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L'homme de la quantique

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Quand le réveil sonne, Edgar ouvre les yeux, se lève et va se préparer un bol de chicorée. Dans le même temps, le réveil ne sonne pas car Edgar a oublié de le programmer. On entend des ronflements dans la chambre et le bol prend la poussière sur l’étagère.
Au moment où Anna ouvre la porte, Edgar, assis à la table de la cuisine, se retourne et la salue avec un grand sourire :
— Déjà rentrée ma chérie ?
Et avant qu’elle ait pu répondre, il se rend compte que la fenêtre du salon est ouverte et se lève pour aller la fermer. Au même moment, Anna claque la porte d’entrée et se dirige vers la salle de bain et les toilettes.
Anna travaille de nuit, ce qui fait qu’ils se voient peu. Edgar trouve cette situation déplaisante mais elle adore son boulot, il le sait, et jamais elle n’en changerait. S’il le lui demandait, il sait très bien qu’elle lui en voudrait. Alors il prend sur lui : il prévoit des week-ends en amoureux et en même temps des week-ends avec des potes pour le cas où un garde de nuit ferait son apparition au dernier moment. C’est un sacré budget. Quand sa douce est disponible pour un bed and breakfast dans la campagne berrichonne, le lundi ses potes l’appellent pour savoir s’il est bien remis de sa cuite à Ibiza... bon pour eux aussi la situation est difficile à gérer.
Ce matin, après avoir laver son bol, il ouvre le journal et tombe sur une petite annonce :
« Monsieur S. donne chat cause déjà un dans un autre état. »
Il a toujours voulu un animal de compagnie et comme en ce moment t il en manque, il décroche son téléphone et compose le numéro.

— Oui Allo bonjour c’est au sujet du chat. Je suis intéressé pour le récupérer j’ai toujours voulu des animaux de compagnie, il est toujours disponible ?
— Bonjour Monsieur, c’est un peu compliqué, disons que oui il est disponible...
— Parfait alors je peux venir le chercher ?
— ...Et en même temps il est mort.
— Pardon ? Comment ça ? Mort ?
— Non mais ne vous inquiétez pas vous aurez le chat vivant, moi je garde le mort. Disons que pour le moment je fais une expérience et il est les 2 à la fois.
— Ok... je n’ai pas saisi la nuance mais alors je peux venir le chercher ? Le vivant je préfère. Disons d’ici 1h chez vous ?
— Oui tout à fait, venez quand vous voulez, ou ne venez pas. Pour le moment c’est pareil.
Edgar avait peur de comprendre.
Etait-ce possible ?
Suite à une expérience malencontreuse, Edgar était une particule quantique. Unr grosse particule quantique. Et comme tout le monde le sait, les particules quantiques tant qu’elles ne sont pas observées, elles sont partout et tout le temps à la fois. C’était la même chose pour Edgar. Tant qu’il n’était pas vu à un endroit, il avait une vie multiple en même temps. Il se levait, et il ne se levait pas, il prenait sa douche et il ne la prenait pas, ou il la prenait en se vautrant dans la baignoire à cause du rideau de douche. Tout était possible dans la vie d’Edgar, et tout lui arrivait. Ou pas.

Le chat avait-il ses facultés ? Il était curieux de voir ça. Avoir un animal de compagnie comme lui ? Lui avait l’air vivant et mort à la fois d’après le propriétaire. Ça risquait d’être assez intéressant.
Edgar couru se préparer puis parti à l’adresse indiquée dans l’annonce. Et il ne partit pas dans le même temps également. Il alla à la poste déposer sa déclaration d’impôts qu’il n’avait pas pu envoyer la veille. En fait techniquement il l’envoyait tous les jours ce qui posait des problèmes à son contrôleur fiscal. Il voyagea également un peu dans le futur à 180 ans à l’avance mais pour le moment nous nous intéresserons qu’au présent d’Edgar.
Enfin prêt, il sortit de chez lui par la porte et par la fenêtre pour arriver devant le portail du garage.
Il démarra et pris tous les chemins possibles pour aller à Rome. Il n’eut malheureusement par le temps de s’arrêter boire un verre chez Gino, le petit bar sympa proche du Colysée, et il arriva chez monsieur S. avec quelques minutes d’avance.
Celui-ci attendait en regardant la rue, derrière le rideau de la fenêtre de sa cuisine. Edgar, qui arrivait en roulant un peu trop vite par la rue de droite et celle de gauche, dû faire un choix : il arriva donc par la rue de gauche dans le champ de vision du propriétaire du matou (ce qui lui fit penser qu’il devait appeler son pote Hervé, mais ceci est une tout autre histoire).
— Entrez, entrez, enchanté, dis le propriétaire du chat. Là dans le salon, il doit être sur le fauteuil.
