L'homme au chapeau

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Kelly jeta un coup d’œil à sa montre, il ne lui restait que deux minutes avant le départ du train. Elle courut de toutes ses forces. Le contrôleur la laissa passer et, in extremis elle se précipita dans la dernière rame qui, comme toujours, était pleine à craquer des retardataires. Chaque vendredi soir, le train de 18h30 qui quittait la gare du Nord grouillait de monde, d’odeurs, de bruits et la voix nasillarde qui crachait les annonces, s’ajoutait au brouhaha des conversations. Kelly se fraya un passage entre les personnes affairées à ranger leurs bagages et parcourut les deux premiers wagons sans trouver un espace disponible. Elle croisa un premier contrôleur qui, après avoir vérifié la validité de son titre de transport lui indiqua un strapontin à l’avant du train. Elle traversa la première classe sans même chercher une place libre. Quand elle y parvint enfin, le strapontin était occupé par un skinhead qui en avait fait son repose pieds. Elle sentit immédiatement l’énervement monter en elle et pour plusieurs raisons : Elle était éreintée de sa semaine de travail (cette période de soldes rendait les clients hystériques), elle avait fait un véritable marathon pour arriver à temps à la gare et monter dans un train rempli qu’elle venait de traverser avec difficulté et quand enfin, se profilait l’opportunité de pouvoir se reposer le temps du trajet, voilà qu’elle tombait sur un os. Cette armoire à glace d’un mètre quatre-vingt-dix arborait des tatouages dans son cou massif et des piercings dans le nez, les sourcils et la lèvre inférieure. Pantalon et veste en cuir, chemise en jean bleu foncé, il ne respectait ni les autres ni le matériel ferroviaire. Kelly se posta devant lui les mains sur les hanches fixant avec insistance le strapontin. Il leva vers elle son regard dur et sombre puis renifla bruyamment. Comme il n’avait pas l’air de comprendre l’objet de sa requête elle souffla d’exaspération et s’adressa à lui, sèchement.
- Bonsoir, vous pouvez retirer vos pieds du strapontin ?
- Non. Dit-il en ouvrant à peine les lèvres et sans remuer d’un millimètre.
- Le contrôleur... tenta-t-elle d’expliquer.
- Rien à battre. Coupa-t-il en maugréant.
- J’ai autant le droit de m’asseoir que vous, donc virer vos pieds, répliqua-t-elle en approchant du fauteuil sur lequel elle comptait bien s’asseoir.
- Mes pieds n’ont pas envie de bouger, ils sont nazes mais mes genoux sont libres. Ricana-t-il en les tapotant le regard concupiscent.
A cet instant, le chuintement de la porte coulissante s’ouvrant sur un passager détourna son attention. Kelly en profita pour lui asséner un violent coup de genou dans la cuisse et lui lança une insulte avant de disparaître, rebroussant chemin en direction de la voiture précédente. Le cœur battant, elle fit de grandes enjambées pour s’éloigner de celui avec qui elle venait d’avoir maille à partir. A la hâte, elle retraversa trois voitures bondées et bruyantes tout en se retournant régulièrement pour voir s’il n’était pas à ses trousses. Quand elle arriva en première classe, elle ralentit volontairement pour reprendre son souffle et profiter de l’ambiance feutrée qui y régnait, puis, sans attendre l’aval du contrôleur, elle décida de s’installer à une place libre. Elle y était presque quand un violent coup d’accélération la fit chanceler. Voulant se rattraper à un dossier, elle fit voltiger le journal qu’une quinquagénaire feuilletait. Celle-ci s’énerva, Kelly s’excusa, retrouva son équilibre mais le perdit à nouveau quand le train freina brusquement. Cette fois-ci, elle fut projetée en arrière et atterrit sur une banquette vide, heureusement. Dans sa chute, elle lâcha son sac à main qui se vida au milieu de l’allée. Cinq secondes plus tard, quand le train fut complètement stoppé, les passagers commencèrent à s’agiter. Certains s’interrogeaient sur les motifs de cet arrêt