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L'homme en noir

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Joël Riou

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La nuit s'annonçait dans la colonie de vacances, et l'enfant redoutait le moment où il devrait se coucher. La rumeur circulait dans le camp, depuis quelques jours, qu'un homme, vêtu de noir et muni d'un couteau, pénétrait dans les tentes pour effrayer les enfants, au nez et à la barbe du moniteur, qui dormait - ou faisait semblant -, près de l'une des ouvertures à grands pans de toile. Les enfants étaient en effet réservés sur le courage des encadrants, en regard de l'impunité supposée dont semblait jouir le rôdeur, dans ses déambulations nocturnes. Chaque matin, au moins l'un des garçons affirmait l'avoir vu s'introduire dans la tente qu'il occupait avec son groupe, et entendu glisser sur le parquet de bois, maculé du sable que les colons rapportaient sous leurs sandalettes en plastique ou leurs espadrilles bleues, lacées sur leurs chevilles, à la manière des légionnaires romains.

L'uniforme alors de mise était bleu marine (short et vareuse de pêcheur portée sur un tee-shirt, rouge pour les garçons et jaune pour les filles), sans oublier l'indispensable foulard assorti qui servait dans les différents jeux organisés par les monos, et permettait de ressembler aux « outlaws » attaquant les diligences, pendant les temps libres. Les filles les utilisaient davantage comme élément de coquetterie, veillant à ce que la pointe du foulard dépassât juste ce qu'il fallait à l'arrière du dos, après qu'il eût été roulé correctement. Elles s'en servaient aussi pour se protéger du soleil, à la manière des paysannes, laissant dépasser parfois quelques boucles folles de leur fichu, ou les rangeant sagement à la façon des nonnes. Les vêtements et sous-vêtements n'étant changés qu'une fois la semaine, sauf en cas de salissures importantes ou d'énormes accrocs, il était recommandé de ne pas trop se salir. Les garçons, après leurs culbutes dans les dunes, s'en revenaient pourtant le plus souvent tachés et crottés. Les vêtements propres reçus à la lingerie, à jour fixe, ne le restaient donc pas longtemps. Elle sentait bon la lingerie, et si l'on était bien vu par la lingère, on pouvait plus facilement choisir un tee-shirt ayant connu moins de lavages que d'autres, et des shorts plus ajustés ou moins rapiécés. Pour se distinguer de ses congénères, hormis les différences de vétusté de l'uniforme, ne restaient que les pull-overs, les vêtements de pluie, les bottes et les casquettes faisant partie du trousseau. Chacun essayait ainsi de se singulariser afin d'affirmer son identité, sans en être vraiment conscient, mais aussi pour mieux séduire les filles qui jouaient les indifférentes ou les blasées, face aux pitreries des gars, ne sachant qu'inventer pour se faire remarquer. L'enfant avait trouvé un truc infaillible pour s'approcher, le plus près possible, de ces curieuses créatures de l'autre sexe : il participait à l'activité danses folkloriques. Les danses n'étant pas particulièrement prisées par les garçons qui leur préféraient des jeux plus virils, il se retrouvait presque seul au milieu d'un essaim de filles qu'il pouvait approcher et même toucher à loisir, lors des polkas, quadrilles et autres chaînes anglaises. C'était l'occasion de partager un moment avec l'élue de son cœur. Il la retrouvait aussi lors des activités manuelles, et surtout lors des veillées communes où, assis à même le sol, il pouvait se serrer contre elle et lui tenir la main, en écoutant distraitement les contes ou les histoires racontés par le moniteur de service. Au cours de ces mêmes veillées, quand la règle d'un jeu nécessitait de choisir un ou une partenaire (marelle, roi du silence, jeu du clin d’œil, Roméo et Juliette...), il s'arrangeait pour que ce soit sa petite copine. En retour, elle avait pris l'initiative de lui écrire et de lui délivrer, par l'intermédiaire d'une camarade, des petits mots doux semblables à des rébus à base de majuscules, le tout agrémenté de cœurs, qu'il passait du temps à déchiffrer.

