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En compétition

Eve ralentit, s’immobilise, chancelle, se retient à un arbre, titube, et se laisse tomber sur un banc de la place de la Sorbonne. Bouleversée. Incrédule. Son cœur s’accélère à moins qu’il ne recommence simplement à battre après toutes ces années d’inertie. Sa vision se brouille. Elle n’ose regarder à nouveau l’écran de son portable et le message qu’elle vient d’y lire et qui a produit cet effet. Celui d’une déflagration. Malgré le froid cinglant de ce matin d’hiver, Eve n’a pas résisté à un détour par la place de la Sorbonne comme elle en a l’habitude chaque matin en allant au travail. Une étudiante hésite à lui porter secours, se demandant si son malaise est l’effet d’une ivresse ou d’une glissade sur le sol givré et, finalement, se décide à lui demander si tout va bien. Eve aimerait répondre qu’elle vient de recevoir un coup au cœur. Ce cœur endolori par les désillusions. Comme si un défibrillateur venait d’y provoquer une décharge et le réveiller. Brusquement. Elle aimerait lui dire que l’enfance est toujours là, aux aguets, prête à vous happer, à faire valdinguer les ans et la réalité. Elle aimerait lui dire qu’elle est bel et bien ivre. Mais ivre d’espoir seulement. Elle aimerait lui dire que, hier encore, trente ans plus tôt en réalité (mais hier, c’est tout comme, non ?), elle était étudiante dans cette même université et qu’elle regrette de n’avoir pas dévoré chaque minute de ce temps des possibles. Le regard suspicieux de la jeune femme la dissuade de répondre et elle se contente d’opiner du chef. Trop chamboulée pour y porter à nouveau son regard, Eve range le portable litigieux dans sa poche. Soudain, fièrement, elle se relève et reprend son chemin sur le Boulevard Saint-Michel en direction des quais et de l’Institut de France. Fière est d’ailleurs l’adjectif par lequel ceux qui la connaissent la définiraient de concert. Même si personne ne connaît réellement Eve. Personne n’est jamais parvenu à percer sa carapace. Rien ne semble l’atteindre. Elle est pour tous une énigme. Du haut de son mètre soixante-quinze, avec ses talons hauts, ses cheveux blonds attachés en chignon comme ceux de Kim Novak dans « Vertigo » (chignon duquel pas une seule mèche ne dépasse), ses tailleurs gris impeccables, une altière armure semble protéger la quinquagénaire des vicissitudes du monde, du temps, de l’existence.

Après vingt minutes de marche, Eve arrive enfin devant la Coupole avec l’impression d’avoir volé jusque-là malgré le sol glissant. Marc, le vigile de l’Institut, est surpris de la voir sourire. Depuis qu’il occupe ce poste, il a l’habitude que ce bloc de marbre se contente de le saluer de la tête. Ce n’est pas qu’il la trouve désagréable. Fermée, simplement. Sans doute pense-t-elle qu’ils n’appartiennent pas au même monde. D’ailleurs, sait-elle seulement qu’il existe ? Il n’est pour elle qu’une fonction, pas un être vivant doté de sensibilité. Comme chaque jour, elle commence sa journée de travail en demandant à Brigitte, la secrétaire, quels groupes viendront l’écouter ce 15 janvier. Eve n’aime pas Brigitte. Elle semble toujours la narguer avec sa jeunesse insolente. Elle l’agace à toujours lui