imprévu, d’autres se penchaient aux baies vitrées, d’autres encore se levaient pour rassembler leurs affaires éparpillées au sol et sur les sièges. A quatre pattes, occupée à ramasser ce qui avait jailli de son sac, Kelly redoutait l’arrivée du skinhead. Elle tendit le bras pour atteindre son étui à lunettes mais suspendit son geste lorsque la voix d’un des contrôleurs se fit entendre : « Le signal d’alarme a été déclenché en voiture 2 pour une raison encore indéterminée. Gardez votre calme, je vais... ». Le message fut interrompu par des bruits de tirs. Instantanément, un mouvement de panique envahit les occupants, changeant radicalement l’ambiance du wagon. Kelly avait enfin récupéré tous ses effets et s’apprêtait à se redresser quand le hurlement d’une femme la figea sur place. Elle se terra. Une seconde plus tard, un coup de feu assourdissant retentit, déclenchant des cris de stupeur aussitôt suivis par la voix d’un homme en colère. « Silence, vous allez la fermer oui !» hurla-t-il en brandissant son arme à feu. Kelly se contorsionna sous une banquette et retint sa respiration pour ne pas être démasquée quand les chaussures du skinhead s’arrêtèrent à quelques centimètres de sa tête. Dans la voiture numéro 7, l’agent Dean était aux aguets. Zoran, celui qu’il traquait depuis trois ans était dans ce train et il n’avait pas l’intention de le laisser filer. Après des mois de recherche et des semaines de surveillance, il avait mis au point avec son équipe ce plan de récupération de la marchandise, comme ils disaient dans leur jargon. Dean devait prendre le même train que celui qu’ils avaient baptisé ‘l’homme au chapeau’ tandis que Bill et Martin l’attendraient en gare de Lille, le terminus. Ils avaient rapidement affublé le fugitif de ce surnom car, à plusieurs reprises il leur avait échappé en se dissimulant sous divers formes de chapeaux, tantôt discrets, tantôt extravagants, si bien qu’ils s’apercevaient trop tard que c’était bien celui qu’ils cherchaient. Par le biais d’un de leurs indics ils avaient appris deux choses. La première était que Zoran, ce vieux loup solitaire s’était récemment entouré de deux ou trois complices, chapeautés eux-aussi, ce qui rendait plus difficile le suivi de ses activités illicites, car diluées. La seconde était qu’il s’apprêtait à quitter la région parisienne pour se rendre au chevet de sa mère mourante. Cette dernière information coïncidait avec ce que Dean et ses comparses avaient remarqué chez le trafiquant : un net changement d’apparence. Il s’était complètement rasé la tête et la barbe et avait même fait un détour par le salon de tatouage pour compléter sa collection. En quittant sa tanière, Zoran, préoccupé par l’état de santé de sa mère, baisserait sa vigilance et tomberait directement dans les mains de la police, Dean en était convaincu. Il était en pleine conversation avec Bill lorsque le train s’arrêta. A l’instar des autres voyageurs il avait entendu les coups de feu puis les cris et avait eu un mauvais pressentiment. Et si Zoran avait eu vent de sa présence et essayait de s’enfuir. Dean raccrocha avec son collègue et fut mis en ligne avec sa hiérarchie afin d’établir le plan B : Le train était bloqué au kilomètre 33, la police qui avait forcément été appelée par plusieurs passagers ne tarderait pas à venir. Sans tergiverser, ils décidèrent d’envoyer un commando là où le convoi était stationné. Dean les informerait de l’évolution de la situation. Énervé d’avoir été frappé, Zoran injuria le voyageur coupable de sa distraction, se leva et partit à la recherche de la femme responsable de sa colère grandissante. Pour une fois qu’il n’avait pas l’impression d’avoir les flics à ses trousses, voilà qu’une écervelée l’avait empêché de voyager tranquillement et l’avait même cogné sans qu’il ne voit le coup venir. Comment avait-elle osé le défier, lui, Zoran Volomich. « En tout cas, pensa-t-il, elle ne perd rien pour attendre ». Il partit à sa recherche, bouscula violemment un homme, sortit son revolver et entra dans la voiture numéro 3 en beuglant. Il pointa son arme en direction des femmes devenues hystériques. « Une brune, aux cheveux courts, une coupe de mec,... je vais la trouver, elle va m’le payer ! » se disait-il en avançant d’un pas décidé. Quand le signal d’alarme fut déclenché et que le train s’arrêta brusquement, Zoran se blessa la main en s’agrippant au rack de stockage des bagages situé au milieu du wagon. Il lâcha une insulte, repoussa une valise qui menaçait de lui tomber dessus, avança en vociférant après un jeune et allongea le pas. Son regard épiait toutes les personnes à la recherche de la fille, il ne voulait pas qu’elle lui échappe. Il bouscula des gens encore sous le choc de l’arrêt brutal, écartant de son chemin ceux qui entravaient sa traque. Croyant reconnaître la silhouette de Kelly, il agrippa l’épaule d’une femme l’obligeant à se retourner. Réalisant son erreur il lui grogna au visage, les narines dilatées, puis fit volte-face en lançant son regard noir de fureur sur d’autres voyageurs atterrés. Après quelques secondes où la terreur silencieuse était insupportable il enclencha d’un geste furieux l’ouverture de la porte coulissante et sortit. Un soupir de soulagement plana alors parmi les occupants. Déterminé, il se dirigea ensuite vers les toilettes et en démonta la porte, persuadé d’y trouver celle qui l’obsédait sous le regard abasourdi du contrôleur. D’un geste mécanique, Zoran pointa sur lui son arme, l’homme se figea, forçant son cerveau à analyser la situation. Machinalement il déroula son annonce mais lorsque la balle transperça la chair de son épaule, il lâcha le combiné et s’effondra au sol en gémissant. Zoran le repoussa du pied et dès son entrée dans la voiture suivante, tira un coup de feu. Des personnes se levèrent, d’autres se jetèrent au sol, d’autres encore se cachèrent en se recroquevillant entre les sièges. Des pleurs, des cris, des voix tremblantes accompagnèrent le pas lourd et menaçant de Zoran qui savoura de son regard cruel la peur qu’il inspirait. Il rangea son pistolet, sortit une casquette de l’intérieur de sa veste et s’en couvrit le crane. Puis, il s’arma d’un couteau tranchant, fit un grand pas et s’arrêta à la hauteur de deux passagers tétanisés. Il glissa sa lame sous le menton de la femme assise côté allée. Elle avait les cheveux courts et bruns, comme celle qu’il cherchait. Elle leva doucement la tête, le suppliant du regard de ne pas la blesser. Lentement, il caressa de sa lame effilée la joue devenue blême et recueillit une larme qui s’était échappée de l’œil terrifié qui le regardait. Il essuya sa lame sur son jean et, mécontent de sa méprise, gifla la passagère qui se réfugia aussitôt dans les bras de son voisin qui n’osait rien dire. Il disparut dans la voiture 5 où des hommes s’interposèrent, en vain. Quand il arriva en première classe, d’emblée, des hurlements d’effroi l’accueillirent. Il tira un coup de feu pour obtenir le silence et marcha lentement dans l’allée centrale. Ses yeux de fouine scrutaient les visages, les vêtements, les coupes de cheveux. Il n’arrivait pas à se souvenir de la tenue de Kelly et cela renforçait son irritation. Il respira bruyamment et cliqueta avec sa langue en fronçant les sourcils. Il s’arrêta aux deux-tiers du wagon, dévisagea les passagers, les dissuadant de toute action à son encontre puis s’engagea vers la voiture suivante. Dean s’était levé et s’était dirigé vers l’avant du train où il savait que Zoran avait pris place. Il voulait l’empêcher de faire des ravages parmi les voyageurs. Il traversa une première voiture où des étudiants anglais éméchés riaient à gorge déployée. Ils n’avaient pas du tout mesuré la gravité de la situation. Ils étaient tassés à six ou sept par banquettes de quatre, plus ou moins juchés ou allongés les uns sur les autres. Dean maudit leur attitude. « Si