L'homme aux doigts d'or

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Photo du médaillon (mal centrée). Hôtel de l'Alfonce, Pézenas. 8 septembre 1655. Mon premier voyage temporel réussi. J'ai rendez-vous avec Molière. En l'attendant, je tente de soulever une  [+]

Quand le Prince Charles mourut, son fils aîné Nikkos Andréas Kossar prit les rênes de la Principauté de Charlemont. Ce prince, qui tenait son prénom d’une mère grecque se signala bientôt par ses lubies : il débaptisa la Principauté qui devint l’Heuroland car il savait trois mots d’anglais et
claironnait partout que son but unique était le bonheur de ses sujets; que la postérité le jugerait sur ses résultats.
Charlemont couvrait une île minuscule située entre la Côte d’Azur et la Corse. Les citoyens ne payaient pas d’impôts et Kossar avait décidé d’en faire le paradis des jeux. Tous les jeux : ceux des enfants mais aussi les jeux de hasard pour tenter les adultes en multipliant les casinos et développant partout bandits manchots, rapidos, distributeurs de cartes à gratter, y compris dans les arrêts de bus et l’entrée des toilettes publiques.
Kossar avait souhaité « former »les enfants dès leur plus jeune âge. A l’école on ne distribuait plus de bons points mais des tickets permettant d’entrer dès sept ans dans les baby-casinos où les bambins s’initiaient à la roulette, au black-jack, à la boule, au poker.
Kossar offrait souvent de magnifiques fêtes au cours desquelles on demandait aux Heurolandais de se déguiser. Comme il était de petite taille, il se rasait les jambes, sortait en culotte courte et sandales, un masque de Mickey sur le visage. On pouvait alors aisément le prendre pour un garçonnet.
Il se mêlait à la foule et écoutait ce qu’on disait de lui. Le prince se rendit ainsi compte que ses sujets s’interrogeaient et commençaient à jaser : à quarante ans, Kossar était toujours célibataire !
Il fit quérir son grand chambellan et lui demanda le catalogue des princesses à marier.

Il choisit une Italienne, la belle Carlotta , grande, mince, élégante et capable de susurrer agréablement en s’accompagnant à la harpe . Après le mariage, une nouvelle pièce d’heuro fut frappée avec à l’avers Nikkos et Carlotta côte à côte dans un cœur.
Comme cela ne suffisait pas à sa gloire, Kossar pensa que seule une action d’éclat attirerait sur lui et l’Heuroland les regards admiratifs du monde entier.
Il décréta qu’un de ses sujets - choisi par le hasard- deviendrait grâce à lui immensément riche puisque chaque fois qu’au cours de ses achats il donnerait un heuro, on devrait lui en rendre deux.
Sur les consignes du prince, les agents de la Félicité ( on avait nommé ainsi les fonctionnaires chargés de mettre en œuvre le projet) avaient « orienté » le hasard pour que Pierre Dupont un modeste Heurolandais employé dans la maintenance des ascenseurs fût l’heureux élu.
Pourquoi ce choix ? Eh bien Kossar n’oubliait pas que le père de Pierre s’était sacrifié en sauvant la vie de son père, le Prince Charles lors d’une tentative d’attentat. Depuis, la mère de Pierre touchait une pension et on l’avait autorisée à vendre des billets de loterie sur la place du palais.
Le grand chambellan convoqua Pierre Dupont et le mit aussitôt au courant de sa bonne fortune. Il lui fit signer plusieurs papiers que Pierre ne prit pas la peine de lire tant il était excité.
On lui tatoua sur les deux côtés des mains la silhouette de Nikkos et de Carlotta enlacés et on distribua sa photo à tous les commerçants , vendeurs, responsables de jeux , directeurs de casinos.
On lui signifia qu’il ne pourrait utiliser ni carte de crédit ni chèque : il devrait payer uniquement en liquide.
Le premier jour, il acheta le pain, ses journaux, des disques de jazz, des revues de sport, quelques habits et il renouvela son matériel de pêche car il aimait beaucoup, après son travail partir en mer avec ses copains et taquiner le poisson. A leur retour ils mangeaient ensemble et terminaient la
soirée par des parties de cartes ou de pétanque.
Le soir, Pierre constata qu’il n’avait jamais eu autant d’argent liquide sur lui. Le lendemain il se rendit à sa banque pour louer un coffre. Le Directeur le reçut. « Surtout, ne nous proposez pas d’argent, soupira-t-il; nous mettons gracieusement à votre disposition le plus grand coffre de notre établissement. »
En retournant chez lui Pierre acheta le journal du matin. Sa photo faisait la Une. On l’appelait « Le nouveau Crésus »... « L’homme aux doigts d’or ». Il en fut un peu contrarié.
Pierre avait peu de besoins et il se rappela qu’un de ses meilleurs copains traversait une mauvaise passe. Il lui donna rendez-vous dans un bar de la vieille ville . Il voulut lui faire accepter un billet de 500 heuros. Il vit son camarade blêmir.
– Je t’en prie, ne fais pas ça , tu ne sais peut-être pas que des agents de la Félicité te surveillent . Ils ont mis des caméras et des micros dans tous les coins et disposent de très nombreux espions.. S’ils apprennent que tu m’as donné 500 heuros– et ils l’apprendront– je devrai t’en rendre 1000 , et je
ne les ai pas. On m’enverra sur les barges où il faut travailler douze heures par jour dans l’humidité et la chaleur étouffante pour rembourser ses dettes. S’il te plaît, garde ton argent.
Le cœur triste, « l’homme aux doigts d’or » retourna chez lui.
Dans le mois qui suivit Dupont dut participer à toutes les réceptions officielles, inaugurations de grands magasins,ouvertures de restaurant, festivals de cirque ou de feux d’artifices... Quand un hôte de marque, un acteur célèbre, un milliardaire faisait halte dans la Principauté, il fallait que
Pierre fût présent à ses côtés. Son agenda était rempli à l’égal d’un ministre.
Plus questions de rencontrer ses anciens copains. Finies les sorties en mer, les parties de cartes ou de boules. Souvent, le soir il s’effondrait harassé sur son lit.
Un jour, excédé, il s’enferma dans sa chambre. Les gardes de la Félicité firent forcer sa serrure et lui rappelèrent que dans les contrats qu’il avait signés, il était bien écrit qu’il devait se plier à toutes les exigences de représentation.