demander si elle n’est pas fatiguée. C’est beau cette neige, cela donne envie de retomber en enfance, a envie de lui dire Brigitte ce matin. Mais Eve est pour elle de ces êtres qui semblent n’avoir jamais embrassé l’enthousiasme et l’insouciance de l’enfance. Alors, elle se contente de lui demander si ce froid ne la fatigue pas trop et si elle ne redoute pas trop de tomber. Eve hausse les épaules et se dirige vers la Coupole. Sans bien savoir comment, elle parvient à mettre autant de passion que d’habitude à raconter l’histoire de l’Institut et des Académies devant le groupe du jour constitué de notaires. Assis dans les sièges des académiciens, ils l’écoutent religieusement, sans doute impressionnés par la solennité du lieu et par son érudition. Sans une seule note, pendant une heure, elle narre l’histoire de l’institution depuis sa fondation par Richelieu en 1635. Elle conduit ensuite le petit groupe vers la salle dans laquelle est élaboré le dictionnaire, lieu qui attise toujours la curiosité. Elle laisse les notaires faire le tour des pupitres sur lesquels se trouve le papier à lettres des académiciens estampillé de leurs noms et, n’y tenant plus, elle regarde à nouveau son portable. Elle est si fébrile qu’elle doit s’y reprendre à trois fois pour taper son code pour ouvrir l’écran de son téléphone. Elle ne s’était pas trompée. La photo est bien là. Celle du tableau "L’homme au gant" du Titien. Suivie d’une heure. Midi quinze. Est-ce que son imagination lui joue des tours ? Ou est-ce la confirmation qu’elle n’avait pas rêvé ce jour-là, quarante-trois ans plus tôt ? Pas de numéro. Impossible de répondre. C’est absurde, se dit-elle en relevant la tête. Toujours a-t-elle le temps de réaliser qu’elle pousse un cri d’effroi. Un fringant notaire s’arrête sur sa lancée, sur le point d’ouvrir le panneau en bois accroché au mur au fond de la pièce. Eve se précipite vers lui, furieuse.
— N’avez-vous pas écouté ? le sermonne-t-elle comme l’aurait fait un professeur avec un élève indiscipliné. Je vous ai pourtant expliqué avant d’entrer dans la salle que ce tableau ne peut être regardé que par un Académicien nouvellement élu. Personne d’autre. À aucun autre moment.
Marc arrive en trombe, alerté par le cri d’Eve.
— Que se passe-t-il ? demande-t-il depuis la salle adjacente, essoufflé.
— Cet homme a voulu voir le tableau, répond sèchement Eve sans daigner adresser un regard au vigile arrivé à sa hauteur.
— Et ?
— Enfin, depuis que vous travaillez ici, vous ne le savez pas ? Vraiment ?
— Je ne sais pas quoi ?
— Bien. Ce panneau de bois dissimule un tableau qui représente le cardinal de Richelieu sur son lit de mort. Il signifie que l’immortalité conduit à la mortalité. Seul l’Académicien nouvellement élu a le droit de l’ouvrir pour se recueillir devant. C’est le protocole. Tout le monde sait ça ici. Tout le monde sauf vous apparemment.
— Et vous, n’avez-vous jamais eu envie de voir ce qui se cache derrière ?
— Bien sûr que non, voyons. C’est la règle. C’est ainsi.
— Ah. Les règles sont faites pour être enfreintes, non ? Moi j’aime bien voir ce qu’il y a derrière. Derrière les panneaux de bois. Derrière les masques des adultes aussi. S’il reste une lueur d’enfance. Pas vous ?