Edgar entra dans le salon et fit le tour du fauteuil qui tournait le dos à l’entrée. Il vit le chat, allongé, en train de s’étirer : il était vivant. Edgar, soulagé, s’approcha par la droite et par la gauche du fauteuil pour caresser l’animal qui ronronna. Une onde de plaisir le traversa de la pointe des oreilles au bout de la queue.
Après avoir enfermé le chat dans sa boite de transport, il salua le vieil homme, lui régla le prix du chat et celui-ci éteint la lumière du salon en le raccompagnant vers la sortie : quand la lumière se ralluma, c’était celle de l’entrée chez Edgar. Le chat sortit de sa boite et se dirigea vers la litière pré installée.
Edgar pouvait arriver chez lui ou n’importe où (et c’était souvent le cas) tant qu’il n’était pas vu. L’ancien propriétaire du chat le savait manifestement et il avait éteint les lumières pour ça. Cependant cela pouvait avoir aussi ses désagréments. En l’occurrence Edgar avait laissé sa voiture là-bas...
Ce n’était pas la première fois, il le savait et il l’acceptait. Dans toutes les probabilités possibles Il était déjà content d’être chez lui. Ça n’arrivait pas toujours. Une fois pensant rentrer chez lui il s’était retrouvé au centre des impôts. Ce qui pour son contrôleur tombait plutôt bien mais ce n’était pas réciproque. D’autant que surplace avec le monde, Edgar n’avait pas d’autres solutions que de repartir à pieds. En courant.
Qu’en était-il de ce chat quantique ? Un physicien français du nom de Christophe Galfard nous explique que lorsque le terme « quantique » est ajouté à un autre mot, le mot en question n’a plus du tout le même sens, ni les mêmes règles. Edgar allait donc devoir doublement apprendre à apprivoiser cet animal. Pour le moment il était vivant. Mais se déplaçait-il lui aussi dans l’espace-temps quand il n’était pas observé ?
Tout est possible dans le monde quantique. Tout et son contraire.
Dans un de ses cours magistraux sur la physique quantique, Einstein aurait dit à ses étudiants « Si vous avez tout compris à mon cours, c’est que je n’ai pas été assez clair ».
Edgar réfléchit à cette anecdote qu’il connaissait. Et se mit à saigner du nez. Ça lui arrivait quand il réfléchissait trop. Après tout il verra bien. Il devait de toute façon sortir de chez lui pour aller faire des courses. Réfléchir le ventre plein c’est toujours mieux. Et une fois parti, tout était possible avec le chat. Alors il se prépara et sorti de chez lui.
Et il arriva tout d’un coup chez Monsieur S l’ancien propriétaire du félin. Dans son entrée.
— Re bonjour je suis désolé je viens juste de sortir de chez moi je devais aller en course et, et bien retourner chez vous devait être une probabilité donc me voilà. À nouveau. Ceci dit je suis sûrement en train de faire les courses dans le même temps. Ne vous tracassez pas c’est un peu compliqué à comprendre.
— Re bonjour l’ami. Pas de soucis. Je suis au courant de tout. Vous vous doutez bien que ce n’est pas un hasard si vous êtes venus récupérer mon chat tout à l’heure et si vous êtes à nouveau là ici chez moi ?
— Oui c’est possible. Mais vous savez avec moi depuis quelque temps tout est possible justement.
— En effet. Mais cela ne peut plus durer. Vous allez devoir retourner chercher le chat chez vous. Et ensuite vous et moi allons devoir partir rétablir l’ordre des choses.
— Mais comment ça ?
— Nous allons retourner vers le passé ! Le jour de votre accident à la centrale. Nous devons empêcher cet accident d’arriver et de vous rendre tel que vous êtes. Vous sentez vous prêt ?
— Ai-je le choix ?
— Non
— Alors je suis prêt...
Après avoir récupéré le chat, Edgar et Monsieur S se donnèrent la main puis firent un bon quantique dans le passé.
En arrivant à la centrale, Edgar se rendit compte qu’en fait, elle était un peu sur la droite. Il allait en faire la remarque à monsieur S mais celui-ci, en voyant son rictus, l’interrompit :
— Je vous arrête tout de suite. Ce que vous alliez dire n’est pas drôle et cela va nous mettre mal à l’aise tous les deux.
— Mais, comment, que...
— Non, je ne suis pas devin, mais je sais que l’humour quantique, je ne suis pas client : les probabilités que j’esquisse ne serait ce qu’un sourire sont d’exactement de zéro, et ce, que je sois observé ou pas.
— Ha...