Zoran rentre ici, il va faire un carnage et ils ne vont rien comprendre à ce qui leur arrive. » Alors qu’il tentait de progresser vers l’autre voiture, il se retrouva pris en sandwich entre trois jeunes. Dean les écarta sans ménagement et s’échappa. La porte coulissante se referma sur les prémices d’une bagarre généralisée à laquelle l’agent était bien content de ne pas assister. En s’adossant à la porte donnant sur les voies, il surprit un contrôleur en train de pianoter fébrilement sur son téléphone. Il l'interpella et lui demanda de déverrouiller les portes pour que les gens puissent évacuer mais celui-ci était autant paniqué que certains passagers. « C’est mon premier trajet et je ne plus sûr des procédures d’urgence » bafouilla-t-il. Dean haussa le ton et réitéra sa demande avec autorité si bien que le jeune contrôleur s’exécuta et les portes s’ouvrirent. Aussitôt, des voyageurs sortirent sur les voies, s’éparpillant dans tous les sens, en proie à la panique. Avec effroi ils se heurtèrent au pied d’un haut mur anti-bruit dont le sommet était chapeauté de trois rangs de fil barbelé dissuasif. Les plus sportifs le longèrent en courant vers le Sud, d’autres marchèrent à la hâte en direction du Nord devinant qu’au loin, la paroi cédait la place à un grillage bas. Dean resta quelques minutes sur la plus haute marche pour repérer le forcené. En son for intérieur, il le tenait pour responsable de toute cette pagaille. Quand Kelly comprit qu’il était possible de quitter le train, elle se releva, en profita pour retourner sa veste se persuadant que la face bleue marine passerait plus facilement inaperçue que le rose fuchsia et vérifia que le champ était libre avant de s’engager vers la sortie. Elle s’apprêtait à poser le pied sur la dernière marche lorsqu’un couteau se planta net dans le caoutchouc servant d’amortisseur à la porte. Elle fit aussitôt demi-tour, remonta dans le train, retraversa en courant le wagon en direction de la locomotive arrière redoutant l’arrivée de son agresseur. Entre les deux voitures, elle se heurta à un groupe d’étudiants complètement saouls qui riaient en se tenant bras dessus bras dessous. Elle arracha le bandana des mains que l’un d’eux agitait et le noua sur sa chevelure, puis elle se glissa au milieu d’eux en baissant la tête pour ne pas être reconnue. Tout en restant collée au propriétaire du bandana, Kelly surveillait ses arrières. Elle cherchait du regard une issue mais constata avec une panique grandissante que les passagers étaient bloqués, agglutinés contre le parapet. Certains blessés étaient assis sur le talus ou en appui sur une pile de traverses abandonnées, d’autres étaient déjà loin. Elle continua d’avancer profitant du côté protecteur du petit groupe d’amis qui chantaient joyeusement tandis que son cœur tambourinait dans sa poitrine. Zoran avait compté sur sa bonne étoile et son flair de chasseur pour repérer la fille. Il l’avait suivie du regard depuis l’extérieur et se tenait prêt à se venger de son affront. Quand elle avait pointé son minois dans l’encadrement de la porte, il avait agi rapidement et avait lancé d’un geste net et précis sa lame. Il la manqua de peu mais la savait prisonnière du train qui se vidait de ses passagers. Il s’élança à sa suite, récupérera son couteau et gravit en deux enjambées les marches. Il savait maintenant qu’il devait chercher une veste bleu marine et un jean beige. Il se heurta aux jeunes britanniques qui n’en finissaient pas de descendre, en frappa certains, en bouscula d’autres et les força à le laisser passer. Quand enfin il fut à bord, la voiture était déserte et silencieuse. Il se pencha pour scruter sous les banquettes mais aucune trace de la fille. De rage, il saisit un marteau brise-vitre et frappa la fenêtre avec une telle violence qu’elle se fracassa en mille morceaux. Il bondit à travers et se précipita vers les jeunes qui, soudain paniqués s’enfuirent devant lui.