Eve se tourne vers lui comme si elle le découvrait pour la première fois et comme si elle était surprise de le voir doté de réflexion. Ses cheveux bruns un peu longs (qu’elle trouve négligés pour l’Institut) mais dont elle doit reconnaître qu’ils encadrent un sublime visage aux traits d’une rare finesse. Son costume informe qui laisse deviner un corps à la fois svelte et musclé. Sans doute plus musclé que son cerveau ne peut s’empêcher de penser Eve. Des mains délicates qui sont plus celles d’un intellectuel que d’un vigile, s’étonne-t-elle. En guise de réponse, Eve se contente de hausser les épaules et d’annoncer la fin de la visite, omettant de remercier Marc pour son intervention. Midi moins cinq. C’est la première fois qu’elle précipite ainsi la fin d’une visite, qu’elle ne respecte pas scrupuleusement l’horaire. Mais elle n’a pas une minute à perdre. Vingt minutes, pas une de plus, pour aller au Louvre voisin. Elle n’en a que pour cinq minutes à franchir la Seine mais elle redoute surtout que le froid ait incité les touristes plus nombreux encore à venir se réfugier dans l’ancien palais royal. En sortant de l’Institut, elle ignore le sourire narquois de Marc et se dirige d’un pas hâtif vers le Louvre. Elle a rendez-vous avec son enfance. L’enfance n’attend pas. Elle s’était pourtant promis de ne plus replonger. Elle s’est si longtemps grisée à cette illusion. Comme d’autres tombent dans l’alcool ou le jeu. Plus rien d’autre alors n’avait d’importance. Peut-être même lui a-t-elle sacrifié sa vie. Et puis un jour elle avait décidé d’abandonner. S’étant interdite de Louvre comme d’autres se font interdire de casino. Et en même temps que ses illusions, ce jour-là, elle avait perdu son sourire et sa joie de vivre. En entrant dans le Louvre pour la première fois depuis dix ans, elle sent à nouveau son cœur s’accélérer. Se pourrait-il que ce soit un hasard ? Une plaisanterie ?

Ses pas la mènent machinalement jusqu’au premier étage de l’Aile Denon. Elle peine à se frayer un chemin parmi les touristes tant la foule est dense pour admirer sa célèbre voisine, La Joconde. À côté d’elle, personne ne fait attention à lui. Il est tout à elle. Là pour elle. L’homme au gant. Comme la première fois. Tout a commencé là. Tout est la faute de ce fichu tableau. Elle se sent pourtant aimantée. Comme elle l’avait été des décennies plus tôt. Ce regard puissant, rêveur, mélancolique, absent, inquiet. Ces mains et ce visage ciselés par Le Titien. L’élégance et le raffinement qui se dégagent de toute sa personne. Elle se met à trembler, et chancelle pour la deuxième fois de la journée. Comme une droguée en manque qui, enfin, peut jouir de sa dose. Cette silhouette qui émerge de l’ombre la captive et la bouleverse comme quarante-trois ans plus tôt, lors de leur première rencontre. Elle avait douze ans. Elle visitait le Louvre pour la première fois, Paris aussi d’ailleurs. Un autre monde pour ses parents qui habitaient un petit village des Pyrénées. Chaque rue de Paris était pour la rêveuse qu’elle était une promesse d’histoires romanesques. Quand elle était arrivée devant ce tableau, elle avait eu la certitude d’en avoir trouvé la concrétisation. Elle avait échappé à la surveillance de ses parents et était restée là, un temps infini, à se perdre dans l’admiration de ce visage envoûtant. À contrecœur, elle avait fini par s’en détourner avant de se retrouver à nouveau face à lui. Ou plutôt face à sa jeune réplique. Vivante. Un jeune garçon qui devait avoir environ son âge se tenait devant elle avec ce même regard rêveur, cet air mélancolique, cette chemise blanche, ces mains exquises. Elle s’était retournée. Le tableau était toujours là. Le garçon aussi. Elle lui avait souri. Il avait répondu à son sourire. Il était italien mais s’exprimait dans la langue de Molière à la perfection. Pendant