Après cette remarque profonde mais définitive, le silence s’installa entre les deux hommes. Quand ils arrivèrent devant l’ancien laboratoire d’Edgar, à la demande de Monsieur S ils ouvrirent chacun leur tour la porte : Edgar en l'an 4022 et monsieur S, vingt-deux secondes avant l’explosion.
— Lâchez tout ! hurla-t-il à un Edgar surpris de l’intrusion dans son passé et dans son laboratoire.
Edgar lâcha ses fioles qui se brisèrent, le laboratoire ainsi que les vingt-deux bâtiments les plus proches furent soufflés par l’explosion et au même moment, monsieur S enfonça la porte du laboratoire, entra en courant vers Edgar, lui prit les fioles des mains et cria :
— Lâchez tout ! (Ce qui n’avait aucun sens pour tout lecteur ayant lu les lignes qui précèdent, mais bon, la physique quantique et la logique... bref, reprenons).
Edgar, surpris, allait crier pour appeler la sécurité quand tout à coup au même moment, Edgar de 4022 se rendant compte qu’il s’était trompé rouvrit la porte au bon moment après avoir effectué un dérapage contrôlé sur l’autoroute temporelle, courut dans le couloir et marcha sur les débris de porte :
— Je suis là, dit-il à monsieur S qui était en train de ranger les ustensiles sur le bureau, pendant que le Edgar du labo le remarqua avec un regard horrifié et interrogateur.
Mais l’incident avait été évité : Edgar n’était donc pas devenu une particule quantique. Par conséquent il n’avait pas vécu les événements de ces dernières heures et n’avait donc pas pu empêcher l’...
Le laboratoire explosa...
Edgar de 4022 ouvrit les yeux. Tout semblait sombre autour de lui. Il avait l’impression de flotter. Dans une pièce vide. Dans le vide même tout simplement. Il essayait de se rappeler des derniers évènements. Les sauts quantiques, le chat de Monsieur S, le voyage dans la centrale et puis....
Oui ça y est ! Il était en plein paradoxe ! Comme dans Retour Vers le Futur ! Mais sans sa mère ni Doc ni la Delorean. Et d’ailleurs sans rien du tout quand il regardait autours de lui. Il flottait toujours. Il essayait de bouger puis finalement il se rendit compte qu’il arrivait à avancer. Ce qui déjà tendait à prouver qu’il n’était pas tout à fait dans le vide sinon il n’aurait pas pu avancer du tout. Alors il se mit à avancer, à nager en quelque sorte. Plutôt en brasse, il n’était pas adepte du crawl. Et même si personne ne le regardait ici, au cas où, il préférait pratiquer une nage qu’il maitrisait.
Tout à coup il vit comme un point au loin. Il essaya de s’en approcher. Plus il avançait et plus ce point grossissait. Comme une épingle avec une grosse tête. Tout compte fait on aurait dit un corps avec une grosse tête ronde. Ce corps avait l’air de flotter lui aussi. Edgar de 4022 (que nous nommerons à nouveau Edgar tout court, Edgar du labo ayant momentanément ou indéfiniment disparu) arriva jusqu’à ce corps, qui paraissait plutôt, blanc, métal, robotique... Et cette grosse tête. Il y avait la forme des yeux, qui tout d’un coup s’allumèrent ! Ils étaient verts.
— Bonjour, dit le robot. Enchanté moi c’est Marvin.
— Bonjour. Enchanté également moi c’est Edgar.
— Vous êtes perdu ?
— Et bien plutôt oui. Où sommes-nous ?
— Difficile à expliquer à un être aussi faible intellectuellement mais disons que nous sommes nulle part et partout à la fois. Tout le temps aussi.
— En effet je ne suis pas sûr de bien saisir.
— C’est normal vous n’êtes pas un ordinateur vous avez juste un cerveau. Et il a été prouvé depuis longtemps que les capacités de celui-ci étaient étonnamment limité.
— Ok. Mais pourriez-vous essayer de m’expliquer un peu quand même ?
— Je vais essayer. Bien que l’idée me donne envie de vomir. Je suis approximativement trente milliards de fois plus intelligent que vous. Essayez d’imaginer à quel point je vais me sentir rabaissé.
— Charmant. Je vous en prie essayez quand même.
— Et bien nous sommes dans une sorte de vide quantique. J’ai autrefois voyagé dans le temps. Si vous êtes ici c’est votre cas aussi. Et à force de faire certains bonds temporels j’ai malencontreusement dû faire face à moi-même dans des passés qui m’ont obligé à changer certains évènements. Mais en changeant le passé j’ai changé ma ligne temporelle ainsi que d’autres ce qui fait que le cours du temps ne fut plus le même pour moi et sans doute aussi pour des milliards et des milliards de personnes. Bref paradoxe temporel et donc vide quantique. Plus d’espace plus de temps plus rien. Bienvenu à vous.