Dean fut attiré par les hurlements de passagers qui détalaient vers le Nord. Quelques mètres derrière, Zoran courait se rapprochant dangereusement d’eux. L’agent dégaina son arme et visa mais ne put tirer car la foule qui avait jailli du train faisait obstacle. Alors, il s’élança à son tour. Effrayés par l’attitude belliqueuse du skinhead qui les talonnait, les étudiants se bousculèrent s’égrenant dans une brèche du grillage, puis se scindèrent en petits groupes avant de prendre des directions opposées. Zoran leur emboîta aussitôt le pas. Dean ralentit, reprit son souffle et transmit à sa hiérarchie ce qu’il apercevait depuis le sommet du talus : Sept ou huit jeunes slalomant entre les entrepôts ferroviaires, des travailleurs ahuris les regardant sans comprendre. Les coups de feu du forcené les dissuadèrent de toute intervention. Dean prit Zoran en filature, se dissimulant tantôt derrière des palettes de fûts tantôt derrière d’énormes sacs de gravats. Il le suivit jusqu’à un entrepôt où deux filles s’étaient réfugiées. Juste avant de pénétrer dans le hangar mal éclairé, il reconnut le bruit des pales d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel. C’était la presse nationale qui, pour ne pas déroger à sa règle ne voulait en rien louper l’évènement qui se déroulait à l’heure du journal télévisé. Dean s’énerva de les savoir ici et contacta Bill exigeant qu’on les « vire manu militari ». Mais, déjà leurs camionnettes se stationnaient au loin toutes caméras et micros sortis pour être au plus près de l’action. Dean pesta puis s’engouffra dans le bâtiment. Après quelques secondes, sa vue s’habitua à l’obscurité et il put se diriger prudemment. La ruse de Kelly avait fonctionné. Son agresseur avait couru après les autres et elle se sentait presque en sécurité. Après avoir demandé son nom à la fille qui était avec elle, elle lui proposa de se déplacer jusqu’à un bâtiment en préfabriqué dans lequel elle avait aperçu des ouvriers. Si elles parvenaient à y accéder discrètement, elles y seraient en sécurité et pourraient appeler les secours. Nadia semblait réticente à l’idée de quitter leur cachette mais Kelly insista. Elle ne voulait pas que Zoran leur tombe dessus et les envoie six pieds sous terre. Elles firent une dizaine de pas mais Nadia s’arrêta comme si elle avait changé d’avis. Kelly lui agrippa la main et l’entraîna de force à sa suite. Elles parcoururent cinquante mètres et se dissimulèrent derrière un chariot élévateur. Puis elles rasèrent les murs et allèrent jusqu’à une porte restée ouverte. Elles filèrent vers un autre bâtiment contenant de volumineuses caisses en bois dont certaines étaient suspendues à un pont roulant à plusieurs mètres au-dessus d’elles. Elles étaient sur le point de franchir deux allées encombrées de pièces mécaniques lorsqu’un coup de feu heurtant un poteau métallique les stoppa net. Kelly tira sur le bras de Nadia et la poussa au fond de l’allée, lui ordonnant de se cacher entre deux containers, puis elle se glissa entre des palettes et retint son souffle. La voix de Zoran proférant des injures en langue étrangère se rapprocha dangereusement. Elle aperçut l’ombre de sa silhouette puis son imposante carrure à travers les palettes ajourées. Il pivota dans sa direction attentif aux bruits puis porta la main à son oreille afin d’ajuster une oreillette. Kelly vit qu’il parlait mais ne distingua aucun mot. Elle se posait mille questions quant à cet individu redoutable qui ne la lâchait pas d’une semelle. Elle jeta un regard