une heure ils avaient parlé. Le temps, la réalité, la foule, ses parents qui devaient la chercher. Plus rien d’autre n’existait. C’était une évidence étourdissante. Et puis il s’était comme volatilisé, il l’avait laissée. Là. Devant L’homme au gant. Avec ses illusions démentes. Et un baiser inoubliable à la commissure de ses lèvres. Avant cela, il lui avait fait promettre de ne pas oublier cet instant. Jamais. Quoiqu'il arrive. De se retrouver au même endroit. Le même jour. 15 janvier. À la même heure. Midi quinze. L’année suivante ou la suivante ou la suivante...Et dire qu'elle ne savait même pas son prénom ! Quand ses parents l’avaient retrouvée, comme hypnotisée devant le tableau, elle n’avait pu s’empêcher de leur raconter cette rencontre, éludant quelques détails et l’évocation de ce pari délicieusement fou de rendez-vous futur. Ils lui affirmèrent qu’elle avait rêvé. Jamais plus ils n’en parlèrent. Mais chaque année, elle déployait des trésors d’imagination pour venir à Paris et être devant le tableau à l’heure promise. Pas une fois elle ne dérogea au rituel. S’il n’était pas là l’année suivante, c’est qu’il était encore mineur et n’avait pu venir à Paris. S’il n’était pas là à ses dix-huit ans, c’est qu’il avait eu un empêchement. Elle lui trouvait toujours une excuse. Elle avait vécu, fait semblant d’aimer, mais toujours une part d’elle était rattachée à ce souvenir indicible. Elle avait suivi des études de Lettres puis d’art. Plus tard, elle avait mis toutes ses économies dans un studio de la rue de Furstemberg parce que devant le tableau, il lui avait raconté que pour lui Saint-Germain-des-Prés était le plus beau quartier de Paris et que, pendant leur séjour parisien, il logeait avec ses parents dans l’appartement de la famille française de son grand-père situé sur une petite place du sixième arrondissement dont il avait oublié le nom, mais dont il se souvenait qu’elle abritait un musée. Elle s’en était persuadée : c’était le musée Delacroix situé sur cette place si romanesque où avait été depuis tournée la fin du "Temps de l’innocence" de Martin Scorsese. Paris était devenue le décor de sa fiction de laquelle elle était une docile prisonnière, un labyrinthe qui la mènerait à lui. Alors, chaque jour, les premières années avant ses cours puis plus tard avant le travail, elle passait par les différentes places du quartier et même celles à sa lisière. Même si elle n’allait plus au musée, elle avait gardé cette habitude. Elle avait gâché sa vie pour une chimère. Incomparable. Inaltérable.

Midi quinze. Bon sang, que fait-elle là ! C’est un hasard. Une publicité peut-être. Une arnaque ? Elle ne va pas replonger ! Elle va bien maintenant. Sa vie est sinistre. Mais elle va bien. Un papier attire son attention, par terre, sous le tableau. De l’autre côté de la barre au-delà de laquelle les visiteurs ont l’interdiction d’aller. Dessus est écrit 14H15. Sans réfléchir, elle passe sa main de l’autre côté du filin. Cela lui était déjà arrivé une fois, dix ans plus tôt, lors de l’une de ses dernières visites. Plongée dans son admiration, elle avait avancé sa main vers le tableau. L’alarme avait retenti. Le gardien avait l’air gentil alors elle lui avait tout raconté. Il avait compris et l’avait laissée repartir. Dix ans plus tard, l’alarme sonne à nouveau à cause d’elle. Elle se mêle à la foule devant la Joconde, attend, retient son souffle, sent le regard du gardien sur le petit groupe, feint de rester subjuguée par Mona Lisa. Il faut qu’elle parte avant qu’ils aient le temps de regarder les vidéos enregistrées par les caméras. Elle se fond dans la masse, suit un groupe, sort du Louvre sous le regard d’un policier qui les inspecte un à un, se retrouve dans le Carrousel, et avant d’avoir réalisé, dans la cour carrée. Là, elle respire enfin, et réalise qu’elle tient toujours fermement son papier à la main. Elle s’autorise enfin à le déplier. Perplexe, elle y lit ces deux citations : « Perdre l’enfance, c’est perdre tout. C’est douter » et « Nous ne regarderons jamais assez, jamais assez juste, jamais assez passionnément ». Il n’y a rien de plus. Que l’heure et ces citations. Pourquoi cette heure qui lui en rappelle une autre ? Pourquoi ces citations qui la touchent tant ? Elle marche sans bien savoir ce qu’elle fait. Elle jette un coup d’œil machinal à sa montre. 