Les moniteurs avaient décidé que chaque équipe devait se choisir un nom, et décorer du mieux possible les abords de leur tente. Cette occupation de décoration s'avérait être un véritable travail de Sisyphe, car étant donné la négligence de certains jeunes et les aléas climatiques, le travail de la veille était à refaire le matin : le sable bien ratissé avait été noyé sous les trombes d'eau ou dispersé par le vent, les allées bordées de galets ou de pommes de pin disparaissaient sous les aiguilles et les traces de piétinements, quant aux minuscules barrières érigées avec des branches, récupérées à droite et à gauche, elles s'étaient régulièrement écroulées ou avaient été détruites par des camarades malveillants. Certains colons avaient pris cette décoration et le ménage à cœur, d'autres s'en fichaient complètement. En un avant-goût du service militaire, ils étaient dans l'obligation de faire leur lit au carré et de balayer le plancher chaque matin. Quand il ne pleuvait pas, les pans de la tente américaine se devaient d'être relevés à chaque extrémité, pour que l'air puisse y circuler librement. De chaque ouverture, on pouvait ainsi embrasser du regard l'alignement parfait des deux rangées de lits, répartis uniformément de chaque côté du couloir central. Les colons y passaient le moins de temps possible, préférant s'ébattre dehors, sauf quand la pluie les cantonnait à l'intérieur. En tailleur sur leurs lits, ils jouaient alors à des jeux de société comme le 1000 bornes, le pouilleux massacreur, le jeu des 7 familles ou, allongés, accroupis ou assis à même le sol, au Mikado et aux osselets. Le soir, ils se partageaient les carrés de chocolats et les biscuits arrivés par le dernier colis, en se racontant des histoires cochonnes de Toto, ou évoquaient les devinettes, posées par les filles, en ce qui concerne les « règles ». D'un air entendu, certaines traçaient sur la table, avec leur index, une ligne imaginaire, et d'un coup de menton questionnaient l’impétrant sur sa signification. Le pauvre garçon faisait semblant de comprendre, mais en réalité il n'y entravait souvent rien du tout. Il y avait donc les initiés, très peu en l'occurrence, les plus âgés et les autres. Faute d'information sur la sexualité, la plupart en était encore réduits à se raccrocher aux théories infantiles faisant naître les bébés par le nombril, en doutant cependant de la véracité de la chose, pensant quand même que l'absence de pénis chez les filles, au sexe, quelle horreur, si différent du leur, devait avoir un lien avec l'accouchement. Ces considérations anatomiques différenciées ne les empêchaient cependant pas de se livrer, une fois les lumières éteintes et le mono parti en réunion, à des concours de masturbation, afin de savoir lequel serait le plus rapide à jouir, malgré l'absence d'éjaculation liée à leur âge pré-pubère. Dans la journée, ils s'inventaient des jeux stupides, comme de tenter de faire évanouir un copain volontaire, en lui comprimant la cage thoracique le plus longtemps possible, ou en faisant pression sur ses carotides avec les pouces, jusqu'à ce qu'un voile rouge lui passât devant les yeux, afin d'imager les techniques de strangulation que certains avaient appris en cours de judo. Ils jouaient aussi de façon plus traditionnelle aux billes sur des circuits tracés dans le sable ou, malgré l'interdiction, à la Pichenette. Le jeu consistait à planter un canif dans le sol, près de l'un des pieds de l'adversaire, posté en face de soi ; une fois le couteau planté, celui-ci devait alors positionner son pied à l'emplacement de la lame. À force d'écarter les jambes, véritable exercice d'assouplissement, l'un des protagonistes finissait par se retrouver sur le « cul », à moins que sentant la chute arriver de façon imminente, il ne plantât le couteau entre les jambes de son concurrent. Il pouvait alors se rétablir, les pieds écartés de la largeur de son bassin et essayer, à sa prochaine tentative, d' « achever » son ennemi, déjà en posture de grand écart facial, en envoyant le canif, de façon sadique, à quelques centimètres du bord externe de l'un de ses pieds, estimant qu'étant donnée sa position inconfortable, il ne pourrait ajuster son lancer, et de ce fait ne pourrait se libérer. Il lui resterait le choix entre l'écartèlement ou la chute arrière.

Allongé sur le dos, le drap remonté jusqu'aux yeux, il attendait. Fatigués par la baignade, la plupart de ses camarades semblaient déjà dormir. Les quelques chuchotements et fous-rire s'étaient estompés et le silence régnait, tant sous la tente qu'à l'extérieur. Seule une petite brise nocturne faisait vaciller les branches des pins sylvestres qui lâchaient quelques aiguilles, tombant et glissant furtivement sur la toile, faisant un petit bruit semblable à celui de rongeurs se baladant dans un grenier. L'un des pans de toile frottait aussi par moments sur le bois, faisant battre plus vite son cœur. Lui aussi s'était démené dans les vagues, dans le périmètre de sécurité, tenu à chaque coin par un moniteur ou une monitrice transie de froid, dont la chair de poule s'intensifiait à chaque fois qu'une vague plus forte que les autres se plaquait sur ses reins, ses hanches ou son nombril. D'autre part, chacun était vigilant face au danger que représentaient les méduses qui pullulaient cette année-là sur la Côte Atlantique. Les enfants retournaient celles qui s'étaient échouées, du bout de la sandale, ou essayaient d'en crever l' ombrelle, cette coupole translucide caractéristique, avec un bâton. Les plus téméraires tentaient de les soulever en plaçant le dit bâton à la jonction de l'ombrelle et des tentacules, pour les lancer en direction des filles, mais les cadavres glissaient le plus souvent, comme un amas de spaghettis échappant à la fourchette au- dessus de la casserole fumante, en retombant sur le sable avec un bruit spongieux. Ses nuits précédentes avaient été peuplées de cauchemars ; il rêvait de serpents se glissant sous ses draps, à l'image des vipères et couleuvres attrapées par un moniteur, féru d'herpétologie, ayant décidé de construire un vivarium. Celui-ci fut installé non loin du réfectoire sur une longue table, et les colons se pressaient autour de lui après le repas, pour satisfaire leur curiosité ou se faire peur. Certains recherchaient quotidiennement, des batraciens, des insectes à donner à manger aux reptiles, et cela les changeait des activités ordinaires. Sans se l'avouer, la pensée qu'un serpent s'échappe du vivarium et se réfugie sous une tente en avait effleuré plus d'un. Aussi, le soir, les plus anxieux, en plus de vérifier que leur lit n'avait pas était refait en portefeuille, inspectaient, l'air de ne pas y toucher, les recoins de leur literie pour éviter toute mauvaise surprise. Pour conjurer certaines terreurs enfantines persistantes, d'autres, à moins que ce ne fût les mêmes, regardaient également sous leur lit, avant de se coucher, pour vérifier qu'aucun intrus n'y était niché.

