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L'homme-fille (d'après Maupassant)

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Charles Dubruel

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L’HOMME-FILLE

Nous entendons dire de ces joyeux drilles :
‘‘Ils sont exquis’’ mais ce sont des hommes-filles
Par conséquent fantasques, sans volonté.

La Chambre des Députés en est peuplée.
Nos Représentants sont d’aimables charmeurs.
Ils promettent avec des vœux trompeurs.
Ils serrent les mains sans façon
Mais c’est pour gagner leur élection.
Ils appellent : ‘‘Très cher ami’’
D’un air attendri
Des gens qu’ils ne connaissent pas.
Ils rectifient leurs opinions sans compas.
Ils sont sûrs de leurs convictions
Mais en changent à toutes occasions,
Se laissent duper facilement
Et se trompent bien souvent.

Les journalistes sont un peu filles aussi.
Il leur faut être asservis
Aux multiples instructions
Données par les dirigeants,
Refléter les nuances de l’opinion,
Demeurer souples, ondoyants,
Sans ne jamais croire à rien.

Les Anglais arrogants et les lourds Prussiens
Ne nous pensent occupés que de vétilles
Ce n’est pas exact, nous sommes des filles.

L’homme-fille est un causeur charmant.
Il capte votre esprit en un instant.
Son sourire ne semble s’adresser
Qu’à vous, et vous pouvez penser
Qu’il ne parle qu’à votre intention.

Si Hugo fit autrefois son admiration.
Il le traite aujourd’hui de bedole.
S’il a adoré Rivarol.
Il l’abandonne pour Barbey. (1)
Quand il aime une œuvre, il n’admet
De votre part aucune restriction
Ni la moindre protestation.
Quand il se met à l’exécrer
Il est prudent de ne pas le contrarier.

L’autre jour, j’écoutais parler deux –vraies-filles :
-Alors tu es fâchée avec Myrtille ?
Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?
-Elle avait dit à Pauline que je battais
La dèche treize mois sur douze.
Et Pauline l’a redit à Jean Gouze.
C’est vraiment insultant !
-Tu habites encore avec lui, rue Ferrand ?
-Non. Nous avons vécu ensemble
Il y a un an, rue du Temple.
Mais il m’a quitté après s’être fâché :
Il m’accusait de lui avoir fauché
Son écharpe : « C’était faux, n’est-ce pas ? »
-Oui, c’était celle de bon-papa.
Bref, j’ai revu Jean il y a deux mois
Il voulait revenir vivre avec moi,
Vu qu’il avait été viré par sa logeuse.
...Je passe. La suite est oiseuse.

Le dimanche suivant,
J’allais en train à Médan.
Une femme et un homme sont montés
Dans mon compartiment.
Et je me suis douté
Immédiatement
Que c’était le tandem à l’amour dévasté
Par l’écharpe du bon-papa.
Tout peut arriver dans la vie, n’est-ce pas ?
Mais là, ce ne furent que projets, caresses,
Mamours et tendresses
-Dis-moi, ma petite chérie...
-Écoute, mon Jean chéri...

L’homme-fille se comporte pareillement,
Son esprit aussi, au gré du temps.
Il ne quittera jamais son vieux Gilbert
Qui seul a du talent et de l’esprit
Et seul est quelqu’un dans Paris.
Il fréquente les salons avec Gilbert.
Il dine dans les restaurants avec lui.
Ils sortent ensemble la nuit.
Trois mois après, si on lui parle de Gilbert :
-En voilà une crapule, un pervers !
J’ai appris à le connaître, allez !
Pas même honnête, et très mal élevé...
Six semaines plus tard,
Ils logent tous deux, rue Mouffetard.
Ils se sont battus, rabibochés
Et, en pleurant,
Se sont embrassés.

Les rapports avec les hommes-filles
Ne sont que relations de pacotille.
Leurs humeurs virent de bord.
Un jour, ils vous adorent;
Le lendemain, ils vous tournent le dos,
Et vous plante là sans un mot.

Remarquez aussi ceci :
Quelle étrange comédie aussi
Que les tendresses d’une fille
Envers un homme-fille.
Elle le griffe, il la bat.
Ils ne peuvent plus se supporter
Et se lancent des injures, mais bah !
Ils vont bientôt se retomber dans les bras.

L’homme-fille est un imprudent,
Brave et lâche en même temps.



(1) Barbey d’Aurevilly, écrivain méprisant le caractère bourgeois de son siècle.

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