13H45. Dans quinze minutes elle doit être à l’Institut, revêtir le masque de la guide désincarnée. Hagarde, elle se retrouve sur le Pont des Arts. Son regard va de l’Académie, majestueuse, face à elle, au papier. La seconde d’après, elle sent le sol se dérober sous ses pieds, se raccroche à un banc du pont, sent sa cheville se tordre et une douleur vive la transpercer. Perdue dans ses pensées, elle en avait oublié le sol glissant, le froid, le lieu, la réalité même. Enivrée aux illusions du passé à nouveau. Elle se laisse choir sur un banc, cette fois de douleur. Elle essaie de se lever. En vain. Elle ne peut plus marcher. Les passants défilent devant elle, indifférents, claquemurés dans leurs manteaux. Le Quai de Conti et l’Institut de France sont à quelques mètres et inaccessibles. Son papier a volé un peu plus loin. Eve se sent plus désemparée par ce papier hors de sa portée que par sa blessure. Soudain, elle aperçoit Brigitte. Elle hésite, se dit qu’elle n’a plus le choix et l’interpelle. Brigitte lui demande si ça va. Eve lui explique et lui demande d’aller lui chercher le papier. Brigitte, trop heureuse de briser enfin la glace entre elles, s’exécute et ne peut s’empêcher de lire le papier en le lui rapportant.
— La visite avec le groupe de cet après-midi me semble compromise, tente Brigitte qui ne sait jamais trop comment s’adresser à Eve. Je peux peut-être vous aider ?
Eve ne répond pas, agacée par le ton de pitié de Brigitte.
— Moi aussi, j’y vais très souvent, reprend Brigitte pour briser le silence. Au Jardin du Palais Royal, j’y vais très souvent ajoute-t-elle. Pardon, je n’ai pu m’empêcher de lire votre papier. Les citations inscrites sur les bancs du jardin, je les aime beaucoup aussi et...
— Votre proposition tient toujours ? demande Eve soudain transfigurée.
— Ma proposition ?
— De m’aider ? Je souhaiterais que vous m’emmeniez au Jardin du Palais Royal. Maintenant.
— Mais...mais je vais être en retard au travail.
— Cela m’est égal, tranche Eve. Je veux dire...personne ne vous en voudra d’avoir aidé une blessée. Une collègue qui plus est.
Brigitte comprend qu’elle n’a pas vraiment le choix et se dit que c’est peut-être enfin le moyen de mieux connaître Eve. Elle passe son bras autour de sa taille et lui dit de s’appuyer sur elle. Au passage, elle frôle sa tête et son chignon se défait. Une cascade de cheveux blonds se déploie sur les épaules d’Eve.
— Quelque chose ne va pas ? demande Eve devant l’air béat de Brigitte.
— Non, je...Non. Rien.
Brigitte lui trouve l’air romanesque, un air splendide, l’air d’une héroïne d’Hitchcock. Elle a envie de lui dire tout cela. Elle se dit qu’elle jugerait cette idée ridicule. Alors, elle lui parle des cadenas que certains trouvent encore le moyen d’accrocher aux abords du Pont des Arts malgré les panneaux vitrés qui ont remplacé grilles et panneaux en bois.
— Je trouve ça beau ces cadenas, tente Brigitte. J’aime le symbole.
— Je trouve ça ridicule et effrayant au contraire. L’amour n’est pas un enchainement. L’amour est une déraison. L’amour libère, assène-t-elle, oubliant un peu vite qu’elle-même s’est enchainée, dès l’âge de douze ans, à une illusion romanesque.
Brigitte est estomaquée autant par ses mots que par le ton passionné avec lequel Eve les a prononcés. Elles ne se disent plus un mot jusqu’au Jardin.