— Merci...Mais du coup nous sommes coincés ici ?
— Etes-vous venu avec une corde ?
— Une corde ? Non pourquoi ?
— Oh nous aurions pu essayer de nous pendre je n’en n’ai pas sur moi, et ça me manque cruellement.
— Un Robot comme vous peut se pendre ? Vous avez besoin d’oxygène ? Vous pouvez mourir ?
— Ne soyez pas plus stupide que vous en avez l’air voulez-vous. Bien sûr que non je ne peux pas mourir. Et croyez-moi bien pourtant, plus je vous écoute et plus l’envie de me tailler les veines me traverse l’esprit. Et non je n’ai pas de veines non plus. Quelle vie cruelle...
— M’enfin ce n’est pas possible il y a bien un moyen ?
— Oui oui, mais à quoi bon ?
— Comment ça « à quoi bon ? » et bien pour vivre ! Je veux sortir d’ici moi, j’ai un boulot, une femme, un chat aussi depuis peu, enfin je crois qu’il est encore là je ne sais pas mais oui j’ai envie de partir d’ici.
— Très bien, pourquoi pas après tout. Alors je vais vous indiquez la direction. Vous voyez derrière moi ? Il n’y a rien. Et bien continuez par-là. Aussi absurde que cela puisse paraître le vide quantique à une fin, une sorte de mur. D’après mes millions d’années passées ici je peux même vous confirmer qu’il y a une porte là-bas au loin. Ça vous mènera à la sortie.
— Merci beaucoup Marvin ! J’y vais de ce pas. Vous ne venez pas ?
— Vous ne trouvez pas que c’est déjà assez désespérant ici ? Plutôt mourir que de retourner dans une ligne temporelle qui fonctionne. Je suis très bien ici. Et essayez de ne pas repasser ici à l’avenir s’il vous plaît.
— Comment ça ?
— C’est la 42ème fois que je vous vois ici. Vous passez me voir tous les 10000 ans et tous les 10000 ans c’est d’un ennui terrible. Ma seule distraction étant de faire comme si c’était la première fois. Vous n’avez pas de somnifères non plus j’imagine ?
— ...Encore merci pour tout Marvin, à un de ces 4 peut-être alors.
Et Edgar repris sa brasse quantique et avança droit devant lui pour chercher ce mur et cette porte.
Il n’eut pas beaucoup d’efforts à faire pour atteindre la porte.
— Ce Marvin était un très bon guide, se dit-il, il aurait pu s’appeler Mappy, si seulement quelqu’un avait pris le temps de le peindre en noir et blanc, et il se mit à rire.
— Je vous entends et cela m’est très désagréable, sortez s’il vous plaît, grésilla la voix métallique.
En fait, la porte s’ouvrit seule et dans la même seconde (ou une autre, qui aurait pu dire avec cette ressemblance ?), elle ne s’ouvrit pas seule, Edgar l’ouvrit d’une poussée virile et elle resta close malgré les coups d’épaule de notre héros.
Il se retrouva donc tout de même de l’autre côté et ouvrit des yeux ahuris. Face à lui, sa mère, son père, oh oh, ce serait le bonheur... hum, mais en fait, pas du tout ! Ses parents et sa sœur étaient là assis sur des chaises en osier et le fixaient d’un air sérieux.
— Bonjour, dit Edgar, d’un air qu’il essaya de rendre le plus joyeux possible, malgré son étonnement.
— Assieds-toi, dit son père.
Il obéit et croisa les jambes. Il ouvrit grand ses oreilles car il sentait que quelques informations importantes allaient y entrer.
— Tu as 35 ans et depuis que tu es né, tu n’en fais qu’à ta tête. Tu vas à droite, à gauche (en même temps la plupart du temps), tu fais des choix et leur contraire, tu nous rends visite alors qu’on est absent parce que tu t’es trompé de trois siècles sur l’heure du rendez-vous, on ne sait jamais où te joindre, où tu es, ni quand et encore moins dans quel état.
— Alors aujourd’hui, reprit sa mère, c’est fini !
Edgar prit conscience des trois paires d'yeux braquées sur lui et il comprit :
— Tu te sens observé ? Tant mieux, dit sa sœur. A partir de maintenant ? Nous n’allons plus te quitter des yeux, nous nous relaierons s’il le faut mais nous ne tolérerons plus la moindre incertitude dans ton comportement.
A ce moment, Edgar ressentit le poids des milliers d’années qu’il avait probablement vécues ou pas et sous la pression de l’observation, il tomba en poussière.
La dernière image qui s’imprima sur sa rétine fut le sourire de son chat qui, perché sur le dossier du canapé lui adressait un clin d’œil en remerciant le hasard d’être encore en vie.
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