furtif en direction de Nadia mais celle-ci s’était volatilisée et elle ne pouvait pas se permettre de quitter sa place pour aller à sa recherche, c’était bien trop risqué. Elle se contenta d’observer son agresseur tendant l’oreille pour essayer de capter au moins un mot ou une portion de phrase de ce qu’il disait. Elle entendit qu’un hélicoptère survolait la zone et aurait aimé pouvoir sortir et se montrer afin d’être délivrée et extraite de ce trou à rat mais elle ne fit rien. Elle resta coincée entre les palettes analysant l’attitude de Zoran qui finit par sortir du bâtiment. Soulagée elle se détendit quelques secondes, se demandant où la jeune britannique était passée. Alors qu’il poursuivait en direction de Zoran et des jeunes, Dean aperçut au loin que la police venait d’arriver sur place. Ils étaient là pour établir un cordon de sécurité, éloigner la presse et les curieux et protéger les travailleurs qui quittaient leur poste de travail. Il donna aussitôt l’information : « Trois hommes dans le bâtiment 113. Deux filles dans le bâtiment 75. Le suspect a suivi les filles. Le suspect est dans le bâtiment 75, je répète, suspect dans le bâtiment 75. Les jeunes sont de nationalité britannique. » Peu de temps après son appel, l’hélicoptère de la police survola la zone tandis que les hommes au sol avançaient en file indienne en direction dudit bâtiment.
Zoran s’adossa à un pilier pour recharger son pistolet et remplaça sa casquette par un bonnet de laine noire. Il ajusta son oreillette et échangea quelques mots avec un complice. Il savait que la police venait d’arriver sur les lieux et il devait trouver le moyen de s’échapper, de préférence avec un otage. En observant l’environnement dans lequel il se trouvait, il fut ravi de constater qu’il était au milieu de produits inflammables et imagina avec quelle facilité il pouvait se débarrasser de l’hélico. Il n’eut pas le temps de mettre son plan à exécution, une des filles venait de filer sous son nez et cherchait à se mettre à l’abri dans un bâtiment en préfabriqué. « Je la tiens » songea-t-il avec délectation. Après quelques secondes stressantes, Kelly aperçut Nadia qui remontait l’allée centrale en détalant à vive allure vers la sortie. Elle n’eut pas le temps de l’intercepter. Celle-ci fonçait et ne lui décocha même pas un regard en passant devant elle. Choquée par son comportement, elle se dégagea d’entre les palettes, déchira sa manche en s’extirpant de sa cachette et lui emboîta le pas. Elle voulait hurler son nom mais craignait que Zoran ne la surprenne. Elle la vit sortir de l’entrepôt et s’engouffrer dans le bâtiment en préfabriqué. Elle courut alors de toutes ses forces jusqu’à ce refuge mais se heurta à une porte verrouillée. Elle poussa, cogna et supplia Nadia d’ouvrir. Le rire sarcastique de Zoran arrivant derrière elle la glaça totalement. Au moment où il pointa son revolver dans sa direction, la porte s’ouvrit. Kelly perdit l’équilibre et s’affala au sol. Le tir de Zoran qui atteignit Nadia à l’épaule la projeta sur une chaise. Elle lâcha une insulte en grimaçant de douleur. Kelly referma la porte du pied, la verrouilla puis rampa jusque derrière le bureau de l’autre côté de la cloison. Elle fit un rapide état des lieux : une porte au fond donnant sur un escalier menant à l’étage, des fenêtres à barreaux au rez-de-chaussée, du mobilier classique de bureau, rien de spécial, rien qui ne permette de se défendre efficacement. Mais où étaient donc passés les ouvriers qu’elle avait aperçus ? Elle