Brigitte est éreintée. Non seulement il a fallu affronter le silence malgré la proximité corporelle, mais aussi porter Eve et éviter les chutes. Lorsqu’elles arrivent à destination, Eve s’apprête à l’en remercier, mais elle est coupée dans son élan devant le spectacle qui s’offre à elle. La neige recouvre le Jardin, époustouflant de beauté mélancolique. Elle peine à croire qu’elle n’y est jamais allée. Elle se cantonne toujours au Jardin du Luxembourg au cas où, pour ne pas manquer une occasion de croiser son Italien. Tout ce qui n’est pas dans le quartier où elle pourrait le rencontrer est dénué d’intérêt pour elle. Elle se retient de faire part de ses pensées à Brigitte, elle ne comprendrait pas sa monomanie germanopratine. Elle découvre les citations sur les bancs, vides car il fait trop froid pour s’attarder. Tous vides. Sauf un seul. Elle y distingue un homme de dos, en simple chemise blanche malgré le froid, le bras sur le dossier du banc, un gant à la main. Sur le dossier du banc est écrit : « Le plus sûr moyen de rajeunir, c’est de croire au merveilleux ».
— Que faisons-nous maintenant ? demande Brigitte.
— Emmenez-moi auprès de ce banc là-bas. Et laissez-moi, ordonne Eve, la voix étranglée par l’émotion.
— Celui avec l’homme au gant.
— Oui, celui avec l’homme au gant, répond Eve avec une voix étrange.
Brigitte part. Eve oublie de la remercier. Elle est déjà ailleurs. Elle contourne le banc, le souffle coupé. Trop troublée pour faire face au visage de l’homme. Elle reste ainsi debout, figée, à regarder loin devant elle. Elle ne ressent plus la douleur, pas même le froid. Une chaleur incandescente l’envahit.
— Moi je le sais ce qu’il y a derrière le masque. Ce visage d’une beauté tranchante, incontestable. Il y a des idées follement romanesques. Depuis le début, je le sais. Et vous, avez-vous envie de le savoir ce qu’il y a derrière le masque ? Mon masque.
Eve sursaute. Elle reconnait cette voix. L’homme sursaute à son tour, en levant son visage vers elle et découvrant ses cheveux détachés. Le visage captivant d’une héroïne. Il la reconnait telle qu’il la voyait au Louvre. Éperdue d’amour devant ce tableau. Elle parvient enfin à le regarder. Sidérée, elle le dévisage pour la deuxième fois de la journée. Marc. Malgré le froid, ils ne bougent pas. Ils en sont incapables. Les idées fusent dans l’esprit d’Eve. Ce pourrait être lui le petit garçon de son enfance. Elle pourrait en tout cas laisser son imagination le lui faire croire, l’entrainer dans d’autres vertiges. Qu’importe qu’ils soient illusoires. Elle se retient de poser les questions qui lui brûlent les lèvres. Peut-être qu’un jour, quand elle sera prête, il lui racontera : qu’il travaillait auparavant comme gardien au Louvre, qu’il la voyait devant son tableau chaque semaine à 12H15, qu’elle lui avait raconté son histoire quand l’alarme avait retenti quand elle s’était approchée trop près du tableau, qu’il avait essayé de retrouver le petit garçon pour elle et qu’il avait découvert que ce dernier était mort ce jour-là, quarante-trois ans plus tôt, écrasé par un bus en sortant du Louvre, qu’il n’avait pas réussi à l’oublier, qu’il avait décidé de la retrouver pour lui dire, qu’il ne l’avait pas retrouvée jusqu’à ce qu’il soit employé à l’Institut, qu’il avait été fasciné par ce hasard et surtout par elle, comme elle l’avait été par le tableau, qu’il n’avait pas eu le courage de parler, qu’il avait trouvé ce subterfuge pour attirer son attention. Pour l’heure, il se lève et lui propose son bras. Elle n’a d’autre choix que d’accepter. Elle lui enroule son écharpe autour du cou pour qu’il n’attrape pas froid. Cela fait si longtemps qu’elle n’a eu de geste de tendresse envers quiconque. Dans ce décor féérique, sur cette place intemporelle recouverte d’un manteau blanc, les miracles semblent possibles. Il propose de la ramener chez elle. Elle accepte. Il serait peut-être temps de laisser la vie s’insinuer jusqu’à l’appartement de la rue de Furstemberg. De croire à nouveau au merveilleux. Tout en avançant dans les rues germanopratines tant de fois rêveusement arpentées à sa recherche, sa tête posée sur l’épaule de l’homme au gant, Eve se repose. Apaisée, portée par ses illusions retrouvées. Elle se laisse hypnotiser comme elle l’avait été par le tableau. Peut-être tout cela n’avait-il existé que dans son imagination après tout. La vérité lui importe peu. Elle revit, enfin.