Le drap à présent descendu sous ses narines afin de respirer, bien malgré lui, il veillait. À la différence de ses tentatives, toutes avortées, de faire des « nuits blanches » avec ses meilleurs copains, il était décidé à s'endormir rapidement pour retrouver au plus vite la lumière rassurante de l'aube. Au bout d'un temps indéterminé, s'étant enfin assoupi, un bruit le fit sursauter, celui d'un panneau de toile s'ouvrant et se refermant. Il n'était pas certain que son moniteur fût rentré de sa réunion, qui se transformait régulièrement en « cinquième repas », et n'osant se faire remarquer en appelant l'un de ses voisins de lit, il se tut, tout en se glissant le plus bas possible sur son matelas en remontant doucement son drap au-dessus de sa tête. Retenant sa respiration, il essayait de faire le mort. Il s'était déjà entraîné à cela, chez lui, en imaginant sa présence sur un champ de bataille, si une guerre venait à se déclarer, et à la meilleure manière d'échapper à un boulet, une balle, ou pire, à un coup de baïonnette qui lui perforerait la « boyasse ». Lui revînt fugacement à l'esprit l'histoire du Petit Poucet, retirant les couronnes de la tête des filles de l'ogre, pour les placer sur celles de ses frères et de la sienne. Dans le cas présent, il n'avait pas de couronne pour le protéger et il espérait, de la manière la plus lâche qui soit, que si certains garçons devaient être égorgés, ce serait ceux de la rangée d'en face ! Ou bien il songeait au rôdeur jetant son dévolu sur l'un des lits, au hasard, et mentalement il croisait les doigts pour que ce ne soit pas le sien. Son cœur battait la chamade. Tous ses sens exacerbés par le danger qu'il jugeait imminent, et malgré le sang battant à ses tempes, il crut discerner un frottement sur le plancher, qui s'arrêtait puis reprenait, comme si l'agresseur hésitait encore sur le choix de sa victime. Il pensait très fort à ses parents, bien conscient qu'ils ne pouvaient rien faire pour lui. Il aurait voulu s'évanouir. La toux de l'un de ses compagnons de chambrée le ramena à la réalité. Ce bruit familier, et le fait qu'il suffoquait sous ses couvertures, lui firent sortir la tête hors de ses draps. Perdu pour perdu, il préférait affronter le danger et succomber bravement. La fraîcheur ambiante lui fit du bien. Il eut beau scruter l'obscurité en balayant du regard l'espace de la chambrée, à part la toux de son camarade, qui s'agitait et se retournait sur sa couche, aucun bruit anormal, aucun mouvement suspect ne se manifestaient. Maintenant sa vigilance quelques minutes, il emprisonna son corps solidement dans ses draps, comme s'il voulait se momifier, puis définitivement rassuré par les quintes de toux, qui se produisaient à intervalles réguliers, il finit par se relâcher et s'endormir. Au matin, alors que la chambrée était encore silencieuse, il regarda autour de lui, sans bouger, et eut honte de ses frayeurs. Le soleil filtrait par les jointures des pans de toile, et la journée s'annonçait prometteuse...

Dans le camp, la rumeur concernant l'homme en noir continua à circuler encore quelque temps, puis, les adultes ayant dédramatisé la situation et rassuré les enfants du mieux possible, finit par s'estomper et disparaître complètement. À la fin de la colonie, les enfants se demandaient quand même s'il n'y avait pas eu du vrai dans cette histoire. Ils se promettaient de la raconter, avec force détails, à leurs futurs camarades, dès la rentrée des classes.

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Patmarch · il y a
A coup sûr d'autres hommes en noir continueront hanter les peurs enfantines
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