir. Steve avait du mal à maîtriser son instrument et finit par quitter le groupe car il s'était amouraché d'une photographe qui avait pris les premières photos de notre groupe. Cette pimbêche avait réussi à imposer aux autres membres du groupe une « coupe au bol » que j'avais refusé tout net. Certains journalistes ont évoqué ce refus pour expliquer ma mise à l'écart du groupe. Rocker j'étais et rocker je resterai ! Nous avions décroché notre premier enregistrement pour accompagner le chanteur Tony Jerrycan. L'article du journal qui annonçait la nouvelle affichait seulement ma photo à la Une.
Quelques mois après, de retour à Blackpool nous avions acquis une maturité et une technique suffisante pour lancer notre carrière. Nous avions été repéré par le producteur Brillant Einstein pour enregistrer notre premier quarante-cinq tours. « Love be do » un titre qui, encore une fois je trouvais d'une débilité sans fond et qui je pensais n'aurait aucun succès. Lors de notre enregistrement, le producteur se montra insatisfait de ma performance et me remplaça par un batteur de studio. J'appris quelques années plus tard que Jim avait ourdi un complot contre moi car il avait peur que mon charme naturel lui fasse de l'ombre avec nos groupies. Jim, Peter et Gordon n'eurent même pas le courage de m'annoncer qu'ils m'avaient évincé du groupe. Je fus remplacé plus tard au sein du groupe par Rambo qui enregistra la deuxième version de « Love be do ».
Sur le coup, je fus plutôt soulagé. Je ne voyais pas ce que j'aurais pu faire avec ce petit groupe sans avenir ! D'ailleurs « Love be do » n'avait atteint que la 17e place au Hit parade britannique ! Mes congénères me décrivaient hypocritement comme solitaire, peu sociable et renfermé sur moi-même. Pour me venger de mon éviction, je sortis quelques mois plus tard mon propre album au titre mensonger « Best of the Cuckools » avec sur la pochette une photo de moi en compagnie de Jim, Peter and Gordon !
La suite vous la connaissez, je ne vais pas vous faire l'historique de la « Cuckoolsmania » qui s'est emparé de l'Europe puis des États-Unis. Je ne vous parlerai pas des concerts dans les stades bondés avec les cris stridents hystériques de la gent féminine. Je ne vous parlerai pas du succès de leurs différents albums studio, « Robert Sol », « General Pipper », quel nom ridicule, « Let heat bit » ou « Abate Rod ». Je ne vous dirai pas que les « Cuckools » sont les plus gros vendeurs de disques de tous les temps. Je ne vous parlerai pas des millions engrangés par chaque membre du groupe.
J'ai pensé maintes fois à quitter ce monde. A chaque succès des Cuckools, je m'enfonçais un peu plus dans la dépression. J'ai beaucoup bu, je me suis beaucoup drogué, j'ai profité de mon aura passagère pour sortir avec des dizaines de filles mais rien ne remplacera la célébrité des Cuckools, d'un Jim, d'un Peter ou d'un Gordon. Je ne parle pas de Rambo que je hais secrètement depuis des années. Je suis même retourné en studio pour enregistrer à mes frais « With a little hate for my friend ».
Je ne me suis même pas réjoui de la mort de Jim qui l'a rendu encore plus célèbre que je ne le serai jamais.
Je ne dors plus la nuit. Je reste prostré à regarder la pochette du premier 45T. que nous avions enregistré avec Tony Jerrycan. Au petit jour, je prends mes deux Deroxat, mon Prozac, mes Lexomil, mon Laroxil, mes Quitaxon et je m'endors malheureux avec des enregistrements de cris de foule !
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