Une navette permettait de relier régulièrement Charlemont à la côte française. Que fait donc là, dans la file d’attente, sur la passerelle d’embarquement, cet étrange passager ? Il porte des gants, des lunettes noires, et un grand panama enfoncé sur le crâne. Il trépigne sur place en se cachant souvent les mains derrière le dos.
Perspicace lecteur, tu l’as sans doute reconnu- et les fonctionnaires de la Félicité, eux aussi, hélas – .
C’est Monsieur Pierre Dupont qui tente de quitter l’île !
Il fut conduit chez le chambellan qui le tança sévèrement : « comment, tous concouraient à son bonheur, et lui, l’ingrat cherchait à les trahir et à s’éloigner de sa patrie ! » Le chambellan assortit son prêche d’une menace très précise : si Dupont quittait clandestinement l’Heuroland, sa mère se
verrait supprimer sa pension ; elle devrait renoncer à sa loterie et on la transférerait à l’intérieur du palais comme femme de peine.
Pierre retourna chez lui et prit une décision . Il fit parvenir par un émissaire en qui il avait toute confiance une lettre à sa mère . Il la suppliait d’exécuter exactement ce qu’il lui demandait, sans en parler à personne. Il écrivit une autre lettre au grand chambellan.
Kossar vouait un véritable culte à sa propre mère, la Princesse grecque Callassa, morte dans un accident de la route.
Il avait accepté qu’une exposition soit organisée à Nice en hommage à la souveraine. De nombreux objets personnels de Callassa devaient être embarqués, et parmi eux la grande malle en osier dans laquelle la princesse thésaurisait les fleurs séchées qu’elle utilisait ensuite pour créer de
charmants tableaux.
Le meilleur ami de Dupont travaillait au palais comme adjoint de Sécurité. Il accepta d’aider la mère de Pierre : il lui fournit un badge qui permettait l’accès au quai d’embarquement. Madame Dupont profita du changement de gardes à l’heure de petit déjeuner pour se dissimuler dans la malle le matin du transfert.
Elle sortit sans encombre de sa cachette à Nice, où elle rejoignit son frère qui tenait une pension de famille dans le quartier Magnan.
Deux jours après, la radio officielle de l’Heuroland interrompit ses programmes habituels et le porte-parole du palais, en personne, informa les Heurolandais, le monde entier de la disparition de « l’homme aux doigts d’or » à la suite d’un accident cardiaque.Des funérailles imposantes furent organisées, avec discours interminables, projection d’images d’actualités, interviewes d’amis etc.
Imaginons à présent qu’un journaliste curieux et possédant l’habileté de Lupin réussisse à s’introduire dans le sous-sol du palais et à ouvrir le coffre secret où dorment les archives de la « Félicité ». Il découvrirait, au sommet d’une pile, le dossier « Pierre Dupont » et en le parcourant il
apprendrait que « l’homme aux doigts d’or » n’est pas mort. Non, il a pu quitter l’île et rejoindre la France grâce au sous-marin de poche que le neveu du commandant Cousteau, ému par son sort, a mis à sa disposition.
Lisons à présent la lettre adressée au grand Chambellan et conservée elle aussi en ce lieu.
Pierre propose une sorte de marché : il disparaît et accepte l’annonce de sa mort à condition que la Principauté n’entreprenne aucune recherche : qu’on les oublie, sa mère et lui. Pour sa sécurité il déposera un pli chez un notaire ; s’il devait arriver malheur à sa mère ou à lui-même, le monde découvrirait la face cachée de l’Heuroland : les barges-bagnes, la Sécurité omniprésente traquant chaque citoyen... et même quelques secrets d’alcôve touchant les plus hauts personnages de l’Etat, y compris le prince Kossar.
Sur la colline du château de Nice, côté ouest et dominant la mer, se niche la tour Bellanda aujourd’hui musée de la marine. Le gardien n’est autre que Pierre Dupont vivant paisiblement dans la cité des fleurs sous un nom d'emprunt.
En hiver, quand l’air sec et transparent dégage l’horizon, Pierre braque ses jumelles vers le large; il lui arrive parfois de distinguer, avec un léger pincement au cœur, la côte de son ancienne patrie .
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Fred Panassac · il y a
Cette histoire rocambolesque qui semble inspirée de la principauté de Monaco se lit avec le sourire tout en dénonçant certains travers et des vérités sur l’addiction aux jeux.
J’aime bien !