PRIX

Image de Printemps 2020

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Mathieu Kissa · il y a
Mes votes pour cette belle histoire bien écrite.
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Alex Nicol · il y a
Narrée au présent, ancrée dans l’instantané cette histoire virevolte entre le décor parisien et l’esprit de l’héroïne et au final, un feu d’artifice !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup pour cette visite "malicieuse" et pour ces commentaires...
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir votre page.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Ah ,mes points, et entièrement, votre texte les mérite bien.
Bonne nouvelle qui se termine bien.
Récit captivant et bien écrit.
Bonne continuation!
Je vous invite à votre tour à soutenir: "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME "

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Isabelle Isabella · il y a
Simplement beau, merci, mes voix vous sont acquises.
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Annie Garbat · il y a
De tout cœur avec toi pour cet excellent texte. +5
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup Annie (pour le commentaire et pour les voix:)).
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Annie Garbat · il y a
De rien, c'est toujours un plaisir. :)) ;))
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Camille Marty-Musso · il y a
«La vraie vie est ailleurs»...😘
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Michaël ARTVIC · il y a
Un long moment à vous lire sans regret ! Cette histoire mériterait d'être sortie en Court métrage , bravo ! +5 et bonne chance Sandra
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Sandra Mézière · il y a
Pour le court-métrage qui sait… Merci pour ce compliment qui est précieux pour moi qui en écris justement un en ce moment (court-métrage) et pour qui le cinéma est si important. Merci encore !
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Michaël ARTVIC · il y a
De rien Sandra. Passez vous sur le songe .. comme vous le souhaitez. Amicalement
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MURIEL CONTE · il y a
bravo. j'ai adoré l'histoire, le suspens et le personnage de cette femme. la fin est une très bonne idée à laquelle on ne s'attend pas
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Sandra Mézière · il y a
Ravie d'avoir réussi à vous surprendre avec le dénouement. Merci !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien, Sandra, pour cette œuvre écrite avec beaucoup de maîtrise, de passion et de sensibilité, fascinante et envoûtante... Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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Promeneur.francilien · il y a
Moi, je donne 5 voix à cet homme au gant.
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Sandra Mézière · il y a
Et moi je vous donne 5 fois merci.:)
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Ginette Vijaya · il y a
Une immense poursuite vers le rêve . Il y a tant de passion dans cette recherche de l'absolu qu'on a l'impression d'évoluer dans un espace confiné .
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Eric Lelabousse · il y a
3 voix pour cette histoire à la fois profonde, pudique, bouleversante.
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Sandra Mézière · il y a
Merci pour ces adjectifs élogieux.
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De margotin · il y a
Mes 5 voix du dimanche.
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Sandra Mézière · il y a
Mon merci du lundi alors !:)
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Aurélien Azam · il y a
Très bien raconté, et émouvant.
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup ! Ravie d'avoir réussi à vous émouvoir.:)
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Dame Oone · il y a
Etant une fan assidue de cette auteure, je me désole de ne pouvoir donner qu'une voix alors qu'elle en mérite un millier de plus. Merci Sandra Mézière pour cette magnifique nouvelle qui m'émeut autant que vos romans. Un grand merci pour ce grand talent qui vous habite!
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Sandra Mézière · il y a
Merci pour ces mots qui me touchent tout particulièrement. J'espère continuer à vous enchanter ainsi, et surtout continuer à vous émouvoir, le plus important pour moi. Merci. Merci.

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