appliqua son bandana sur la plaie de Nadia et lui commanda de presser pour limiter l’hémorragie. « Je vais chercher du secours. » Rassurée, Nadia se calma. Kelly sortit son téléphone et composa le numéro de la police. Elle progressa en se cachant tant bien que mal puis entreprit de gravir les marches. Arrivée à l’étage supérieur, elle constata que l’appel ne pouvait aboutir, pas de réseau. Elle s’introduisit dans ce qui ressemblait à une salle de réunion, s’adossa contre une armoire basse en métal et décrocha le combiné téléphonique. La tonalité retentit, elle composa le numéro, fut mise en relation avec la police mais n’eut pas le temps de délivrer son appel d’urgence, la ligne venait d’être coupée. Désormais elle n’avait aucun moyen de signaler sa présence. En deux tirs, Zoran fit exploser la serrure et pénétra dans le bâtiment. Kelly s’immobilisa puis distingua deux voix masculines et celle de Nadia. Elle s’inquiéta pour elle, imaginant le pire alors que le silence plombait soudainement l’atmosphère. Quand elle comprit que des pas venaient à son encontre, elle avisa la fenêtre, estima qu’elle pouvait sauter et la fit coulisser. Alors qu’elle l’enjambait pour se sauver, elle aperçut Zoran en contre bas. Elle voulut faire demi-tour mais un homme qu’elle n’avait jamais vu, pénétra dans la salle de réunion. Le visage anguleux, les cheveux bruns bien plaqués sur le côté et le regard sombre il tenait à la main une arme à feu. Derrière sa silhouette, Nadia se montra sous un autre visage et lui ordonna de tuer Kelly. Sans aucune hésitation, l’homme leva le bras et tira. Kelly bascula et tomba quatre mètres plus bas sur le dos. Elle sentit le sang chaud couler de son côté droit et ruisseler sur le sol poussiéreux. D’autres coups de feu retentirent alors que petit à petit elle perdait connaissance.
Trente-six heures plus tard.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Kelly vit le visage souriant de sa mère qui ne put retenir une larme devant sa fille qui se réveillait enfin. Elle sentit la douceur de sa main sur son avant-bras perfusé. En essayant de se redresser, une vive douleur à son abdomen la fit grimacer. Le regard à la fois bienveillant et inquiet de sa mère souleva une foule de questions. Que s’était-il passé après sa chute, qui l’avait secouru, qu’était devenue Nadia, la traîtresse ? Les images très nettes défilèrent plongeant Kelly dans un état de stress qu’elle avait du mal à contrôler malgré la présence rassurante de sa mère. Les agents Dean et Martin qui étaient côté fenêtre se levèrent et s’avancèrent vers le lit de la blessée. En apercevant le visage de celui qui lui avait tiré dessus, Kelly se mit à trembler. Son rythme cardiaque s’envola, déclenchant l’alarme auprès de l’infirmière d’étage qui entra précipitamment. Sa mère s’écarta, les deux agents firent de même et la femme procéda à quelques contrôles tout en leur demandant de lui laisser le temps de se rétablir avant de la solliciter. " Sauf votre respect, madame, nous ne pouvons pas nous permette d’attendre. Dès que votre examen sera terminé nous devrons l’interroger." Kelly balaya du regard la pièce et déglutit alors que l’infirmière quittait sa chambre. " Mademoiselle Janson, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter." Annonça l’agent Dean, se voulant rassurant. " Non mais je rêve, vous vous moquez de moi ou quoi, je reconnais parfaitement le con qui m’a tiré dessus." Cria-t-elle en désignant Martin. "Je sais bien que vous étiez de mèche avec Nadia et l’autre taré !"
Les équipements de mesure se remirent à biper dans tous les sens faisant débouler à nouveau l’infirmière. « Tout va bien, la situation est sous contrôle. Nous vous remercions pour votre professionnalisme mais nous devons nous entretenir avec mademoiselle. Nous vous appellerons si nous avons besoin. » Avec calme et fermeté, l’agent Dean congédia la femme et fit sortir Madame Janson. En apercevant la silhouette d’un agent de police posté à l’entrée de sa chambre Kelly comprit qu’elle était en danger. Elle prit une profonde inspiration, rassembla ses esprits puis dévisagea avec méfiance les deux hommes qui se tenaient au pied de son lit. « Je suis l’agent spécial Dean. Mon collègue, l’agent Martin, ne vous a pas tiré dessus. Nous avons identifié celui qui s’est fait passer pour lui en se façonnant un masque en tout point semblable au faciès de mon coéquipier. Cet homme s’appelle Yarov. Il était à la base notre indic mais, en réalité, il travaillait pour l’homme au chapeau : Zoran Volomich. Ce chef d’un réseau de trafic de drogue avait aussi deux autres complices : un homme avec qui il communiquait à distance et une jeune femme, Badia avec qui vous vous êtes enfuie du train. Elle vous a dit s’appeler Nadia mais c’est un nom d’emprunt. Initialement, nous pensions que Zoran était seul à bord du train, mais nous avons rapidement compris qu’il avait des complices. Nous avons même pensé que vous en étiez, jusqu’à ce que, en arrivant sur place, j’assiste à la scène suivante : Vous, cherchant à vous enfuir, Yarov, affublé d’un masque tirant sur vous sur ordre de Badia tandis que Zoran voulait vous liquider une fois atterrie au sol. Avec le soutien de la police, nous avons éliminé Zoran et Yarov. Badia est entre la vie et la mort. Le quatrième reste introuvable. Nous savons que ce dernier individu connait votre identité puisque Zoran lui a parlé de vous. Il a déjà récupéré les images de vidéosurveillance des bâtiments où vous étiez. Désormais, vous êtes en danger. Afin de vous protéger et pour retrouver le dernier complice, il nous faut les informations que vous seule détenez. Chaque détail du moindre souvenir de ce voyage en train, votre fuite, les mots échangés, les attitudes, tout ceci est capital. Vous comprenez, nous avons besoin de votre version des faits. »
Kelly cogita. Elle était montée dans ce train in extremis et s’était retrouvée pourchassée par un tueur. Elle avait failli mourir et maintenant on lui demandait de revivre les heures les plus terrifiantes de sa vie. Quelle garantie ces inspecteurs offraient-ils réellement ? N’étaient-ils pas là simplement pour récupérer des informations et puis la laisser sortir sans protection. Elle s’efforça de ralentir son rythme cardiaque, examina l’agent Martin avec un soupçon de doute puis porta son regard vers l’agent Dean.
« Qu’est-ce que vous me proposez ? J’ai besoin d’une nouvelle identité et d’un vrai job, vendeuse dans une chapellerie n’a rien de palpitant. Je veux travailler pour vos services.» Exigea-t-elle avec un aplomb déconcertant. Les deux hommes se regardèrent stupéfaits. Martin croisa les bras en soufflant, laissant son collègue répondre. « Sans les informations que vous détenez, nous ne pouvons rien promettre. » Kelly eut soudain une révélation. Elle sourit et ajouta : « L’homme au chapeau, vous dites, je crois bien que c’est un de mes clients, je l’ai vu à plusieurs reprises dans mon magasin. » Martin haussa un sourcil, Dean se rapprocha curieux d’entendre la suite. « Marché conclu ? » Demanda-t-elle en tendant la main. Dean la lui serra en retour et les deux hommes écoutèrent le récit de Kelly.
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Chantal Guilliet · il y a
oh oh je viens de vivre un vrai suspens .... surprenant !!
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci !! J'ai bien aimé écrire cette histoire où l'on passe d'un personnage à l'autre au fil des lignes.
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Chantal Guilliet · il y a
oh oh je viens de vivre un vrai suspens ....
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Bertrand Lemaitre · il y a
Une nouvelle qui va à 100 milles par heure... rock'n'roll

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